Premier jour 1/2
On y est, mon premier jour. Un soleil radieux éclaire ce matin d’octobre. Il fait frais et l’air sent l’automne. Une odeur d’herbe coupée et de terre mouillée s’engouffre par la fenêtre de mon pick up. Je m’attarderais bien pour en profiter, mais il est presque huit heures, je n’ai pas le temps de traîner.
Une Dodge Charger noire rutilante est stationnée dans l’allée du numéro 12. Certainement la voiture du fils de Madame Gardner. Une part de moi regrette d’avoir accepté la présence de cet homme. Elle m’a assuré qu’il serait agréable, volontaire, et tout un tas d’autres qualités. J’espère qu’elle a dit vrai, parce que j’ai prévu un rythme soutenu, il a intérêt à suivre. Elle loge chez sa sœur pour les quatre prochaines semaines. Le temps pour nous de rénover les parquets, poncer les lambris, les peindre, détapisser… Bref, avancer au maximum, pour qu’elle ait ensuite à camper le moins longtemps possible.
De longues journées de travail m’attendent, et si le fils s’avère être un boulet, cette rénovation se transformera en calvaire. Enfin ! Ça ne sert à rien de me mettre la rate au court bouillon avant même de le rencontrer, j’aviserai en temps voulu.
Sous le porche, je retrouve la vieille balancelle qui m’a tapé dans l'œil lors de ma première visite. Pendue au bout de ses chaînes à la peinture effritée, elle offre une vue magnifique sur la vallée de l’Hudson. Si je trouve cinq minutes pour souffler, je m’y installerai.
En frappant à la porte, je prends une grande inspiration pour me donner du courage et croche mes doigts dans mon dos pour m’empêcher de les tordre. Mes jambes se sont changées en coton. C’est un peu idiot, aujourd'hui, on va seulement vider la maison. Mais une première reste une première, et je n’ai jamais réussi à maîtriser mes émotions.
La porte s’ouvre sur un grand gaillard qui doit bien faire vingt centimètres de plus que moi. Je me sens soudain toute petite. Son tee-shirt dévoile des épaules larges et des avant-bras solides, dont un recouvert d’un tatouage épais. Une inscription à l’encre noire, que je ne peux déchiffrer sans m’attarder. Bon au moins, il a le physique de l’emploi. Un sourire engageant sur les lèvres, il respire la cool attitude, avec ses cheveux attachés en chignon et sa barbe légèrement négligée. Je m’éclaircis la gorge pour ne pas croasser mon “bonjour” et tente un sourire timide.
— Amy, c’est ça ? Moi c’est Nate.
Il me tend une main qui fait paraître la mienne ridicule et s’efface pour me laisser entrer.
— Un café avant de commencer ?
— Avec plaisir.
Ma nuit a été courte, ça me fera le plus grand bien. Je le suis dans la cuisine, qui sent encore le café et les biscuits au beurre. Plus pour très longtemps. Dans quelques jours, c’est l’odeur du bois et de la poussière qui m’accueillera le matin.
— Tu sucres ?
— S’il te plait.
Il me tend une tasse et s’accoude sur le comptoir de l’îlot central avant de plonger le nez dans la sienne.
— Du coup on n’a que deux paires de bras.
Un bref signe de tête précède sa réponse.
— C’est fou comme les amis disparaissent dès qu’on a besoin d’eux pour porter des meubles.
— Oui. J’ai soudoyé les miens en leur promettant des bières gratuites au bar où je travaille. Rien à faire…
Je ne mentionne pas Dan qui, après avoir refusé, m’a laissé entendre qu’il pourrait se laisser convaincre si je lui exposais les bons arguments.
Après ça, nous nous mettons au travail. Un rapide tour de la maison nous permet de lister et de nous répartir les tâches. Il faut démonter les gros meubles – impossible de soulever les plus lourds seulement à deux – commencer à charger la benne de mon pick up avec la montagne de cartons qui encombrent le hall et transporter le petit mobilier dans l’entrée. Il me laisse choisir mes corvées et accepte les siennes sans rechigner. Un bon point pour lui.
Très vite, il m'apparaît posé, volontaire et doté de l’esprit pratique essentiel à ce genre de besogne. Si bien qu’en fin de matinée, nous avons déjà vidé environ la moitié de la maison. Les trajets vers le box qu’a loué sa mère s’enchaînent à bon rythme et mon stress s’envole peu à peu.
Nous roulons fenêtres ouvertes. Un vent tiède s'engouffre dans l’habitacle, apportant une odeur de pins et de bitume chauffés par le soleil. La radio joue en fond Sweet Home Alabama de Lynyrd Skynyrd, et je fredonne à voix basse en tapotant le volant. Du coin de l'œil, je remarque que Nate bat la mesure sur sa cuisse en regardant la route, un petit sourire au coin des lèvres. Je pousse alors le volume et son rictus s'agrandit. Puis il me jette un regard amusé et mime un roulement de batterie dans les airs. Finalement, je suis contente qu’il soit là.

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