Chapitre 11 : Entre les lignes

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L'inspecteur marchait sur un des ponts du Fluone. Il avait passé la soirée à peaufiner les détails de son roman. Ce n'était pas parfait mais c'était présentable. Il se dirigeait vers la maison d'édition « Flufeuille ». La seule qui avait eu l'affabilité de retenir son texte. Il avait rendez-vous avec l'éditeur lui-même, l'entreprise était de taille modeste. Il ne savait pas vraiment quoi penser de son propre texte, il avait réussi à faire taire les voix insidieuses dans sa tête et le reste avait coulé presque machinalement. Il faut dire que le sujet lui allait comme un gant, une sombre affaire, un détective excentrique et une ville qui était presque un personnage. L'écriture est un hobby, compliqué, parfois gratifiant, plus souvent frustrant, Fletcher voyait l'activité presque comme une nécessité. Un moyen d'expulser son malaise existentiel dans une régurgitation. Le produit final était plus ou moins informe. Quelquefois consommable. Mais le soulagement lui était là à chaque essai. Fletcher entendait les cris de joie et les éclaboussures qui venaient du fleuve. Une centaine de baigneurs se laissaient porter par le courant dans d'obèses bouées multicolores. C'était un des points du programme de Laccombe, rendre le Fluone baignable. Un projet qui avait séduit en ces temps torrides. L'inspecteur n'était, comme pour la plupart des idées et des initiatives locales, pas convaincu. Il regardait l'eau verdâtre avec dégoût et se questionnait sur la composition de l'eau. Le coloris faisait penser à des déchets puants voire de l'uranium. Il ne parierait pas sur l'espérance de vie des baigneurs. Ils ont scellé leur sort. Il atteignit l'autre rive, le bâtiment de Flufeuille était devant lui. Il resta planté là pendant quelques instants, le soleil qui écrasait son chapeau le regardait, à huit minutes lumière d'ici. Il se demandait bien pourquoi il n'était pas dans l'eau avec les autres. Quel étrange humain. L'inspecteur était trop occupé à regarder la maison d'édition. C'était une belle structure, l'architecture semblait dater du XVIIIe siècle, la pierre bien conservée était froide et rafraîchissante. Il pénétra dans le hall d'entrée. L'endroit était sensiblement plus froid, presque dix degrés de moins, peut-être même encore plus froid que l'eau du Fluone. Fletcher profitait de cette petite brise d'air dans ce mois étouffant. Cette pièce semblait être l'oasis dans le désert. « Mieux vaut ne pas partager le tuyau ou toute la ville va avoir la soudaine envie d'écrire et d'éditer des livres » se disait Fletcher, avec un ton davantage comique que méchant. Il s'installa sur un petit banc rembourré et attendit, le regard dans le vide. Il avait dix minutes d'avance. La ponctualité s'était installée dans ses habitudes sans lui demander la permission. Il aurait pu attendre là des heures. La température était enfin agréable, le hall était calme, une sorte de bruit blanc résonnait entre les parois, un peu comme un orage matinal d'un jour banal que tout le monde allait oublier. La petite pause presque imposée par le commissaire lui laissait l'esprit allégé, peut-être même un peu trop. Il avait de nouvelles idées pour son roman, de quoi le transformer en saga. Il divaguait beaucoup dans sa tête et explorait des parties du palais mental qu'il ne soupçonnait même pas d'exister. L'entité étrange avait fini ses travaux, l'escalier était flambant neuf, l'or brillait de nouveau de mille feux. Ce répit était nouveau, inhabituel mais agréable. Il savait que ça n'allait pas durer. Dans quelques jours, plusieurs enquêtes seront à sa charge, les problèmes et les mystères après s'être retirés reviendront comme une vague. En attendant, il espère que son texte allait pouvoir plaire à la maison d'édition. La concurrence est féroce, son sujet est loin des genres dominants qui font du chiffre. Et puis Fletcher avait entendu que les éditeurs étaient débordés de textes générés par des robots. Encore eux. Il préfère tout de même quand ils font des livres plutôt que quand ils simulent des individus et louent des locaux. Flufeuille était une enseigne qui se disait généraliste, sur son site internet, elle se vantait de propulser les petits auteurs et de ne pas cantonner ses publications à un genre spécifique. Une prise de risque maintenant rarissime, dans un monde où même l'art est régi par l'offre et la demande. « Comment savoir qu'on veut lire une telle histoire ? » se demandait Fletcher. Il avait lu des livres, vu des films parfois traîné par ses amis et en bout de compte, certains d'entre eux s'étaient révélés être de bonnes surprises. Quelque chose d'inspirant qu'il n'aurait jamais pu conscientiser et désirer. Fletcher divaguait encore, il pensait maintenant à une potentielle adaptation au cinéma de son ouvrage. Il est vrai que l'histoire s'y prête bien. Un Johnny Falcone, ténébreux, parfois pathétique mais attachant. Des phrases charismatiques, des explosions spectaculaires. Un New York qui sent la fumée le jour et le sang la nuit. Un mystère qui plane sur la salle obnubilée, l'antagoniste prêt à sortir de l'ombre et saisir le spectateur par derrière au dépourvu. Il faudrait un plot twist mémorable aussi. Un retournement de situation imprévisible et diablement bien mis en scène, qui fera lever le public pour qu'il retombe aussitôt sur le cul. « Oui je suis sûr qu'un réalisateur paierait cher pour les scripts » se dit l'inspecteur, dans un légitime abus de confiance. L'ambition est toujours légitime. L'éditeur lui-même, monsieur Flurati, descendit le grand escalier central pour venir le chercher. L'homme était un sexagénaire, malgré son âge il respirait encore une certaine énergie, son costume bleu marine lui allait à merveille et les lumières tamisées des chandeliers se reflétaient sur des cheveux blancs. Fletcher le suivait jusqu'à son bureau. « Monsieur Flurati » se disait l'inspecteur. Matraqué par les jeux de mots avec ce préfixe. Le vieil homme ouvrit la porte de son bureau, et invita naturellement Fletcher à s'asseoir dans une chaise en bois d'osier. Fletcher regardait Flurati avec respect et précaution comme si son regard pouvait l'abîmer. Flurati dépoussiérait une pile de feuilles sur son bureau, mit ses lunettes, prit une grande inspiration et entama : « Monsieur Hobbles. J'ai lu avec attention votre texte. Déjà toutes mes félicitations, c'est un récit ambitieux et très intéressant » Fletcher le remercia d'un grand sourire mais il attendait le « mais », le revers de la médaille, celui qui fait oublier tout le reste. Il n'arriva pas, l'éditeur continua : « D'abord, avant de vous donner mon avis sur le livre et vous dire si je pourrais l'éditer, j'aimerais vous poser une question. J'ai vu votre parcours, j'ai cru comprendre dans la conférence de presse d'hier soir que vous enquêtez sur une affaire de disparition, liée avec la pagaille chez Flusoft. Qu'est-ce qui vous a donné envie d'écrire un polar, sur un détective alors que vous êtes vous-même un ? » Une question. Rien ne pouvait déstabiliser davantage Fletcher qu'une telle demande. Elle n'était pas binaire en plus, elle ne se répondait pas par oui ou par non. Il fallait développer, introspecter, chercher directement à la source, soi-même. L'inspecteur n'avait jamais été très bon pour cela. Le roman était le fruit d'un hobby presque mécanique, à peine lucide sur lui-même. Peu importe, il était là, devant un monsieur bienveillant, et il attendait une réponse. L'inspecteur se lança, un peu pris de court, il bégaya une réponse confuse mais convaincante : « Je ne sais pas vraiment. Je crois que je transpose dedans ce que je voudrais être, l'idée d'un détective excentrique aligné avec la ville. Quand j'enquête ici à Fluville j'ai l'impression d'être un personnage de film perdu dans une cité moderne et banale. Je voulais créer un univers organique, un New York rien qu'à moi, un décor de film » Fletcher s'étonna de sa propre réponse, étonnamment bien construite, une partie de lui semblait découvrir ce que manigançait son inconscient depuis tout ce temps. Flurati semblait satisfait de la réponse, il s'adossa un peu plus dans son fauteuil vintage et entama l'avis sur son roman : « Concernant votre ouvrage, dans l'ensemble, j'ai beaucoup apprécié. J'ai trouvé ça rafraîchissant et vous ne me contredirez pas, en ce temps, une brise d'air frais ne fait jamais de mal » L'inspecteur acquiesça d'un geste de tête, il avait enfin trouvé quelqu'un qui avait la même intention que lui dans l'usage de la langue. La discussion était l'une des plus agréables qu'il avait eues ces dix dernières années. Il était enfin sur la même longueur d'onde que son interlocuteur, il ne dénotait pas dans l'ensemble. L'éditeur continua sa conclusion, en prenant soin de laisser Fletcher intégrer la critique avant d'introduire un nouvel élément : « Si j'ai trouvé l'ouvrage très plaisant je dois avouer que certains éléments m'ont rendu un petit peu plus sceptique… D'abord vous mélangez beaucoup de styles, Johnny est un enquêteur de polar, il a des punchlines efficaces, un regard critique mais le monde autour de lui ne partage pas sa vision. Vous introduisez des éléments de science-fiction, voire surnaturels. La chose sombre est un bon antagoniste lovecraftien mais sa mort et la résolution arrivent un peu comme un cheveu sur la soupe » C'est la première fois que Fletcher avait une critique complète sur son travail. Trouver des lecteurs attentifs est presque aussi dur que trouver un travail. Même les proches lisent parfois entre les lignes. Ce monsieur Flurati lui avait tout lu, avec une attention qu'il pouvait encore percevoir. Il continua : « Oh oui ! Vous abusez des mises en abyme je trouve. Ne vous méprenez pas, l'effet est juste et puissant mais cette puissance s'érode au rythme des chapitres. Vous essayez parfois de parler directement au lecteur à travers vos personnages et vos scènes. Vous n'êtes pas obligé d'analyser l'œuvre dans l'œuvre elle-même. Vos lecteurs ont la charge de ce travail » Fletcher intégrait la critique comme de nouveaux pavés sur une route en construction. Il avait raison, le narrateur censé être objectif commentait parfois la scène et Johnny Falcone se transformait parfois en Fletcher Hobbles, le temps de quelques secondes, c'était bien assez pour trahir une présence. C'est cette proximité entre la fiction et la réalité qui le détendait. Il prenait le train inarrêtable de ces pensées qui tournaient dans sa boucle et les figeait dans du papier, pour qu'elles arrêtent d'éroder son crâne. L'éditeur conclut, avec prestance et bienveillance : « Je vous ai appelé car je trouvais ce texte authentique, il n'est pas parfait et ne le sera jamais. Il a besoin d'être retravaillé pour être édité mais il a un potentiel. Depuis quinze ans, notre maison reçoit chaque jour des dizaines de textes sans âme, peut-être générés par des robots, je ne sais pas. Les robots font tout maintenant. Votre récit est un mélange des genres curieux et très souvent indigeste, mais il n'est pas lisse, il n'est pas creux. Il sonne comme une idée, occasionnellement absurde. Ici à Flufeuille, nous avons toujours mis en avant l'authenticité avant tout » Il concluait : « Dans l'état, votre texte est un brouillon, une sorte d'ébauche d'un écrivain qui se cherche, mais vous êtes un bon détective donc qui vous empêchera d'écrire un bon polar ? Je veux bien éditer votre ouvrage, à condition que vous le peaufiniez davantage. Je vous envoie un mail avec une documentation précise. Elle a aidé plein d'auteurs avant vous, elle vous aidera aussi »

Fletcher salua l'honnêteté de l'éditeur. Il avait été juste dans son analyse et juste dans son jugement. Il le raccompagna à la sortie du bâtiment. Fletcher sortit calmement en poussant la porte dorée, prêt à affronter de nouveau la chaleur délirante. Une immense vague d'air chaud chassait les dernières bouffées de fraîcheur du manteau de Fletcher. La sueur reprit sa lente cascade presque immédiatement. De quoi remplir une seconde piscine municipale, la ville en aurait bien besoin. Il était dix-huit heures, l'inspecteur n'avait plus rien à faire, son roman allait rentrer dans une nouvelle phase de travail, l'enquête allait reprendre dans quelques jours en même temps que les scolaires. Il se mit sur les berges du fleuve et commença une balade tranquille. L'éditeur avait accepté au prix de concessions, c'était une victoire. Il observait les baigneurs en fin de parcours sortir de l'eau. Le vent taquinait les enfants en projetant leurs immenses bouées partout sur les quais. Ils couraient pour les rattraper, leur corps soufflant une dernière fois avant d'être de nouveau cloués devant une table. Une petite buvette installée en dessous d'un pont avait l'air d'avoir un franc succès. L'avantage était double : de l'ombre et une boisson. Fletcher aurait bien participé à cette euphorie collective si le stand n'avait pas été sur la rive d'en face. Il consulta son téléphone. Le commissaire lui proposait d'aller voir un film au Flubrige. En attendant un nouveau locataire, l'équipe terminait le mandat de perquisition de la salle en la transformant en cinéma de fortune. Fletcher accepta. Il attendait une réponse de Noor pour l'analyse des disques mais se rappela de lâcher un peu prise. Les affaires reviendront à lui bien avant qu'il ne les convoque. L'inspecteur continua sa petite promenade avec des pas de plus en plus lents, pratiquement introspectif. Il se remémorait sa discussion avec l'éditeur, son impression de ne jamais être en ligne avec le monde. Il regardait autour de lui, plus lucide que jamais. Aucun des passants ne semblait partager sa vision, aucune des personnes qu'il avait rencontrées ne semblait venir du même monde que lui. Il avait cherché des semblables des années, il avait retourné la ville, la région et aurait retourné la planète entière s'il l'avait pu pour trouver ne serait-ce qu'une personne alignée sur sa pensée, quelqu'un avec qui il ne limiterait pas sa prose. Une personne avec qui il pourrait partager son sens de l'enquête, le vrai, le cru. Fletcher n'aimait pas les masques et les personnages, et comme disait l'autre, « la vie est un bal costumé ». Quand il avait appris ça, il s'est décidé à prendre un pseudo, Fletcher Hobbles, un surnom cliché, faussement britannique et avait acheté un grand manteau marron, on aurait dit qu'il sortait des réserves d'un studio de cinéma. C'est peut-être cette honnêteté sur le monde qui faisait de lui un bon détective, sa capacité à lire entre les lignes. Il s'immisçait sans cesse dans des failles que personne d'autre n'aurait vues. L'affaire sur la révolution des lampadaires l'avait échappé d'accord. Mais il se promettait que ce serait la dernière fois où il se ferait avoir de la sorte. Il avait résolu d'anciennes affaires avec une simplicité déconcertante et gravira la future montagne d'enquêtes sans aucun problème. Pour la première fois, Fletcher s'accepta comme il était, décalé et pathétique. Des Bernard Laccombe, des Maria Serket, des journalistes de la Flu-gazette, il y en a plein mais des Fletcher Hobbles, il n'y en a qu'un. Un seul. Il sortit de son manteau un paquet de cigares cubains, un produit qu'il avait acheté deux semaines plus tôt, totalement sans raison, sans n'avoir jamais pris de tabac avant. Il en isola un, le mit dans sa bouche et l'alluma. Il prit une grande inspiration et souffla une épaisse fumée. Comme ça. Juste pour l'image. Le détective spectateur du monde à travers le voile de la brume. Alors qu'il s'apprêtait à sortir une punchline mémorable, digne des plus grandes fantaisies de son roman, la réalité le rattrapa. L'agressif tabac irrita ses poumons. Il toussa fort. Deux fois et jeta le cigare. L'image attendra.

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