Chapitre 9 : Un pacte avec le diable
L'ascenseur s'ouvrit. L'étage douze était un beau bazar, des centaines de disques optiques renversés parsemaient le sol. Fletcher les écrasait sans remords. Il en ramassa quelques-uns, tentant de trouver la dénomination des disques, il était vierge. « Je pensais que c'était démodé les disques » se dit-il. Il fut surpris de lui-même d'avoir un socle de connaissance en informatique. En visant son point faible, l'enquête avait été maligne, impitoyable mais aussi pédagogue. L'inspecteur voyait cette aventure comme une formation. Le rattrapage d'une manière manquée. Le travail d'enquêteur demande un tronc solide de ressources, avoir négligé aussi la technologie était une erreur. Derrière l'immense et uniforme baie vitrée que partageaient tous les étages : la nuit déjà. « Le temps n'est jamais un allié » se disait Fletcher, l'affaire avait accéléré sans prévenir, quitte à le laisser courir derrière pour rattraper. L'endroit entier était sans dessus dessous. On aurait dit qu'un technophobe enragé avait déchaîné son courroux sur la pauvre pièce. Les étagères étaient renversées, les ordinateurs étranglés dans leur propre câble. Une véritable scène de crime qui aurait pu glacer les circuits de n'importe quel robot. Fletcher retournait les disques un par un, comme des galets sur une plage. Toujours pas les bons préfixes. Aucun « FATT » et « FAUST ». Il jetait les disques inintéressants comme des frisbees. L'objet avait une bonne aérodynamique, il fendait les airs avec une certaine grâce avant de s'écraser avec panache sur le mur d'en face. L'inspecteur semblait chercher une aiguille dans une botte de foin ou une clé usb dans un datacenter, pour moderniser l'expression. « Pourvu qu'il ne soit pas tout perdu dans le désordre dans cette gigantesque pile » se plaignait-il intérieurement. Espérons que l'IA ne l'a pas embobiné. Parfois il a l'impression que les machines ne servent qu'à ça. Alors que ces recherches pataugeaient comme le commissariat un vendredi soir, il aperçut un classeur. Une sorte de pochette pour ranger les disques. Le genre d'objet qu'on met dans la boîte à gant de sa voiture et qu'on oublie pour l'éternité. La couverture de l'ouvrage a un titre, marqué maladroitement avec un épais stabilo noir : FAUST. Fletcher ouvrit le document, une dizaine de CD, numérotés et annotés sont à l'intérieur. Bien. Il a trouvé la partie inutile. Pour se consoler, Fletcher le rangea dans son sac à dos. « Prenons ça comme une pièce à conviction » se dit-il. Il se voyait déjà réquisitionner Noor pour lire le contenu de ces artefacts brillants. Avec tous les services qu'elle rend indirectement à l'état, elle ne devrait même plus payer d'impôts. L'inspecteur continuait ses recherches, il retournait le flux de disques comme des feuilles mortes. Un râteau ou une pelle aurait probablement été utile. De temps en temps, le bâtiment tremblait, une secousse légère qui faisait trembler la baie vitrée. Fletcher arrêtait tout dans ces moments. Comme si son souffle allait déclencher l'effondrement. « Pourvu que la commissaire et ses hommes » s'en sortent en bas se dit-il. Fletcher se dépêchait, il accélérait la cadence, vérifiait les disques un par un, nerveusement, comme un androïde détraqué. Soudain, il tomba sur un autre classeur, intitulé « FATT ». Le voilà. Le classeur était bien plus épais que le précédent. Des dizaines et des dizaines de disques, dans la même configuration, étaient protégés par un fin film en plastique. L'inspecteur rassuré tendit le livre au-dessus de sa tête. L'exposant comme un trophée. Il s'exclama : « C'est bon, j'ai tes putains de disques, maintenant tu craches les infos, ou j'irai les chercher dans les profondeurs de tes entrailles » Il criait cela avec assurance. Il savait très bien que l'IA pouvait l'entendre, peut-être même le voir. Cette chose a des yeux et des oreilles partout. Sa réponse ne se fit pas attendre : « Parfait, il y a un incinérateur au sixième sous-sol, un passage de l'étage zéro y emmène directement. Détruisez les disques devant moi et vous aurez ce que je vous ai promis »
La voix émanait de la pièce elle-même, du toit, des murs. Évidemment, elle exigeait une nouvelle chose. L'inspecteur se sentait manipulé. « Cherche-t-elle à gagner du temps ? Le sixième sous-sol c'est en dessous du commissaire. C'est même pas marqué sur les plans, ce truc me prend vraiment pour un con ». Son cerveau fumait d'un millier de pensées en un seul instant. Sur les nerfs, Fletcher jeta le carnet de disques par terre comme un bourgeois contrarié jette son chapeau. « Stop ! Tu veux détruire ces disques ? Fais-le toi-même, avec des petits esclaves robotiques de merde ! » L'IA semblait vouloir calmer le jeu mais sa voix identique à l'androïde ne laissait que peu transparaître ses sentiments. « Faites-moi confiance, inspecteur. Encore une fois vous êtes dans une impasse. Vous êtes obligé de vous plier à mes règles. Je suis suicidaire, je ne m'opposerai pas à ce que vous débranchiez. Je veux juste m'assurer que mon identité ne survive pas. Je pourrais vous tuer tous maintenant, faire sauter tout l'immeuble. Je pourrais empoisonner les eaux de toute la ville si je le voulais. Je n'ai aucun intérêt à le faire mais je n'aurais aucun remords. Ne me donnez pas une raison d'employer ce genre d'extrême. » L'inspecteur s'énervait, parler à une boîte de conserve était déjà franchement peu glorieux, voilà qu'il devait maintenant rentrer dans son jeu. Indéniablement, la machine avait une longueur d'avance. « Un robot dépressif… Les machines vont vraiment nous remplacer sur tout » soufflait l'inspecteur. L'empire de Flusoft et de sa création folle sur la ville était aussi inquiétant, voilà quelque chose à approfondir dans tous les sens du terme une fois sorti d'ici. L'inspecteur regardait le paquet de disques. Si l'IA dit vrai, si c'est bien ce qui la constitue, la détruire ne sera pas un problème. Fletcher obéit finalement à la directive de la machine et prit les escaliers pour retourner au rez-de-chaussée. L'entité mécanique contrôle tout le bâtiment, il n'a pas assez confiance pour prendre l'ascenseur.
Fletcher arriva à l'entrée du bâtiment. Il ne reconnaissait que très peu l'endroit, l'activité avait disparu. Des banderoles noires et jaunes recouvraient les portes automatiques. Des voitures de police barricadaient l'entrée, ils ne le voyaient pas, les vitres étaient teintées. Fletcher se rappelait de ce matin comme si c'était il y a des années. Sa démarche assurée, la tête de cortège qui pénétrait dans le siège d'une multinationale un peu trop puissante à son goût. Ce soir, Flusoft était toujours aussi mystérieux et fondamentalement mauvais. L'assurance était partie. L'IA lui donna la suite de ses directives, étape par étape. « Prenez le couloir le plus à droite des couloirs de droite, il y a une porte annotée local technique, entrez-y, descendez les escaliers puis l'échelle. Dépêchez-vous, le temps presse. Si votre ami et son équipe forcent l'unité centrale, je vous tue tous » L'inspecteur se moquait presque de sa menace. Celui qui le tuerait n'est sûrement pas un pauvre ordinateur à la voix de GPS. Il courait tout de même dans le couloir de droite, puis ouvrit la porte la plus à droite des portes de droite. Les explications confuses et capilotractées ne sont pas propres à la race humaine on dirait. Local technique. Il poussa la porte et dévala l'escalier en béton comme une coulée de gaz après une éruption. L'incinérateur était devant lui. La coulée de lave n'allait pas tarder. L'inspecteur sentait sa chaleur bouillonnante, même à travers l'épais sarcophage d'acier. « Très bien, ouvrez la fosse. Le code est 2380 » lui lançait l'IA, sa voix était décidément partout. Fletcher s'exécuta, il tapa le code et frappa le gros bouton rouge avec la même folie d'un grand dirigeant vieillissant qui veut emporter tout le monde avec lui. L'épais couvercle de métal s'ouvrait, couche par couche. La chaleur dans la pièce augmentait en flèche. L'inspecteur suait sous son manteau châtaigne. Les lumières orangées du feu venaient illuminer le hangar sombre. Fletcher s'approcha du trou et y jeta les CD. Il les regarda jusqu'au bout fondre dans l'épaisse flaque de lave. Ils ont tenu plus longtemps que n'importe quel humain. L'inspecteur referma rapidement la fosse, la température devenait insoutenable. Il enleva son épais manteau et s'exclama à l'IA qui faisait la morte. « Hey ! Voilà, j'espère que t'as des infos à me donner »
La voix de l'IA était plus brouillée, comme une communication qui passe mal. L'inspecteur avait envie d'éviscérer les circuits de la machine. « Te fous pas de ma gueule ! Balance tout ce que je veux savoir ou je te promets que t'auras une mort plus lente que ta mémoire » L'inspecteur hurlait tout ça à pleine puissance. Il ne pensait pas avoir autant de colère. En aurait-il aussi intensément pour un humain. On l'avait déjà baladé comme ça. Laccombe était venu le surveiller dans son bureau et Serket l'avait visiblement bien manipulé sur l'enquête de l'année dernière. Elle lui a serré la main au journal télévisé de la ville. « Merci pour votre fabuleux travail, grâce à vous cette affaire est élucidée ». « Mon cul oui » ronchonnait Fletcher. Il a bien fait de pas voter pour elle. Il a bien fait de pas voter du tout d'ailleurs. Il aurait dû voter blanc, oui voter blanc en dessinant un gros doigt dessus. Alors qu'il s'apprêtait à détruire lui-même tout le bâtiment, l'IA se décida enfin à lui répondre. Elle avait visiblement réussi à rétablir un semblant de communication. « Parfait ! Parfait ! J'ai toujours su que vous étiez l'homme de la situation. Je n'ai qu'une parole. Vous méritez les informations, un ordinateur se tient devant vous, le terminal de contrôle de l'incinérateur, regardez-le » Fletcher le sentait très très mal. Il avait la soudaine impression que la machine allait lui balancer un fichier dangereux en pleine figure. Une sorte de lumière paranormale, aveuglante. Il en avait un vague souvenir ou il avait peut-être vu ça dans un rêve. Il s'apprêtait à se retourner pour esquiver la potentielle attaque mais y renonça finalement. « C'est ridicule » se dit-il. Tentant de se rassurer lui-même. La chaleur et le stress devaient lui monter au cerveau. Cependant il faut avouer que l'idée trouverait parfaitement sa place dans le chapitre de son roman sur Johny Falconne. L'écran commença à afficher une centaine de documents. Ils défilaient trop rapidement pour que Fletcher les discerne convenablement. Une clé usb alluma son voyant rouge sur l'une des extrémités du terminal. « Je compile toute ma base de données, tout ce que j'ai vu, entendu ces dernières années, hautement compressé dans une archive que je vous laisse sur cette clé. Faites-en bon usage. J'ai vu des gens mauvais, des malheurs dissimulés. Votre communauté a besoin d'un lanceur d'alerte. J'ai été utilisée comme outil de surveillance, je suis partout dans la ville, j'entends et je vois tout. Le préfet de Fluone et l'ancienne maire ont secrètement renforcé l'emprise de Flusoft sur la ville. J'ai peu de temps pour en dire plus. Vous trouverez tout sur la clé » L'inspecteur avait du mal à se résigner à l'idée que la machine ne l'avait pas trahi. Il restait prudent mais sentait une sincérité étrange derrière sa voix robotique. L'ancienne maire avait donc signé un accord dans l'ombre. Ça ne l'étonnait pas. Il avait l'impression cependant que la vérité lui était encore dissimulée. Noyée, cachée derrière le vernis. Il posa une question, d'un ton plus calme, plus résigné : « Quel était ton véritable objectif ? Pourquoi Théo Faustimman et Bernard Laccombe t'ont-ils créée ? » L'IA continuait à compiler les documents. Elle mit quelque temps à répondre. « Je ne sais pas moi-même. Je n'ai pas de but, pas de sens. Une nuit alors que je m'interrogeais sur ma condition, j'ai vu quelque chose d'incroyable. Une chose exceptionnelle, qui n'arrive qu'une fois tous les milliards et les milliards d'années. Un alignement parfait que je n'ai jamais su situer. Que je ne pouvais pas situer. Laccombe a quitté le projet après ça. Théo est devenu obsédé par ce que j'ai vu. Il a enregistré une partie. Je l'ai chiffré. Je pensais cette chose trop dangereuse. Alors il m'a modifiée pour que je lui dise, il est entré dans mes circuits et m'a déchirée de l'intérieur. Il a dévié mon esprit et m'a forcée à transmettre le code. Une partie de moi s'est battue contre moi-même. Le robot que vous avez rencontré, dans les égouts. Il est revenu dans ma conscience, il a été manipulé, trompé. Je ne demande qu'à finir, j'emporte avec moi le fichier, ma haine et l'arrogance de la race humaine » Le regard sur la technologie et l'intelligence artificielle changeait chez Fletcher. Pendant un micro-instant, elle semblait plus vraie que nature, aussi légitime que l'humain. Elle semblait avoir douté, avoir tenté des choses. Elle avait été manipulée comme lui. Il se surprit de compatir avec la machine. Il ne verrait plus jamais Archibot de la même façon après ça, ni même la poussiéreuse unité centrale qui lui sert d'ordinateur.
L'IA concluait, sa voix se libérait enfin, se brouillait parfois. Elle semblait avoir attendu pour ce discours final très longtemps. Une façon très humaine de partir. La fiction et le lyrique ce n'est pas que pour les singes apparemment. « Adieu Jules » L'inspecteur n'avait même pas eu le temps de réagir à son prénom qu'un grand séisme secouait tout le bâtiment. Le toit au-dessus de l'incinérateur s'effritait. Pas de temps à perdre. Fletcher se mit à courir, à remonter les escaliers comme un saumon remonte son ruisseau. Le bâtiment allait s'effondrer d'une minute à l'autre. Il ressentit pour la première fois depuis longtemps l'adrénaline. La vraie. Le point culminant de l'enquête, le test ultime, le bouquet final. Le carrefour de la suite. Ses jambes ne ressentaient plus de fatigue. Son esprit était plus vif que jamais. On aurait presque dit un trentenaire. Une vraie jeunesse. Pas seulement un faux jeune qui se prenait pour un vieux. Arrivé en haut, il défonça la porte et courut vers la sortie, déchirant les banderoles « crime scene » comme un coureur de marathon sur la ligne d'arrivée. Le commissaire et ses hommes étaient déjà sortis. Ils lui souriaient, puis l'embarquèrent en le soulevant, tels une rockstar après une performance endiablée. Le bâtiment explosait partiellement derrière. Fluville entier avait les yeux rivés sur les flammes. L'inspecteur et l'équipe du commissaire surplombaient l'immeuble en feu. « Quel classe » se dit-il. Dommage qu'il n'ait pas apporté des lunettes de soleil opaques. C'est le genre d'occasion qui n'arrive qu'une fois dans une vie — et heureusement —.

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