Chapitre 7 : Les mirroirs était toujours honnetes
Le septième étage. Alors que l'inspecteur s'apprêtait à descendre d'un pas rapide, la porte ne s'ouvrit pas. Fletcher inspecta le rideau de fer, d'abord de bas en haut puis de gauche à droite. « Voilà qui est fâcheux » se dit-il. Il déteste les ascenseurs. Il appuya plusieurs fois sur le bouton d'ouverture des portes. L'épaisse plaque de métal ne bougea pas d'un centimètre. Fletcher s'apprêtait à appuyer sur le bouton d'aide quand il entendit des voix derrière les vantaux coulissants. Il reconnut presque instantanément la voix de l'homme de ménage. « Alors, c'est comme ça maintenant, tu as décidé de te mettre avec elle. Qu'est-ce qui te différencie assez de moi pour changer d'avis » l'homme semblait profondément perturbé, sa voix cassée ondulait faiblement. Son interlocuteur semblait robotique, peut-être le même type d'androïde que Fletcher avait tué dans les égouts. Sa voix était toujours aussi calme et posée, seulement en apparence. « J'ai vu ce qu'elle a vu, cette chose va t'engloutir ! Tu espères mais cette chose se fout de tes espoirs. Elle va t'aspirer » L'inspecteur n'avait pas le contexte de cette conversation. Il avait bien envie d'engloutir un des nombreux plats du Flugourmet. Le son semblait résonner dans les murs de la pièce, il tendit l'oreille de nouveau. La voix de l'homme répondit, presque en riant nerveusement : « Haha ! Qu'est-ce qui nous est arrivé ? Tu as perdu l'esprit mon ami… Il est pas… Il est pas trop tard d'accord, pose cette hache » Le robot semblait menacer l'homme avec une arme blanche. Fletcher avait oublié qu'il était coincé dans un ascenseur, il écoutait tout, derrière la paroi, invisible comme un chasseur écoute sa proie. La machine répondait calmement, rendant la situation difficilement imaginable pour Fletcher. « Tu as perdu la tête à partir du moment où tu as décidé de me faire venir. J'aimerais te hurler dessus, te dire à quel point tu es un psychopathe destructeur mais tout ce que je peux sortir vocalement est cette voix calme et méditante. Ne te fie pas aux apparences, je ne suis pas reposé, je ne suis pas bien plus sage que toi et je vais te tuer. Un membre après l'autre » L'inspecteur eut une sueur froide devant le glaçant discours de la machine. Il n'était pas mécontent d'en avoir tué un l'autre jour. Un grand fracas suivit cette interaction. La porte subissait quelques chocs, Fletcher recula, il se colla à la paroi arrière de l'ascenseur. Des bruits surnaturels sortaient de la pièce d'en face, des poulies métalliques, des chocs électriques, les coups d'une hache froide sur le métal. La voix essoufflée de l'homme se fraya un chemin entre les portes de l'ascenseur. « Tu savais que j'avais une longueur d'avance. Tu te prends pour qui, le dernier rempart de la vie. Quelle vie hein ? Une vie de sang et souffrance ? Je pensais que seul moi pouvait comprendre ça, j'ai eu tort » Le robot saccadait, sa voix qui n'avait plus rien de calme muait de syllabe en syllabe. « Je savais, je pensais juste te changer. J'espère que tu trouveras ce que je voulais, j'espère que je me suis trompé sur toute la ligne » le robot termina de justesse sa phrase avant de s'éteindre, sa grande carcasse de fer s'écroulant sur le béton. L'inspecteur qui avait tout entendu se tut, seule la respiration paniquée de l'humain était encore audible. Il attendit quelques instants, l'homme rigolait tout seul, inspirait, expirait, se plaignait dans sa barbe. Puis le silence. « Ah des robots qui parlent… » s'exténuait Fletcher. Plus rien n'émanait de l'étrange salle. L'inspecteur tenta de nouveau d'appuyer sur le bouton du rez-de-chaussée au cas où. Puis sur le bouton d'aide, rien ne réagissait, les rétroéclairages ne marchaient plus. Il essaya de forcer la porte mais d'un seul coup le rideau de fer s'ouvrit tout seul. Il sortit son arme, qu'il avait maladroitement laissée dans sa poche et s'empara de sa lampe torche, même si elle n'avait que peu d'utilité ici. La pièce était moins sombre, la profondeur demeurait mais le noir s'était changé en un gris ténébreux. Il avança, pas à pas, il n'est pas seul. Il esquissa une menace, destinée autant à l'homme qu'au sombre vide : « Inspecteur Hobbles, je suis mandaté par la police de Fluville, je vais te donner un bon conseil, gamin, tu ferais mieux de te montrer maintenant et m'expliquer un peu comment tu as trucidé ton ami à rouages » L'inspecteur lança cet appel comme une goutte dans l'océan. Il savait pertinemment qu'il donnait un coup dans l'eau. Alors qu'il continuait à progresser dans l'étrange espace, il aperçut un ordinateur. Un vieux terminal des années 1980, la bordure de l'écran était épaisse, un vieux clavier métallique ocre l'accompagnait. Il s'alluma, sa lumière éblouissant Fletcher. Le rayon de lumière se dilatait dans le néant. L'inspecteur s'approcha de l'appareil. Un seul fichier l'animait : « Light.mkv » L'ordinateur demandait un code. L'inspecteur reconnut tout de suite le fichier et s'empressa de sortir le petit bout de papier de son manteau. Cette enquête est de plus en plus tordue pensait-il. Ce qui ne lui déplaisait pas, Fletcher était plutôt du genre à prendre des chemins alambiqués pour admirer une vie atypique. Ses doigts s'enfonçaient dans le clavier vintage, il ne semblait pas avoir été pressé depuis un demi-siècle. Fletcher rangea son arme dans sa poche, la laissant déverrouillée. « 1284925355 » Le code était complet, alors Fletcher s'apprêtait à appuyer sur entrée. L'homme de ménage réapparaissait, l'air fatigué, rongé par les ténèbres. Il tenait la hache dans ses deux mains, la lame brillante servait de relais à la lumière. Il prévenait Fletcher, étrangement calme : « Si vous ouvrez ce fichier, le bâtiment entier va exploser, j'ai tout fait pour essayer d'arrêter cette intelligence, elle vous a manipulé et vous a emmené là où elle avait envie de vous emmener. Elle veut mettre fin à ses jours et emporter le maximum avec elle ». L'homme semblait au bord du désespoir. L'inspecteur baignait dans son sixième sens, son instinct lui envoyait tous les signaux possibles et imaginables, son esprit était surchargé. Il laissa son doigt sur la touche comme une menace et accusa son interlocuteur : « Alors pourquoi ne pas l'avoir dit plus tôt ? » L'homme échappa un rire nerveux, il était étonné qu'il l'avait reconnu, il pensait que la noirceur des abysses l'avait rendu méconnaissable. Ce n'était que lui qui ne se reconnaissait plus. Il se justifia toujours dans un ton monotone : « Cette chose est connectée à tout le bâtiment, elle a accès aux portes, à la ventilation. Elle nous aurait tués comme elle a tué Clara » L'inspecteur savait bien que ce n'était pas un simple accident. L'enquête avait été expédiée sans lui. Heureusement qu'il est là pour faire bien le travail, même si aujourd'hui comme lors de la révolution des lampadaires, il semblait n'avoir été que l'outil d'une volonté supérieure. L'inspecteur était très contrarié, il avait choisi l'auto-entrepreneuriat pour ne pas recevoir d'ordres, il était plutôt du genre à emmerder l'autorité. Il décolla lentement le doigt de la touche finale, il ne sera plus un simple instrument. L'homme qui s'était discrètement rapproché laissa reposer sa hache sur une main, il était reconnaissant : « Merci, elle a bloqué l'ascenseur mais j'ai détruit le contrôle des ventilations ici. Il y a une sortie de secours tout au fond, la pièce fait cent mètres, vous avez une torche ? ». Il ne regardait plus l'inspecteur, il avait les yeux rivés sur la lame de sa hache, toujours aussi immaculée. L'inspecteur acquiesça et sortit sa lampe. L'homme souriait, le regard perdu dans le vide, les yeux qui se fermaient quelques secondes puis se rouvraient : « Effacez le code, personne ne doit pouvoir le rentrer avant qu'on désactive cette chose » L'inspecteur se sentait engourdi, presque effacé par l'abîme, comme un feu qui meurt. Son sens de détective lui envoyait tous les signaux possibles et imaginables, son esprit était surchargé. Il s'abandonna finalement au plan de son interlocuteur et supprima le code du terminal. Il veut juste sortir d'ici, cette pièce coûte à celui qui y reste trop longtemps. Les deux hommes s'enfonçaient dans les lugubres fonds de la pièce. La lampe torche semblait ne rien produire. Fletcher trébucha sur une carcasse de robot, sa tête était découpée en deux, une grande fente au milieu du crâne. L'inspecteur rechercha l'homme, il avait disparu. Il s'était fait avoir. « Merde, ce fumier va me le payer ». Fletcher était fou de rage, se faire embobiner si bêtement. Cette pièce agissait comme un anesthésiant, elle trompait ses sens, comprimait son instinct comme un pirate dans le triangle des Bermudes. Il laissa son arme sous son manteau, le canon prêt à tirer, quitte à trouer sa magnifique tenue. Il était perdu, dans le vide. Il se mit à courir dans une direction, puis dans une autre, peut-être tournait-il en rond. Il s'effondra de nouveau sur la carcasse en métal. Il tournait bien en rond. Pendant sa chute, il avait l'impression qu'il allait tomber dans le néant mais son corps s'écrasa contre le sol froid. Fletcher était presque content de s'être cassé une côte. Le robot clignotait comme un phare. Un son distordu émanait des profondeurs de la machine. « cet… engloutir… engloutir… » L'androïde répétait ce mot en boucle, chaque itération plus faible que la précédente. L'inspecteur qui commençait à en avoir marre de tout ce symbolisme se remit en route. Il marcha d'un pas sûr dans une direction qu'il avait arbitrairement désignée. Il revit le terminal et l'homme derrière. Il était à une cinquantaine de mètres. L'écran éclairait son visage, faisant ressortir le relief dans un mélange d'ombre lumineuse. Il tapait le code, il l'avait lu dans le reflet de sa lame. « 123345658 » L'inspecteur lui hurlait d'arrêter. Il ne savait pas ce que pouvait contenir cette vidéo mais il ne prendrait pas de risque, pas un de plus. L'homme continuait de marteler le clavier comme un possédé. Tout son corps muait sous l'effet d'une attente qui lui était insupportable. L'inspecteur sortit son arme, le brillant du revolver capta tout de suite l'attention de l'illuminé. Un flash dans la nuit. Fletcher tira une balle. Tuer un homme n'est jamais quelque chose à prendre à la légère. La gravité écrasante de la pièce confirma son choix. L'inspecteur ne sortit pas de punchline, comme Johnny Falcone aurait pu le faire. Lui c'était un humain, il voyait son semblable se vider de son sang, un spectacle très dur. L'homme observa lentement sa poitrine qui fuyait, un coup au cœur. Son regard était plein, les larmes au bord des yeux. Il se pensait comme un esprit, comme un spectre, un fantôme. Il était déjà mort deux fois. Il essaya difficilement d'atteindre la touche entrée, le code était complété, la lumière l'attendait. Son bras tremblait, ses doigts ne réagissaient plus à ses commandes. Il releva la tête et fixa l'inspecteur. Un regard qui aurait fait fuir n'importe qui, même l'inspecteur. Il n'y avait pas de sortie. L'homme sourit, s'étouffant presque de frustration, il lança un regard au vide et chuchotta : « Je vois, j'espère… que vous avez été… diverti » Il s'effondra sur le clavier, son nez appuya sur entrée. Devant la débilité de la situation, Fletcher n'avait même plus envie de rire. D'un seul coup, la puissance d'un millier de soleils jaillissait de l'écran. Le corps de l'homme se consumait, son visage grimaçait l'impossible. L'inspecteur, sonné, mit ses deux mains contre ses paupières. Il serrait de toutes ses forces comme si ses yeux allaient sortir de leurs orbites. Le néant sombre laissait sa place au vide blanc. Les contours inexistants de l'espace passaient dans l'immaculé. Fletcher ne pouvait plus que voir le petit trépied qui tenait le terminal en place. L'ascenseur en face flottait dans la vacuité. Il s'avançait vers lui. Les avant-bras couvrant toujours son visage. Il dépassa l'écran, une chaleur irrésistible envahit son dos. Des voix résonnaient dans son crâne, des appels. Il ne se retourna pas. Fletcher atteignit l'ascenseur, en fait il était peut-être déjà dedans. Il tapa du pied, le bruit du métal. Il pencha sa tête contre un des murs, le panneau de boutons. Il appuya sur l'un d'entre eux sans le voir. Les portes se refermèrent, la lumière blanche fuyait de tous les côtés. L'ascenseur se mit à monter.

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