Dan
Ce vendredi soir, une grosse soirée s'annonce au bar. Après avoir attaché ma tignasse blonde en une queue de cheval, j’enfile un jean Cargo, un tee-shirt blanc qui fait ressortir ce qu’il reste de mon bronzage estival, et mes sneakers spéciales boulot. Confortables et… surtout confortables en fait.
Cet endroit m’a plu tout de suite, avec ses plafonds en bois sombre, ses murs en brique recouverts d’affiches de vieux groupes de rock et son ambiance chaleureuse. Derrière le comptoir, des lumières bleues illuminent par en dessous les bouteilles alignées sur les étagères en verre. La musique folk étouffe les conversations dont un éclat de rire s’échappe par moment. Ici, c’est un peu ma deuxième maison, je m’y sens comme dans un cocon.
J’enfile mon tablier à grosses poches, y glisse mon limonadier et prends au passage le petit plateau pour débarrasser la table la plus proche. Une bande de copines y célèbre l’anniversaire de l’une d’entre elles, affublée d’un serre-tête “miss anniversaire”. Je lève les yeux au ciel, amusée par le ridicule de sa tenue. Une des filles du groupe me hèle et désigne son amie.
— On peut avoir des shots de Tequila ? C’est pour la reine de la soirée.
Cette dernière me fait un signe timide de la main. Je lui offre un sourire compatissant et après avoir déposé mon plateau, j’aligne les verres sur le bar, avant de verser une bonne rasade dans chacun d’entre eux. Après avoir trinqué, elles boivent à l’unisson. Je les encaisse et ressers une tournée.
— Celle-là est pour moi. Joyeux anniversaire.
Je me sers aussi, décidant que mon entretien avec Madame Gardner mérite bien une entorse à ma règle de ne pas boire d’alcool au travail. Bien sûr, Dan, mon collègue, se joint à nous. Lui ne s’impose pas une telle discipline, et il n’est pas rare qu’il arrose une occasion avec les clients.
— Alors Aim’s, ton rendez-vous ?
— Tu t’en es souvenu ? Waouh !
Il hausse les épaules comme si ce n’était rien et m’invite à poursuivre d’un signe de tête. Alors je commence, tout en vidant le contenu de mon plateau dans l’évier.
— La dame est adorable, la maison a un potentiel de dingue, et si je m’en sors bien, je crois que j’ai mes chances.
— Super, je suis content pour toi. Tu…
Sa phrase reste en suspens. Intriguée, je lève la tête et le trouve les yeux rivés sur une jeune femme, accoudée au bar. Une jolie brune aux yeux de biche. Je me retiens d’éclater de rire. Ses seins sont carrément posés sur le comptoir. Logique que mes anecdotes ne fassent pas le poids face à une paire pareille. Dan bondit pour la servir, puis revient vers moi après lui avoir préparé un cocktail en prenant tout son temps.
— Tu disais ?
Il jette des œillades vers la demoiselle qui sirote son verre du bout des lèvres. C’est plus fort que lui, il ne peut pas s’empêcher de draguer tout ce qui bouge. Je crois qu’il ne s’en rend même pas compte. Mais bon, il s’est souvenu de mon devis, l’exploit reste à souligner.
— Rien d’important.
Quelques heures plus tard, le bar est plein à craquer. J’ai mal aux pieds et mes bras commencent à fatiguer, mais le rush étouffe les douleurs. J’aime ce rythme de travail effréné, faire trois choses à la fois, tout en anticipant les trois prochaines. Ne pas avoir le loisir de penser. Le temps file et ne me laisse aucun répit. J’enchaîne les cocktails, je mesure, mélange, verse, et la soirée défile sous mes pas, pressés d’abreuver tout ce petit monde venu se défouler entre deux semaines chargées.
J'essuie des tumbler, quand Dan revient de la salle avec un énième plateau chargé à bloc. Il pose les verres dans l’évier et me lance avec un sourire enjôleur :
— Pour la plus jolie des plongeuses.
Je pose mon torchon et lui arrache le plateau des mains.
— Tu rêves ! J’ai nettoyé mes verres, tu fais les tiens.
En m’éloignant, je remarque la jeune femme au décolleté, qui attend qu’on s’occupe d’elle en tapotant sa carte bancaire sur le zinc. Je jette un œil à Dan, mais il ne paraît pas l’avoir remarquée. J’hésite un instant, puis reviens sur mes pas, reprends l’éponge des mains de mon collègue et lui fait un signe de tête.
— Miss roploplo à dix heures. Va chasser, je m’occupe de la vaisselle.
Ses yeux s’écarquillent.
— Tu es sûre ?
— Si je te le dis.
L'espace de quelques secondes, il semble douter. Puis il hausse les épaules.
— Comme tu veux.

Annotations