Le devis 2/2

3 minutes de lecture

Ça fait à peine quatre mois que je suis arrivée à Irvington. J’ai posé des cartes un peu partout, parlé autour de moi. Mais ici comme ailleurs, sans réputation, on n’est personne. Et puis, peut-être que le fait que je sois une femme freine les appels. Je n’aime pas cette idée, mais je ne peux pas l’exclure. Chez moi, les gens sont habitués à voir mon père débarquer sur son chantier avec sa fille. Ça ne choque plus personne de me voir manier la disqueuse ou la mini pelle. Mais ici, je n’ai pas de nom. Alors, une rénovation comme celle-ci, c’est inespéré. L’occasion non seulement de mettre le pied à l’étrier, professionnellement parlant, mais de partir au galop par la même occasion. J’enfile ma casquette d'entrepreneuse et sors mon mètre laser.

— On va commencer par faire le tour de la maison. Je vous donnerai mes idées au fur et à mesure, et vous me direz ce que vous en pensez. Il faut qu’on sache si on est sur la même longueur d’ondes toutes les deux.

Celle-ci se compose au rez-de-chaussée d’un salon et d’une salle à manger en enfilade, en plus du hall et de la cuisine. Le parquet est en très bon état, un peu usé aux endroits de grand passage, mais rien qui ne se rattrape avec un bon ponçage et peut-être en changeant quelques lattes.

— J’imagine bien le sol de cette couleur, lui dis-je en tapotant de l’ongle une zone où le vernis a été emporté par le temps, laissant à nu le chêne rouge. Juste avec un vernis incolore, ça créera une ambiance chaleureuse.

Puis je désigne les soubassements et leurs moulures qui donnent un cachet fou à l’ensemble.

— Ça, c’est un trésor, et vous en avez dans toutes les pièces. Mais il faut les peindre, sinon ils écrasent les volumes. Des soubassements blanc cassé, ça aggrandirait visuellement l’espace et ferait ressortir le parquet. Est-ce que vous imaginez, rien qu’avec ces deux changements, comme la maison serait lumineuse ?

Son sourire s’élargit. J’aimerais que mon père me voit. Il n’a jamais voulu me laisser m’occuper des devis, et il a eu tort. Je sais de quoi je parle, et sans vouloir me jeter de fleurs, ça se voit.

— Il faut que votre maison vous reflète, en faire un cocon. Pour le moment, ce n’est pas le cas. Vous êtes pétillante, mais elle... Elle dort. Il lui faut de la lumière, de la chaleur et un peu de pep.

À l’étage, une vaste galerie tient lieu de bibliothèque, croulant sous les ouvrages divers. Au centre de celle-ci trône un immense papasan en rotin. Je rêve d’en avoir un comme ça un jour. Je me tourne vers Madame Gardner.

— Il faudra vider toute la maison, vous savez ?

Elle grimace et pose une main sur son coude.

— Vous pourrez rajouter ça sur votre devis ? Mon fils viendra vous aider, mais moi je ne peux pas trop porter. Je remplirai les cartons et j’irai chez ma soeur le temps des travaux, mais je ne peux pas faire plus.

Elle se projette, c’est bien. Je lui souris.

— Ne vous inquiétez pas, tout est possible.

De l’autre côté de la galerie, deux chambres mansardées se font face. Au sol, le même parquet, aux murs, les mêmes soubassements. Nous terminons la visite par la salle de bain qui tranche de manière incongrue avec le reste. À mon avis, les Gardner ont voulu y apporter la clarté qui faisait défaut au reste de la maison. Elle est blanche du sol au plafond : du carrelage, aux meubles, en passant par les murs. Seul tranche un plan vasque en acacia huilé. Comme s’ils avaient “osé” une petite touche de folie au milieu de toute cette blancheur. Bon, elle est impersonnelle mais propre, et elle garantit des toilettes fonctionnelles tout au long des travaux. Le comble du luxe sur un chantier.

Pièce après pièce, je prends les mesures nécessaires, les reporte dans mon carnet et liste en détail chaque étape de la rénovation. Puis je rejoins Madame Gardner dans la cuisine, où je refuse un autre café mais accepte un troisième biscuit.

— Je vais être honnête, dit-elle. J’ai demandé d’autres devis. J’attends de tous les recevoir avant de prendre une décision. Mais vos idées me plaisent et vous m’êtes sympathique. Je ne devrais pas vous dire ça, mais j’aimerais bien que ce soit vous.

Autrement dit, il ne faut pas que je me plante. Il est hors de question que ce chantier me passe sous le nez.

Annotations

Vous aimez lire Julie Larousse ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0