Samedi 12 avril 2025: Le CARREFOUR DES VOCATIONS
Il fallait des élèves volontaires et avec Siyana on s’était dit que ça pourrait être chouette. Nous étions donc arrivés au collège avec ce maudit tee-shirt de l’uniforme pour, je cite, « faire bonne impression aux intervenants », à 7h00. Nous allions prendre le petit déj au collège et je me demandais si ça allait être bon... On avait passé le portail en compagnie de Corentin et Jérémy. Le soleil pouakait déjà fort et je sentais l’odeur d’herbe tondue et les merles de Maurice gazouillaient comme à leur habitude du samedi matin. L’air était plus calme, plus doux et nous nous dirigions au self après avoir déposé nos sacs dans les salles dont nous étions responsables. On avait pénétré le self et... j’en croyais pas mes yeux... C’était, c’était... DES GAUFRES AVEC DU NUTELLA ET DE LA CHANTILLY!!!!!!!! C’était succulent... J’étais en face de Corentin, je parlais avec Siyana et m’étais retournée vers lui. Du lovelac choco restait sur son esquisse de moustache. J’hésitais entre rire et le lui dire.
— Corentin.
— Mmh, oui, avait-il répondu, levant les yeux vers moi.
Je pouffais de rire.
— Du lovelac, autour de ta bouche, patate…
Il l’avait essuyé et riait du fait qu’il ne savait pas boire. On était tous les quatre sortis du self, le moment de se séparer pour mener à bien notre mission était venu. J’avais monté le grand escalier de gauche du hall quatre à quatre. Encore cette odeur de renfermé. Je prenais stylo et feuille et descendais chercher mon intervenant. Il était plutôt âgé et travaillait dans l’étude des épidémies. C’était un métier intéressant. Je l’avais accompagné au self et avais monté ses affaires. En redescendant, j’avais croisé Corentin. Ainsi, on se dirigea ensemble vers la cantine, en se chamaillant gentiment, juste par plaisir de taquiner l’autre. Encore ce sourire. Chaque fois que je levais les yeux vers lui, j’avais l’impression de retomber amoureuse de lui... aléa jacta est. Je ne voulais pas le perdre. Mon intervenant et moi avions quitté le self et nous nous dirigions vers le hall. Une bourrasque de vent m’avait apporté cette odeur d’herbe tondue, de repos et de soleil. J’avais souri, et nous avions emprunté les escaliers. Une fois dans la salle, j’attendis un roulement d’élèves de troisième, un second, puis, au troisième, je n’en pouvais plus. J’étais descendue. J’étais passée devant le piano et avais descendu les trois marches qui permettent d’arriver en 6/5. Ça se réchauffait, je misais sur les 31 degrés. Je distinguai une forme un peu plus loin, à l’étage, dans les coursives en balcons. Puis je reconnus cette allure. Corentin. Je lui fis coucou, il descendit. Nous étions donc là, à nous balader dans la cour, un samedi matin, juste lui et moi.
— On va où ? m’avait-il demandé.
— Je sais pas, on pénétrait dans le hall.
Il bifurquait dans le couloir de français, il y avait des intervenants. Et regarde cette tâche, on dirait la surveillante reloue... Je retenais un hoquet de rire par peur que l’on se fasse engueuler.
— Allons.
Nous avions traversé le couloir de français et étions arrivés dans le petit passage entre la 4/3 et la 6/5. Cela ressemblait à un couloir. Les grilles fermaient le passage en 6/5 et en 4/3, le seul passage pour repartir, c’était le couloir de français. Il avait marché un peu et s’était arrêté. Il s’était appuyé contre le mur et nous n’avions même pas à parler pour nous comprendre. Je m’étais approchée, sans réfléchir, me lovant contre son torse, la tête dans son cou. Son parfum m’enivrait. De temps à autre, nous placions une phrase, histoire de se rassurer. Tout ça était si impressionnant, autant pour lui que pour moi. Je sentais sa cage thoracique se gonfler, puis se vider. Sa jugulaire battait si fort dans son cou qu’elle en était visible. Je m’étais relevée et l’avais regardé. Il avait plongé ses yeux noisette ensorcelants dans mon regard, puis avait baissé le regard vers mes lèvres. Putain, à quoi tu joues. Mes jambes tremblaient et mon cœur battait si vite qu’il m’était impossible d’ignorer le battement dans ma gorge. Soudain, des voix. Mince, on n’avait pas le droit d’être là... On s’était alors faufilés dans le couloir de français. Un intervenant nous avait jeté un coup d’œil lourd de sens, mais Corentin n’avait pas l’air d’avoir envie de déguerpir. À cette époque, des affiches réalisées par les cinquièmes sur des livres qu’ils avaient lus étaient placardées sur les murs. Corentin s’était arrêté, là. Il regardait une affiche. Il lisait en chuchotant de sa voix grave. Sa voix, c’est comme une caresse dans le noir, une vibration légère qui te percute le corps, qui t’enlace. Sa voix... mon dieu, quel phénomène ! Je m’étais collée contre son dos tandis qu’il lisait toujours en chuchotant tout bas pour ne pas être entendu par les intervenants des salles alentours. Je sentais sa respiration profonde contre la mienne. Celle-ci s’était synchronisée à la sienne. Son dos était tiède. Il continuait à lire et je l’écoutais, fascinée par chaque caresse de sa voix. J’enroulai ma main contre son ventre. Chaque micro-mouvement de ma main provoquait un tressaillement de ses muscles sous son tee-shirt. J’en jouais, je traçais des cercles sur son ventre juste pour pouffer doucement de rire quand ses muscles tressautaient. J’avais logé ma tête dans ce petit creux, le menton sur son épaule, ma joue contre son menton, puis, j’avais logé un baiser dans son cou. Juste là, sur sa jugulaire toujours visible et battante. Sa peau m’avait donné une décharge électrique, encore. Un encadrant arrivait. On s’était glissés hors du couloir à temps. Nous avions déboulé dans le hall où un petit courant d’air sifflait et avions monté les marches d’escaliers quatre à quatre. Là-haut, il y avait toujours cette odeur de renfermé.
— On va où ?
— Je sais pas, on n’a qu’à se balader.
— Bonne idée.
J’avais à peine commencé à marcher vers le couloir des sciences, vers ma salle, pour voir si mon intervenant allait bien, qu’une main atterrit dans mes cheveux et me décoiffa. Je plissais des yeux. Cette patate allait le regretter, je me tournais mais... il était déjà quelques mètres plus loin, courant en se retournant pour me tirer la langue. Je partis à sa poursuite et nous traversions le couloir de maths en pouffant de rire quand des élèves se retournaient pour voir qui faisait ce raffut. Corentin avait pris le tournant vers les nouvelles salles de langues, mais il se retrouva coincé, les portes étaient fermées.
— Alors Corentin, on fait moins le malin maintenant ?
J’avançais et il souriait... encore ce sourire. Je tombais à nouveau amoureuse. Je m’étais arrêtée à son niveau. Sa chaleur corporelle m’envahissait et son odeur m’enlaçait.
— Tu vas faire quoi ? m’avait-il murmuré, un air narquois sur le visage, le sourire aux lèvres, la jugulaire battante.
Il fixait mes lèvres. Every butterfly in my stomach… again. Son éclat de malice dans les yeux avait laissé la place à de la douceur. La sonnerie retentit. Et mince, on devait aller faire le pointage. Nous avions commencé par ma salle. Mon intervenant en avait profité pour aller aux toilettes, je gardais ses affaires. Nous étions ensuite allés dans la salle de Corentin. Nous avions ensuite décidé de nous promener encore. Nous partions au self chercher un café pour mon intervenant. Le soleil tapait encore plus fort, ses cheveux brillaient de mille feux. Nous avions pris le café et repartions vers le hall. Corentin essayait de me faire sursauter pour que je renverse le café. Je lui lançais un regard noir à chaque tentative bien que je ne pus résister à l’envie de sourire. Dans les escaliers, je trébuchai toute seule... mince, trois gouttes terre brûlée me narguaient. Corentin me regardait, hilare.
— Oupssss, la bouleeeetteeee
— Tssss, en plus c’est ta faute chuis sûre !
— Tsssss toi-même
On s’était regardés, l’air de se toiser, avant de sourire et de rire aux éclats. Un simple regard disait tant. Nous avions donné le café. En repassant dans les escaliers, je vis que les gouttes étaient toujours là. Il regardait sa montre.
— 30s, avait-il annoncé.
Je n’avais pas eu le temps de comprendre que sa main me décoiffait déjà, encore.
Vous savez, en vous écrivant tout cela, je le revois, tout sourire, me faisant éclater de rire, avec ce sourire. Et, chaque fois que j’ajoute un mot à ce roman, je retombe amoureuse.
Nous nous baladions et nous voilà dans les escaliers en plein air de la cour 6/5. Ceux tout près des toilettes des garçons. Ceux que l’on escalade quand un ballon de foot atterrit sur le toit.
— 30s
J’essayais d’esquiver, mais à chaque fois il gagnait. On montait les escaliers. Je regardais ma montre et annonçai :
— 30s, ma main volait déjà dans ses cheveux trop lisses et trop courts pour pouvoir se décoiffer. Je m’étais contentée d’une petite tape.
Il avait tourné la tête. Oh, revoilà la malice dans ses yeux. Et... ce putain de sourire.
— Tu veux vraiment jouer à ça ? T’es sûre de toi, là ?
— Heuuuuuuu... Oupsss la bouleeetttee. Je regardais ma montre. 15s. Il se rapprochait et j’acceptais mon sort. 20s. Sa main se levait. 25s. Elle se rapprochait doucement. 28s. Elle s’arrêta sur ma joue, posée délicatement. 30s.
— 30s, avait-il dit. Je rigole, je t’aurais jamais décoiffée encore.
Je m’étais déjà logée là, ma joue droite contre son épaule gauche. Il était appuyé contre le mur et il commençait à fariner. Son cœur battait contre ma tempe. Cela aurait suffi à me rendre folle s’il n’y avait pas ce parfum. Cèdre et ylang-ylang. De la fraîcheur. Des souvenirs de la boum. Un câlin délicat. Je levais les yeux vers lui. Ses pupilles noisettes me regardaient tendrement. J’étais en sécurité. Il me berçait tendrement. Il veillait sur moi.

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