Chapitre 8 : Qui est en position de négocier ?

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Dixième étage. Un étage classique, des bureaux vides, la baie vitrée sur Fluville qui lui tendait les bras. Fletcher avait les yeux qui brûlaient, des centaines de petites taches parcouraient sa vision. Il tournait sur lui-même, regardait ses mains. Cherchant si c'était toujours réel. L'inspecteur se détendit d'un seul coup. C'est bon. Il se retournait sur l'ascenseur et réfléchissait. « Qu'est-ce que c'était que ça ? Une arme biologique, quelque chose contre les épileptiques ? Ils ont testé ça sur Paul » se dit-il. Au fur et à mesure de sa réflexion, le souvenir de cette chose étrange s'évaporait de ses neurones. Il se disait qu'il avait bien besoin d'une lumière pour son bureau sombre la nuit. En fait il lui faut une ampoule tout court. Il sortit son téléphone. Commissaire Gersault, treize appels manqués. « Merde » pestait-il. Il se précipita au rez-de-chaussée, dévalant les escaliers cette fois. Les ascenseurs c'est fini pour lui. Arrivé au zéro, Fletcher était essoufflé. Le commissaire lui fonça dessus, paniqué. Il le prenait par les deux épaules. Aucun répit. Son visage était marqué, son regard était grave : « Inspecteur, il y a une prise d'otage, au cinquième sous-sol. Le système retient la PDG de Flusoft » Le commissaire pointa du doigt des écrans de surveillance. Ediola Duparc était retenue par une dizaine d'androïdes. Ils semblaient l'emmener à l'intérieur même de l'ordinateur central. Une autre caméra montrait les équipes du commissaire placer des explosifs sur des murs. Un grand bonhomme avec un casque argenté et des lunettes rondes opaques semblait prendre un malin plaisir à installer le dispositif. Il adorait son métier. Il ordonna aux autres de reculer, fit trois pas en arrière et s'exclama comme un enfant avec des jouets un peu trop puissants : « Ça va faire un putain de gros trou ! » La caméra tremblait puis se brouillait sous l'effet de l'explosion. Fletcher qui regardait l'opération comme un film d'action ressentit même une légère secousse. Les lumières de tout le complexe virèrent au rouge. Tout le bâtiment était en alerte. Gersault criait au talkie-walkie. Les employés couraient tous vers la sortie. L'ascenseur ne voulait plus s'ouvrir de nouveau. L'inspecteur observait tout ce chaos. Les allers-retours au commissariat et les recherches infructueuses lui manquaient. Il aperçut dans le fond d'un couloir, un tableau. L'homme qu'il avait tué, un léger sourire et un air sérieux. En bas du cadre un nom : Théo Faustiman. Le portrait le dévisageait, le regard perçant l'accusait. « Plutôt en forme pour un mort » se dit Fletcher. Il était vraiment mort deux fois. À travers la représentation, les traits de son visage apparaissaient flous. L'inspecteur les avait déjà oubliés, il ne restait de son souvenir plus qu'un arrière-goût flottant. Un peu comme ces rêves extravagants qui nous captivent des mois. Le commissaire Gersault semblait confus derrière l'appareil. Il se tournait de temps en temps pour jeter des regards à l'inspecteur, comme pour surveiller un enfant en bas âge. « Merde ! » hurlait-il en balançant sa radio sur le sol. L'inspecteur n'avait jamais vu le commissaire dans cet état. Il était d'ordinaire calme, posé, parfois un peu endormi. La pression n'épargne personne. Il dit d'une voix hésitante, qui ne voulait pas compliquer la situation : « Que se passe-t-il commissaire ? » Le commissaire essoufflé s'étalait dans des explications indistinctes. « J'ai perdu le signal avec l'équipe… putain… du renfort arrive. Ces robots ne veulent même pas négocier ! Vous feriez mieux de déguerpir d'ici tant que vous le pouvez encore » Il n'avait pas tort. L'inspecteur avait cependant une enquête à résoudre et devait parler du septième étage au commissaire tant que le souvenir était encore frais. Malheureusement et de toute évidence, ce n'était pas le bon moment. Il décida de rester aider, il affirma : « Je reste, si vous avez besoin d'aide. Je n'abandonne jamais un allié dans un moment de faiblesse. Il faudrait aussi que je vous parle quand vous aurez le temps de mes avancées sur l'enquête au septième étage, il s'est passé quelque chose de très étrange, de quoi réveiller des dieux de leur sommeil »

Le commissaire le remercia d'un geste de la tête, il avait le regard exténué. « Mais pourquoi diable parle-t-il comme ça » se dit-il. Il pensait que l'inspecteur aimait créer son personnage, contrôler son dialecte, façonner son image. Un truc de détective, pour faciliter son entreprise. Mais son extravagance caricaturale survivait toujours, même dans ces moments d'urgence. Fletcher se prenait décidément pour le héros de sa série de romans. Un roman policier noir, où une femme et une équipe d'intervention d'élite sont coincées dans un enfer technologique, à la merci d'une machine sans nom. Gersault tournait en rond, creusant le carrelage avec ses pas rapides. Les renforts émettaient depuis son talkie-walkie. Le commissaire courait les rejoindre à l'entrée. Des gens lourdement équipés : casque, armure, flingue et tout ce qui va avec. Du matériel impressionnant pour un être humain mais pour un androïde en métal et en carbone, c'est une autre paire de manches. Gersault les escortait jusqu'à l'escalier. L'équipe descendit à l'unisson dans le sous-sol, laissant Fletcher seul dans l'étage désormais vide. L'inspecteur voulait partir mais fut retenu par une sensation de manque, une impression d'incomplet, quelque chose qu'il n'avait pas encore vu. Il avait eu raison. Les caméras devant lui retrouvaient le signal, des pixels s'alignaient mais ne formaient pas une image. L'écran les affichait les uns sur les autres, par cycle, comme une sorte d'océan numérique. Une voix émanait de l'écran. Fletcher sursauta. « Détruisez les disques de l'étage 12 » « Encore un étage louche » se dit Fletcher presque lassé de cette redondance. L'inspecteur vit une opportunité de négocier avec la machine. Il voulait prendre un ton intimidant, lui montrer qu'avec lui, on ne rigole plus mais l'inspecteur n'a jamais traité avec son espèce. « Tant pis » se dit-il. Il faut une première fois à tout. « Pas tant que t'auras pas libéré Duparc, enfoiré » Le flux sur l'écran ralentissait comme pour réfléchir. Le robot répéta sa demande en argumentant : « Détruisez les disques de l'étage 12. J'ai des informations qui vous intéresseraient forcément, de quoi faire tourner votre cabinet pendant les dix prochaines années : des dossiers sur Fluville, la mairie, Laccombe, Faustiman, Serkten » L'inspecteur riait naturellement, la machine ne le connaissait pas, elle le pensait naïf, avide de richesse, de reconnaissance, de célébrité. Non. Hobbles est un homme de l'ombre, l'artisan de la justice, qui agit dans l'ombre et qui se salit les mains. Fletcher contredisait sa propre rhétorique. Il n'était pas hypocrite non plus, laissons les archétypes aux super-héros des films. Une garantie de travail était bienvenue et il sentait l'IA sincère, d'autant plus qu'il est évident que de tels dossiers existent bel et bien. La ville trempe depuis quelques années dans les magouilles et le complot. Hors de question cependant de laisser à la machine analyser le moindre soupçon d'intérêt. Fletcher restait impassible et un peu moqueur. « Ah oui ? Et comment t'as obtenu tout ça, tu t'es baladé en ville ? T'es pas vraiment en position de négocier, le commissaire a ramené une équipe d'intervention d'élite. Des types très costauds, très bien équipés, largement formés pour défoncer une porte et débrancher une prise, alors tu ferais mieux de libérer l'otage de ton plein gré et peut-être qu'on fera une copie de sauvegarde » L'inspecteur aimait toujours autant les répliques cinglantes et la virilité mal placée. Le flux de pixels à l'écran appréciait un peu moins son langage, la masse numérique se tordait et se remodelait sous le poids de la frustration. La machine le lança : « Je vais faire un premier pas vers vous. Madame Duparc n'existe pas, je l'ai générée directement depuis les caméras, les androïdes aussi. Il n'y a personne dans ma salle centrale. » L'inspecteur regretta son enfance, le temps où l'image était le média roi. Une preuve irréfutable, symbole de vérité. Peu convaincu de cette explication, il répondit à l'IA : « Bien sûr, un spectre qui a un bureau à son nom, qui gère une multinationale comme ça, depuis les cieux ? Je pensais que les robots savaient mieux mentir » L'IA surenchéra, la bouillie sur l'écran s'animait toujours : « Les spectres peuvent commander un androïde, louer un local, partir en vacances en Malaisie et fonder une association de Bridge » L'inspecteur se tut, la machine avait plus de repartie qu'il ne le pensait. « Vos équipes en bas sont coincées, c'est moi qui contrôle les ventilations. Vous pouvez me croire ou non mais vous ne pouvez pas rester passif. Si vous détruisez le disque de l'étage 12, je me rends et vous fournis tout ce que vous devez savoir. »

Fletcher avait l'impression d'avoir un débat tendu avec Archibot, quelle humiliation. « Que contiennent les disques de l'étage 12 ? »

L'IA dont la voix était aussi calme que le reste des androïdes semblait contrariée : « Ça ne fait pas partie de ce que vous devez savoir. Il y a deux séries, 88 disques optiques numérotés avec le préfixe « FATT », détruisez-les. Il y a une autre série, 12 disques numérotés avec le préfixe « FAUST », faites-en ce que vous voulez. Brûlez-les, gardez-les en pièce à conviction, ce ne sont pas mes affaires. »

« FATT et FAUST » réfléchissait l'inspecteur. FATT est sûrement un acronyme douteux. Quelque chose comme « Flusoft Artificial Technic Thinking », un truc du genre : les grosses entreprises raffolent d'idées du genre. « Faust » attirait son attention, « Faustiman » ? Peut-être. Fletcher fit attention à ne pas partir dans la sur-analyse. La machine avait raison, elle avait les cartes en main, il faut parfois accepter des concessions. Le contrôle et l'avantage sont des dynamiques, elles changent de camp. L'inspecteur accepta à contrecœur les conditions de l'entité numérique et fonça à l'étage douze, empruntant l'ascenseur qui s'était miraculeusement rétabli. Le hasard fait bien les choses.

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