Chapitre 5 : L'enfer est vide, tout les démons sont chez Flusoft
« Mais, je vois bien que c'est une carte blanche. Justement, il n'y a pas d'enseigne, rien dessus » L'inspecteur s'embrouillait avec le type de l'accueil du siège de Flusoft. Celui-ci ne voyait pas figure d'autorité dans sa carte blanche. Il pestait la voix désemparée. « Écoutez, revenez quand vous aurez réellement quelque chose à montrer, un mandat je sais pas. Sinon c'est facile, moi j'imprime un papier vierge et je dis que c'est un contrat d'héritage » L'inspecteur attendit le bruit de sirènes dans son dos. Trois voitures de police débarquaient, sirènes et gyrophares, sur le boulevard en pente. Elles apparaissaient presque de haut en bas, comme les bateaux révélés par la courbure de la Terre. L'inspecteur se retourna vers son interlocuteur, un sourire à peine dissimulé : « Le voilà, le mandat » C'était plutôt une mandale, l'homme de l'accueil qui pensait l'inspecteur fou n'avait rien vu venir. Il souffla pour extérioriser sa défaite avant d'ouvrir les portes. Fletcher attendit le commissaire et ses hommes puis ils s'engouffrèrent tous dans le bâtiment coloré. L'inspecteur était en tête de cortège. Derrière lui le commissaire et une douzaine d'hommes et de femmes de la police. Il avait l'impression d'être au centre de l'histoire. Ce moment important où on peut presque sentir le regard de la caméra. Fletcher avait un grand sourire aux lèvres, l'air sûr de lui. Il se sentait comme Napoléon, juste avant son coup d'état. La force brute qui suivait ses pas. L'avenir incertain mais palpitant. La classe fut malheureusement de courte durée. L'inspecteur, le commissaire et sa bande durent tous rentrer dans un ascenseur bien trop petit pour eux. Par chance, l'élévateur supportait les grandes charges. L'équipe retint son souffle. Que c'est long. Même les plus grands sont contraints par le trivial. La locomotion du corps en fait partie. Les portes s'ouvrirent finalement, libérant l'équipe qui s'étendait dans l'espace comme un fluide humain. Ils étaient au cinquième sous-sol des locaux de Flusoft. La salle était spacieuse, moderne, parfois même plus accueillante que la surface. Des plantes grimpantes éclairées parsemaient les murs. Si l'extérieur du bâtiment kitsch et rétro inspirait le plus profond dégoût, il faut reconnaître que l'intérieur était plutôt réussi. Les couloirs respiraient grâce à un agencement minimaliste et minutieux. Le commissaire se retourna comme un professeur en sortie scolaire. Son équipe était au complet. Il était grand temps de vérifier les installations électriques. Gersault exigea qu'on évacue la zone. Le reste de la troupe s'animait, sortait de nouveau des trépieds, des scanners, des appareils en tout genre que Fletcher ne pouvait nommer. Tout ce qui permet de déterrer une marmotte un peu louche de son terrier. L'inspecteur demanda qu'on l'emmène dans le service dédié à l'intelligence artificielle. C'est sûrement de là que vient notre robot. Il marcha de longues minutes à travers les couloirs propres. Cet endroit était un vrai dédale. La décoration était tellement réussie qu'on aurait dit qu'elle était née avec l'endroit. L'inspecteur fut conduit dans un laboratoire, quelques scientifiques travaillaient sur des prototypes. Des bidules de toute espèce, des monstruosités pour Fletcher. La scientifique en chef lui demanda le cube. L'inspecteur le tendit. Elle reconnut instantanément le fragment de technologie. Fletcher lui expliqua la situation. L'employée de Flusoft analysa l'objet sous tous ses jours. « Ça provient bien de chez nous, attendez je vais regarder le numéro de série, on pourra alors voir à quelle unité ça correspond ». Elle pianotait sur son ordinateur. Les bruits de la pression sur les touches rebondissaient sur les parois renforcées. La mousse phonique au plafond capturait les sons un à un. L'inspecteur était en plein territoire ennemi, dans le paradis des technocrates, dans l'enfer des machines. Son exagération de tout à l'heure n'était pas si loin de la réalité. Il avait l'impression que n'importe quoi aurait pu lui sauter dessus, maintenant, ou peut-être plus tard, quand il aurait baissé sa garde. Il dévisageait les abominations avec un certain mépris. Flusoft construisait des humanoïdes, destinés principalement à remplacer l'humain dans ses tâches les plus fastidieuses. Les ingénieurs de l'entreprise avaient fait beaucoup parler d'eux, pendant quelques mois, ils avaient monopolisé l'espace médiatique, vantant les mérites de leur construction, ils affirmaient que dans dix ans, tout le monde en aura un pour chez lui. Fletcher ne rêvait pas vraiment d'avoir un robot de deux mètres pour remplir sa cafetière. Une décennie était passée, et les ambitions de Flusoft avaient dû être revues à la baisse. Le marché était devenu une niche, très loin de s'immiscer dans le quotidien. N'est pas le smartphone qui veut. La scientifique continuait de consulter les résultats sur son ordinateur, elle était progressivement confuse, comme si son écran lui révélait absurdité sur absurdité. C'est sans doute le cas. Fletcher qui perdait patience, se mit à exiger des réponses : « Qu'en est-il ? » Son interlocutrice mit un certain temps à formuler : « C'est bien un composant de l'un de nos androïdes. Il s'agit d'un modèle commercialisé, celui-ci vient d'Expediflow. Ce sont des androïdes vides, pilotés à distance par notre ordinateur central. Je ne sais pas si c'est sous notre responsabilité. Vous devriez voir le service juridique, c'est au dix-neuf, tout en haut de la tour » La responsabilité évidemment. Toujours lire les petits caractères au bas des contrats. L'inspecteur s'empressa de rejoindre le dix-neuvième étage. Une partie de l'équipe de Gersault trifouillait dans des installations, la tension avec les employés était palpable. Fletcher arriva au pied de l'ascenseur, c'est plus spacieux quand on le prend seul. À l'intérieur, un plan détaillait les différents étages du bâtiment, dix-neuf étages, cinq sous-sols. Un étage juridique, sa destination. Un étage dédié à la recherche, un pour le service client, quelques sous-sols pour les centres de données et un étage pour rien. Rien du tout. Le septième étage n'avait pas de dénomination et le plan ne montrait qu'une grande salle carrée. L'inspecteur hésita et se rendit à l'étrange étage. La curiosité est un attribut du métier. Le détour ne sera pas long. Les portes de l'ascenseur s'ouvrirent, un couloir ridiculement long se tenait devant Fletcher. Le béton armé était nu. Pas de lampe, pas de plante grimpante. Un petit écriteau au sol : « En construction ». L'endroit n'avait pourtant pas l'air en travaux. L'inspecteur avança dans l'obscurité, le corridor s'élargissait, l'endroit semblait d'une profondeur infinie. La lumière ne permettait pas de discerner les contours de la salle. L'inspecteur fut assourdi par le silence. Un vrai silence pur, la toute première fois où rien n'était audible. Aucun petit grésillement, aucun écho, seulement le bruit de ses pas et du battement de son cœur. Il chercha sa lampe torche dans son blouson, le son du froissement des habits lui donnait l'impression de les déchirer. Il alluma la torche et pointa le rayon lumineux en face de lui. Aucun mur n'était visible. Juste le halo de lumière qui se perdait dans le noir. L'inspecteur observa la sortie de son appareil. Il fut ébloui. Il grogna en plissant les yeux. Sa lampe était presque plus puissante qu'un phare. Il fit parcourir le cône lumineux partout dans la salle, à gauche, en haut, sur le toit. Rien ne permettait de voir un mur. Il se retourna vers l'ascenseur, il était à une cinquantaine de mètres, presque suspendu dans le vide. L'inspecteur rebroussa chemin et le rejoignit de nouveau d'un pas pressé. « C'est un coup à se casser la gueule » se dit-il, presque en se mentant à lui-même. Les portes se refermèrent et la cage de métal partit pour le service juridique. Fletcher arriva au dix-neuvième étage. Ses chaussures marron furent tout de suite accueillies par un paillasson aux couleurs fantaisistes. Un message « Hey, pense à nettoyer tes pieds » écrit dessus avec un petit smiley complice. Ce ne fit pas rire l'inspecteur. Il s'exécuta tout de même, frottant ses chaussures encore pleines d'eau des égouts. Le voilà commandé par un paillasson, on ne fait pas mieux dans le dégradant. Il termina son œuvre, laissant le message du tapis, taché, à peine visible et se remit en route. L'étage était plus accueillant. Les plantes sur les murs étaient revenues, une moquette très expressive parsemait l'étage. Devant lui, deux bureaux. Une salle à droite, où le commissaire et un avocat du service juridique avaient un échange musclé. Une salle à gauche, vide, quelques bouquets de fleurs ornaient une table vide. « C'est pas l'endroit pour faire une serre » s'amusait Fletcher. Il s'arrêta quelques secondes dans cette pièce, son nez un peu irrité par le pollen. Il observait la ville, il planait au-dessus, à cent mètres, les mains dans le dos comme un antagoniste de science-fiction. Des paroles de plus en plus brutales s'échappaient du bureau d'en face, mieux vaut ne pas les déranger maintenant. L'analyse en bas avait pris du temps, le crépuscule refermait son lourd et froid couvercle sur la ville. L'éclairage public s'allumait, lampadaire par lampadaire. L'inspecteur repensait encore à son interaction avec le géant de fer. Les lumières qui vacillent. Presque symbolique. Johnny Falcone aurait adoré ça. Fletcher se mit à faire des petits pas, pas par ennui, juste pour décompresser un peu. L'enquête était devenue plus lourde, plus étouffante d'un seul coup. Ça ne prévient pas. Son regard s'arrêta sur une plaque en fer, incrustée dans l'épais bureau en bois d'acajou. Un message y était gravé. « À la mémoire de Clara Ammoniac, décédée ici même le 20 avril 2037 d'asphyxie. Elle était rayonnante, son âme plane maintenant au-dessus des gratte-ciel ». Poétique et moderne à la fois. Fletcher réajusta son comportement comme pour rendre un hommage. Prendre en compte une présence autre que la sienne dans cet espace. Il avait rapidement eu vent de cette affaire, il ne savait pas précisément où ça avait eu lieu. Il n'était pas responsable de l'enquête, trop occupé, le jour d'après il fut engagé pour élucider la révolution des lampadaires. L'inspecteur se perdit dans l'immensité apparente de Fluville. Il n'y a pas que Paul qui est mort ce jour-là. Cette dame est partie aussi, lorsque toute la ville clignotait. Le monde est petit, ça commence à faire beaucoup d'informations qui se marchent l'une sur l'autre. C'est le moment de l'enquête où arrive la surcharge, le bruit de fond. Fletcher avait l'impression que tout cela faisait partie d'une seule et même peinture. Il n'a juste pas assez de recul pour voir comment tout s'intègre au paysage. Fletcher essayait de trouver son appartement avec les yeux. Ses pupilles sautaient de toit en toit, de rue en rue pour trouver son modeste lieu de vie. Il est là. L'inspecteur sourit. Son minuscule local de quelques mètres carrés dont il pouvait à peine payer le loyer. Il était si petit, Fluville n'avait jamais paru si grande. Il observa la cité, comme si tout semblait différent à cette hauteur. L'énorme centre commercial où travaillait Noor n'était pas si impressionnant. Le commissariat était une petite tache sombre. Les archives une tache plus claire. Les voitures étaient de petites fourmis, les humains étaient des atomes. Le Fluône semblait presque un ruisseau. L'ensemble rendait à première vue chaotique, désorganisé. Les immeubles s'écrasaient les uns sur les autres, les routes fines étaient compressées. Pourtant en bas, immergé dans la densité urbaine, tout paraissait fonctionnel. L'esprit de l'inspecteur flottait au-dessus de la ville, il n'essaya pas d'analyser les grands axes, ni de trouver ses points de repère. Il vaut parfois mieux sentir que comprendre. Il vaut mieux parfois être déboussolé quitte à se faire emporter par le courant. Sa redécouverte de l'agglomération fut interrompue par le commissaire. Il sortait violemment du bureau d'en face, en claquant la porte. « Saleté de bureaucrate » pestait-il en remarquant l'inspecteur. Fletcher partageait sa haine pour les gratte-papier. Ces petits bras de l'administration qui s'agrippent sur le pauvre citoyen. Le ralentissant dans ses démarches, comme un dos-d'âne ralentit une voiture. Le commissaire s'installa à côté de Fletcher. Il regardait aussi la ville, saisi par la vue. L'inspecteur lui lança d'un ton rassurant : « Des problèmes avec les juristes, commissaire ? » Gersault se détendit instantanément, apaisé par la voix sombre du commissaire et la lumière de la ville. « Ouais, des sacrés embrouilleurs, enfin… c'est temporaire » L'inspecteur acquiesça du regard puis le replongea dans la métropole. Le commissaire noyait aussi sa vue dans l'immensité urbaine. Amicalement, l'inspecteur lui demanda : « Vous cherchez votre appartement ? » Le commissaire lui répondit, content de cette interaction chaleureuse. « Oh, je ne pense pas qu'on le voit d'ici. J'ai une maison dans la périphérie, c'est plus au sud, derrière. Je cherche mon association de jeux de société. J'adore ça » L'inspecteur plaisantait : « J'espère que vous avez fait un meilleur jeu de mots que Flubridge » Les deux hommes rirent quelques instants. Le commissaire retourna son regard sur la plaque commémorative. Son sourire s'effaçait lentement, il chuchotait presque. « Ah oui. Je me souviens de cette affaire. J'en ai entendu parler au commissariat, j'étais en vacances, dans le sud. Je peux pas aller en Malaisie » L'inspecteur gloussait puis reprit un ton plus académique : « C'est une sale affaire, j'étais sur les lampadaires le jour d'après. Le monoxyde de carbone, c'est affreux. On peut attendre d'une multinationale qu'elle soigne ses installations » Le commissaire confirma : « Je ne vous le fais pas dire, la famille a été dévastée » Gersault réfléchissait, stimulé par le gigantisme de la vue. L'inspecteur expliqua ses découvertes faites tout à l'heure au sous-sol : « J'ai parlé à une responsable de la robotique en bas. Le robot que j'ai trouvé vient bien de chez eux. Un modèle commercial, contrôlé à distance sur un ordinateur présent ici. Je pense que cette intelligence a halluciné et a tenté d'assembler un robot au Flubridge. Expediflow n'envoie jamais l'androïde au complet »
Le commissaire reprit son air sérieux, c'est la fin de la pause. Il partagea aussi ses récentes avancées à l'inspecteur : « Mon équipe dans les installations électriques n'a rien trouvé de suspect. Ce n'est pas ce bâtiment le responsable des coupures de courant, ni même du délire des lampadaires. J'ai demandé à saisir le siège et les appareils le temps d'analyse mais je crains que ce soit le début d'une guerre judiciaire » dit-il en se retournant vers le bureau des avocats. Une guerre nécessaire. Fletcher tergiversait dans ses pensées puis exposa finalement ses doutes à Gersault. « Le robot en bas m'a parlé de lumières vacillantes, je l'ai retrouvé dans une installation électrique. Je pense que j'ai fermé le dossier de l'année dernière trop tôt. Laissant mon ennemi avancer dans les ténèbres »
Le commissaire qui saisissait tout de suite la gravité de cette situation fut quand même étonné de cette formulation. Le narratif décalé de l'inspecteur ne l'avait pas manqué. Fletcher développa son raisonnement : « D'une manière ou d'une autre l'incident est lié au Flubridge et cette errance robotique dans les profondeurs de la ville. J'irai aux archives demain, la documentation sur le sujet ce n'est pas ce qui manque » Le commissaire soutint les doutes de l'inspecteur. Les deux hommes regardèrent l'horizon tels des marins qui naviguent sans boussoles, le gouvernail brisé.

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