Le devis 1/2
J’arrive dans un petit quartier isolé, à quelques minutes d’Irvington. De grands arbres bordent la rue, des érables, mais aussi des frênes et des sycomores, dont les feuilles ondulent sous le vent de cette fin d’été. Après avoir garé mon Pick up dans l'allée du numéro douze, je consulte ma montre. Sept minutes d’avance, parfait !
Madame Gardner est ma première et unique potentielle cliente, je dois absolument faire bonne impression. Le ventre en vrac, j’attrape mon sac à dos sur le siège passager, saute du marche-pied, puis m'accorde quelques instants pour admirer la maison. Après tout, je suis là pour elle.
Et elle est superbe. D’allure Victorienne, avec des bardages vert pâle et des encadrements blancs, elle incarne à elle seule le charme de la sobriété. Un rosier grimpe le long de la façade, déployant ses branches jusqu’à l’étage où deux lucarnes surplombent une avancée de toît en bardeaux d’asphalte. Sur tout l’angle droit de la bâtisse court un vaste porche, bordé d’une balustrade et de colonnes blanches. J’y accède par une volée de marches, mes pas résonnent sur le plancher de bois.
Je prend une grande inspiration pour calmer mes nerfs.
— Respire Amy. Tu sais ce que tu fais, ça va bien se passer.
Plus facile à dire qu’à faire. J’ai beau me répéter que le stresse est contre productif, mon système nerveux n'en fait qu'à sa tête.
À l’angle du porche, une vieille balancelle attire mon regard en oscillant sous la brise. Je me dis qu’elle mériterait un bon coup de peinture, quand la porte s’ouvre sur une femme légèrement replette. Elle m’offre un sourire éclatant.
— Ah, vous tombez bien. Je vous ai fait des sablés !
Elle ne me laisse pas le temps de réagir, fait volte face et traverse à toute vitesse le hall avant de disparaître à l’autre bout du vestibule.
— Désolée, je dois les sortir du four. Venez !
En entrant, je note les soubassements trop foncés et le parquet usé. Sans parler de la tapisserie qui se décolle par endroits et des peintures fanées.
Les murs sont remplis de cadres photos. Sur l’une d’elles, un garçon joufflu, dans les bras de son père, présente un poisson long comme son bras, un immense sourire sur le visage. Sur un autre cliché, ce même petit bonhomme souffle ses bougies d’anniversaire pendant que sa sœur lui fait les oreilles de lapin. Un autre encore montre un étudiant entouré de ses parents, le jour de sa remise de diplômes. Il y en a des tas. Je ne m’attarde pas plus longtemps et rejoins Madame Gardner dans la cuisine.
Contrairement au hall sorti tout droit d’un film d’épouvante, elle est envahie de lumière, grâce à deux immenses fenêtres qui surplombent le plan de travail en L. Une odeur de café et de biscuits au beurre flotte dans l’air. La propriétaire, des mèches de cheveux rebelles pointant dans tous les sens, est occupée à disposer des sablés sur une grille. Sans lever les yeux, elle murmure :
— J’arrive dans une minute.
En attendant, je me permets un coup d'œil à la pièce. Des meubles datés, des murs jaunes du plus mauvais goût, un plan de travail vétuste. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il y a du boulot.
— Je sais, ce n’est pas très… moderne. Asseyez-vous.
Elle désigne une petite table accolée au mur, dépose une assiette débordant de biscuits sur la nappe à carreaux, et prend la deuxième chaise.
— Je peux vous appeler Amy ? Je ne m’imagine pas vous appeler Mademoiselle Davis, vous avez l’âge de mon fils. Peut-être même moins, ajoute-t-elle en plissant les yeux, comme si ça pouvait l’aider à deviner mon âge.
— Bien sûr !
Je lui aurais proposé de toute façon. Si tout se passe bien – et je l’espère de tout mon cœur – nous allons nous côtoyer pendant un moment, alors, au diable les formalités.
— Merci pour tout ça. C’est adorable.
Elle balaye ma gratitude d’un revers de la main, me sert un café et m’invite à prendre un biscuit. Puis elle m’expose la situation. Elle et son mari ont acheté la maison trois ans plus tôt. Ils ont été séduits par les lieux dès leur première visite. Certes il y avait des travaux, ils en étaient conscients. Mais son mari était bricoleur, et il comptait prendre sa retraite bientôt, alors ils se sont dit qu’ils rénoveraient à leur rythme. Le principal pour eux n’était pas d’avoir une maison parfaite, mais un endroit confortable pour leurs vieux jours.
— Il a eu le temps de refaire la salle de bains, à l’étage. C’était la pièce qui en avait le plus besoin. Puis… Moins de six mois plus tard, il est tombé malade. Cancer du poumon.
Elle baisse les yeux sur ses mains, avant de reprendre :
— On s’est battus pendant un peu plus d’un an… enfin, “on”. Surtout lui. Mais… que voulez-vous ? Ça fait partie de la vie.
Ne trouvant rien à dire de plus que “Je suis désolée”, je presse doucement son bras.
— Vous êtes gentille.
Elle tapote ma main, puis se redresse dans un soupir.
— J’ai broyé du noir… Longtemps. Trop longtemps. Il ne voudrait pas ça. Alors je me relève. Je m’occupe comme je peux. Je jardine beaucoup. Ça m’apaise. Mais le bricolage, ce n’est pas mon truc. Puis là, ce n’est pas simplement du bricolage. Vous avez vu le hall et la cuisine, mais toute la maison est comme ça. Moi, je suis nulle en déco, je n’ai pas d’idées. Alors j’ai besoin de quelqu’un qui sache ce qu’il faut faire, qui se retrousse les manches, et qui y aille franchement.
— Donc vous envisagez de tout rénover ?
Elle se mord la lèvre et me jette un regard inquiet.
— Vous sauriez faire ça ?
Intérieurement, je jubile.
— Bien sûr !

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