Chapitre 10 : Retombée de cendres
L'inspecteur, Gersault et ses hommes regardaient le siège de Flusoft à travers la baie vitrée du commissariat. Il était vingt-deux heures. Le bâtiment en feu brillait, les flammes se reflétaient sur les impeccables skyline du quartier d'affaires. La rue entière avait été évacuée, les pompiers sur place menaient une bataille de grande envergure contre le brasier. Les chaînes d'information tournaient en boucle sur les images de l'explosion. Un hélicoptère tournait autour de l'incendie, l'hélice battait l'air chaud, le métal crépitait. Les gens regardaient le triste spectacle. C'était presque une curiosité pour eux, un événement. Enfin quelque chose d'intéressant dans cette ville morose. Tout le monde a envie d'être présent à la chute de Rome. Certains avaient la fenêtre ouverte, ceux qui n'avaient pas un appartement aligné se penchaient pour observer, les autres devaient se contenter de la retranscription télévisée. Les fumées ocre se brouillaient au ciel orageux du crépuscule. La lumière des flammes ne parvenait pas à éclairer toute la ville. N'est pas le soleil qui veut.
Fletcher et sa bande, eux, étaient en première loge, au dixième étage du commissariat. L'enquête avait pris une tournure épique. Le commissaire et l'inspecteur ne s'étaient pas encore consultés. Ils savaient qu'il y avait beaucoup à se dire mais ils s'accordaient eux-mêmes un moment de répit. Une petite trêve pour fuir, souffler et regarder une force naturelle dévorer le bitume. Ils rationaliseraient tout ça plus tard. La suite sera de toute évidence très chargée. Flusoft sera peut-être démantelé, le maire fragilisé, les tensions ravivées. Il y aura des règlements de compte, des procédures de quoi remplir un disque dur entier. Des têtes tomberont, des images seront détruites. Les scénarios fusaient dans le crâne de l'inspecteur. Un mal de tête assuré. Il n'avait pas envie d'empirer une migraine déjà bien installée. Fletcher et Gersault se sont serré la main puis sont repartis dans leurs appartements respectifs, sans un mot. Ils mettront ça au clair demain. Ils ont fait le pari qu'au réveil ils seront les mêmes, les souvenirs encore frais dans le cerveau. L'inspecteur poussa la porte trop lourde de son bureau, son sommier prêt à accueillir son poids. Les reflets oranges étaient parvenus jusqu'à son local. Fletcher qui avait l'habitude de dresser une conclusion sur chaque journée ne répondit cette fois pas à l'appel. Il s'enfonça dans le lit comme une masse vide. Demain sera chargé. La nuit porte conseil. Mais quel genre de conseiller chuchote depuis l'ombre.
Sept heures dix. L'inspecteur se réveille, ouvre la fenêtre. Fluville est déjà réveillée. A-t-elle seulement dormi ? Le ciel est bleu, une gigantesque fumée noire déchire l'espace en deux. Elle se dilue progressivement dans l'azur comme un mauvais coup de pinceau sur une peinture à l'huile. Fletcher s'était levé avec le mal de crâne le plus terrible de ces derniers mois. Une espèce de bruit sourd qui étouffait toutes ses pensées. Il rentra dans son palais mental, il essaya d'assembler les pièces du puzzle, les disques Faust, lire la clé USB mais n'y parvenait pas. On faisait des travaux dans son palais, une sorte d'entité étrange aménageait l'escalier en or, celui qui mène à la grande salle de l'introspection. L'inspecteur fronça les sourcils et dévisagea l'étrange chose qui ressemblait au pire délire d'un artiste contemporain. « On est même plus tranquille chez soi » se dit-il. L'affreux bruit de marteau-piqueur couvrait même ses plaintes intérieures. Il sortit de son palais mental, pour la première fois sans réel avancement. Il enfila son manteau avec l'énergie d'un jaguar en pleine course, empalé dans un musée, puis quitta son bureau. La cage d'escalier était vide, pas de bonne surprise canine, pas de mauvaise surprise en costard. L'inspecteur se laissait descendre par l'escalier puis se mit en route en direction du commissariat. Pour la première fois, le trajet lui semblait calme, la folie des conducteurs s'était un petit peu endormie. Fletcher ne pensait pas deux mille mots par minute. Il se contentait juste de marcher. Un pas après l'autre. On aurait dit que le goudron allait fondre sous la chaleur. Il regardait parfois son ombre. Elle-même ne savait plus quoi afficher. Jules Mersault, Fletcher Hobbles ou un singe un peu trop intelligent qui croit qu'il a plusieurs identités. Il n'en a aucune. Une fois dans le commissariat, il monta comme à son habitude dans le bureau du commissaire. La secrétaire à l'accueil avait semblé oublier son obséquieux personnage chez elle. Elle affichait une expression moins accueillante mais plus humaine. « L'explosion a sonné tout le monde ou quoi ? » s'interrogeait Fletcher. Gersault est déjà dans son bureau, il l'attendait, pressé de tirer l'affaire au clair. Les deux hommes se regardèrent dans les yeux pendant dix secondes. Vingt. Puis ils éclatèrent de rire. « Quelle affaire ! » disaient-ils à l'unisson. Des faux androïdes, une gigantesque explosion, un ordinateur aux pensées suicidaires, il faut dire que l'enquête était plus atypique que la moyenne. Ils parlèrent pendant une heure. Puis deux. Le reste du commissariat se demandait bien ce qui se passait. Même la ville avait envie de réponses. Gersault ne sortait de son bureau que quelques minutes pour se ravitailler en café. L'inspecteur et le commissaire étaient en pleine coopération professionnelle. Ils fermèrent l'affaire de Julien Morel. C'est une affaire réglée. En revanche de nouveaux questionnements ont émergé. Ils rouvrirent l'affaire de Clara Ammoniac, puis l'enquête énergétique sur les infrastructures de Flusoft. L'inspecteur montra la clé USB à Gersault. L'IA ne lui avait pas menti. Elle contenait des centaines de dossiers sur plusieurs potentielles infractions. Déjà un programme de surveillance massif de la région mis en place par la préfecture. Le commissaire n'avait pas été mis au courant. Les dossiers mentionnaient aussi Serket et Laccombe. L'ancienne maire et celui actuel. Ils auraient su pour le programme de la préfecture. Bernard Laccombe aurait eu des échanges par mail avec Théo Faustiman, après sa mort. « Il faut vérifier l'ensemble de ces données mais nous tenons de quoi faire tourner la boutique pour le prochain siècle » plaisantait le commissaire. L'inspecteur presque perdu dans l'immense masse d'informations dont ils disposaient rappela : « Il faut aussi ouvrir une enquête sur la mort de Théo Faustiman. Soit on a usurpé son identité, soit il est plutôt en forme pour un cadavre » Fletcher avait oublié son interaction avec l'homme au septième étage, Théo Faustiman apparaissait comme un simple inconnu. Il sortit la pochette avec les CD « FAUST ». « Quand vous étiez en train d'exploser cette infernale machine, je suis allé au douzième étage détruire sa mémoire, j'ai également trouvé cette dizaine de disques. La dénomination laisse entendre un lien avec Faustiman. Je connais quelqu'un qui pourrait peut-être lire les disques et comprendre les données. Le commissariat sous-traite parfois ? » demande-t-il dans l'intention de recruter Noor dans l'enquête. Le commissaire comprenait et lui répondit : « Oui, sinon vous ne seriez pas là » C'est vrai. Fletcher avait presque l'impression de faire partie du commissariat de Fluville désormais. Gersault rebondissait sur le sujet : « En parlant de recrutement. Vous êtes engagé pour les trois nouvelles affaires que nous avons ouvertes. Félicitations » Les deux hommes s'étreignirent la main. C'était une bonne nouvelle pour Fletcher, qui allait pouvoir continuer de vivre de sa passion, au moins pour les prochains mois. Le commissaire continua : « Je pense qu'on va commencer avec l'affaire sur Laccombe. Il est maire de la ville, c'est impératif de tirer l'histoire au clair. Ouvrir les dossiers va être long et pénible, j'en ai pour quelques jours. En attendant hésitez pas à lever un peu le pied » Il souriait à l'inspecteur. Un peu de repos ne lui ferait pas de mal. Les deux hommes se saluèrent puis Fletcher quitta enfin le bureau, après trois heures. Les employés du commissariat le regardaient, se forçant tous de ne pas poser de questions. À peine sorti du commissariat, un journaliste de Flu-gazette vint l'interpeller. Fletcher pestait intérieurement en inventant une nouvelle définition pour le mot. « Journaliste : Parasite humain, très irritant. Insiste et force dans les rues. Est attiré par la polémique ». Il cacha cependant sa frustration au reporter qui ne tarda pas à débouler ses nombreuses questions sur lui : « Inspecteur, inspecteur ! J'ai cru comprendre que vous êtes chargé de l'affaire en lien avec l'explosion d'hier ! Wow, c'était spectaculaire. Le siège de Flusoft dans les flammes de l'enfer ! Vous étiez dedans ? Êtes-vous responsable de l'explosion ? Comment avance votre affaire ? Les fluviens et les fluviennes sont inquiets, que diriez-vous pour les rassurer ? Vous êtes plus le genre de gars à voir le verre à moitié vide ou à moitié plein ? » L'inspecteur était plus le genre à renverser le verre sur celui qui pose trop de questions. Il profita du passage d'un bus pour esquiver l'instant journaliste. C'est un détour mais c'est le prix de la tranquillité. L'homme au micro le poursuivait presque pendant quelques secondes avant d'abandonner. « Ils sont payés au scoop ou quoi ? » se dit l'inspecteur. En y réfléchissant, oui c'est probablement le cas. Quelle triste condition de devoir courir derrière l'argent, il doit être dessus en voyant sa prime s'éloigner dans un bus. L'inspecteur descendit à l'arrêt le plus proche de son quartier et rejoignit ses appartements. Il était midi. Il dériva finalement sur le Flu-gourmet. L'appel de la nourriture l'a emporté sur l'appel du sommier.
Il était quinze heures, Fletcher était derrière son ordinateur. Son ventre plein gargouillait des sons plus organiques les uns que les autres. Fletcher repassait derrière son roman. « Johnny Falcone et l'affaire des spectres dissonants ». Il hésitait encore avec « La nuit à plusieurs visages ». L'un était plus académique, l'autre plus mystérieux et plus poétique. Parfois écrire le titre est plus dur qu'écrire le livre. C'est un petit peu comme si on remplissait un carton de plein de choses puis qu'on se rendait compte qu'il était trop rempli pour fermer. L'inspecteur passa en revue des lignes et des lignes. Il était fier de certains passages, d'autres un peu moins. Il s'était beaucoup investi dans cette histoire rocambolesque. L'ensemble était confus, un mélange des styles un peu fouilli pas forcément déplaisant. Il avait fait lire une partie du manuscrit à Noor. Elle avait approuvé. Impossible de savoir si c'est de la politesse ou de la sincérité. Demain il avait rendez-vous avec un éditeur. Une maison modeste, diversifiée dans ses publications. Johnny et ses répliques cinglantes rentraient dans leur ligne éditoriale, comme tout le reste. Fletcher était peu confiant à l'idée de révéler son ouvrage mais il faut bien commencer par quelque part. L'inspecteur rêvassait dans le bureau, ses yeux fixaient le toit puis l'ampoule. « Oui c'est vrai » se dit-il. Il ira en acheter sur le trajet. Il tourna la tête, les disques étaient toujours sur son bureau. Il saisit la pochette et se mit en route vers le centre commercial.
Fletcher entra dans le centre commercial. Le grand temple du capitalisme, le lieu était bondé. Des centaines d'adeptes étaient venus se faire sacrifier sur l'autel de la consommation. Ils se marchaient dessus dans toutes les directions, les différentes enseignes criaient leurs annonces dans les haut-parleurs. Une queue absurde d'une centaine de mètres s'était formée autour de « Flusmoothie ». Une nouvelle boutique qui vend des boissons rafraîchissantes. L'inspecteur observa l'immense file avec une certaine sidération. Il comprenait l'envie de se déshydrater dans ces jours de chaleur extrême mais l'attente en valait-elle le coup ? Il aperçut le journaliste de Flu-gazette, le même qu'il avait semé quelques heures plus tôt, à l'inauguration de la nouvelle enseigne. Il interrogeait les différents clients. Décidément, il est sur tous les fronts. Il n'imagine même pas la surcharge médiatique qu'il va devoir traiter dans quelques jours. L'inspecteur regardait les panneaux qui pendaient au toit, la boutique de Noor ne doit plus être très loin. Il marchait à travers l'immense complexe, parfois à contre-courant de la foule. Le lieu était bruyant, au sommet de sa capacité et dégageait un sentiment de claustrophobie constante. L'inspecteur jugeait du regard tous les passants, le mépris pour le système, la pitié pour les individus. Il ne faut pas tout mélanger. Fletcher chercha dans l'allée sud, puis dans l'allée nord. Il avait chaud sous son manteau châtaigne, la climatisation ne pouvait pas gérer toute la chaleur des corps. Elle faisait du mieux qu'elle pouvait et recrachait l'air brûlant à l'extérieur, alimentant encore davantage la grande canicule. Après une demi-heure d'errance confuse, il trouva finalement l'échoppe de Noor. Un local incrusté dans l'allée Est, il était énorme comparé à son bureau mais il était plutôt petit par rapport au reste des boutiques. C'était la première fois que Fletcher se rendait dans la nouvelle version de son magasin, il leva la tête et lut l'enseigne « Fluinfo ». « Elle aussi a rejoint la secte des jeux de mots nuls » ironisait l'inspecteur avec un peu de malhonnêteté. Lui aussi est friand de phrases un peu fumeuses mais pour Fluville, le jeu de mots est aussi usé que son ancien imperméable. Ça commençait à sonner ridicule. À ce rythme-là, la ville quittera la zone euro au profit d'une devise municipale, le « Flucoin » peut-être. L'inspecteur rentra dans l'échoppe. Noor était derrière le comptoir, penchée sur un circuit imprimé qu'elle tenait à deux doigts comme un chirurgien. Ses cheveux attachés en vitesse laissaient échapper quelques mèches sur le côté. Elle avait à peu près l'âge de Fletcher, ce qui dans son cas voulait dire qu'elle en faisait dix de moins, voire quinze quand il était dans un mauvais jour. Elle portait un t-shirt avec une espèce de mème dessus. Une sorte de blague très niche et un peu geek que Fletcher ne comprenait pas. Elle prit le temps de finir l'opération incompréhensible à son patient la carte mère avant de remarquer l'inspecteur. « Fletcher, tiens, l'enquête avance ? T'as fait exploser le siège de Flusoft ? Si tu te demandes si il le mérite, oui il le mérite » dit-elle un peu sarcastiquement. Il ne s'en doutait pas. Elle n'aimait pas vraiment les grandes entreprises comme Flusoft. Elles imposaient trop de normes, de brevets, de restrictions et de standards propriétaires à son goût. Elle avait déjà parlé de l'importance d'une communauté technologique libre et indépendante à Fletcher qui avait fait mine de tout comprendre en hochant la tête régulièrement. Il n'avait rien compris. L'inspecteur se justifia presque d'avoir soufflé tout un bâtiment : « J'ai eu quelques complications. Je viens te proposer du travail, je ne sais pas comment tes affaires fonctionnent ici mais le commissariat aurait besoin d'un consultant en informatique ces trois prochains mois. Quelqu'un qui sait parler aux machines » Elle releva la tête et semblait faire la comptabilité directement dans sa tête. Ses yeux regardaient Fletcher mais étaient totalement absents et vitreux comme si elle projetait un tableur directement sur lui. La différence entre les hommes et les machines devient de plus en plus floue. Elle a peut-être des lentilles connectées. Une sorte de mini-écran qu'on met directement dans les yeux. « Ça existe ? » se demande Fletcher. Oh oui probablement, il n'y a pas encore un fantasme technologique qui n'a pas été réalisé par une start-up. Après quelque temps son regard reprit en vitalité et elle répondit : « Honnêtement, ça pourrait marcher mieux, c'est l'été les gens sont peut-être en vacances, ils ont bien raison. On étouffe ici. J'ai juste quelques clients pour des serveurs. Je ne refuserais pas un peu de taf supplémentaire » Fletcher sortit les CD « Faust » de son sac et les posa sur la table. Noor les attrapa et les examina comme une relique. « Des disques optiques ? Ça fait vingt ans que j'en ai pas vu. Property of Flusoft. Ils utilisent encore ce genre de support, probablement par sécurité » L'inspecteur continua : « J'aimerais analyser le contenu de ces disques, à quoi ils servent. Après pour le reste, le commissaire t'enverra un mail avec tout ce que tu dois savoir sur l'enquête, c'est dense mais je pense que ça te plairait sûrement » Des robots et des machines dans tous les sens, Fletcher était persuadé que ça lui irait. Noor rangea les CD dans l'un de ses tiroirs. « D'accord, je t'appellerai dès que j'aurai extrait les données des disques, il faut juste que je retrouve quelque chose qui peut les lire, c'est un peu une antiquité maintenant »
« Une antiquité ? » se disait Fletcher. Ah oui c'est vrai, Noor vénère le dieu de la technologie. Le grand dieu de la technologie est une espèce de savant fou, il a constamment des idées qu'il jette comme ça sur une table d'opération. Il n'est pas très juste avec ses anciens enfants, il les méprise, il les abandonne. Il sacralise la nouveauté bien plus qu'il ne le faut et pour lui, elle s'estompe vite, ses anciennes créations deviennent rapidement sans intérêt. Fletcher ne partage pas cette vision divine. Parfois les systèmes les plus anciens sont les plus fiables. La preuve en est sur son ordinateur toujours vaillant après une décennie de service. Noor et Fletcher se saluèrent. Elle reprit aussitôt le bidouillage des entrailles mécaniques qu'elle avait déposées sur le bureau. L'inspecteur sortit de son échoppe, le centre commercial était toujours aussi désagréable et il avait oublié le chemin de retour. « C'est reparti » dit-il à voix haute en soufflant.

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