Chapitre 1 : Installation

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J’ouvris les volets sur une matinée que j’espérais pleine de promesses.

Un matin clair, doux, chaud et printanier.

C’était une journée qui s’annonçait resplendissante.

J’allai prendre mon petit déjeuner, puis effectuer une toilette rapide. Je brossai mes longs cheveux blonds, ensuite je déposai un peu de fard gris sur mes paupières pour accentuer le bleu de mes yeux. Enfin, je m’habillai d’une jupe ample à fleurs — qui flattait ma petite taille — et d’une tunique en soie bordeaux avec une bordure en dentelle blanche. Je sortis et fermai le lourd battant derrière moi. Ma fidèle deux-chevaux m’attendait devant le portail. Elle démarra très bien. Un jour où elle n’était pas récalcitrante tenait du miracle !

Je longeai une route étroite et sinueuse, au milieu des frondaisons de la forêt environnante, sous une alternance d’éclats sombres et lumineux : un trajet sans problème, en direction de la poste du village voisin, afin d’envoyer ma dernière traduction. Au son de la radio locale, je me laissais aller à penser à ma vie actuelle.

Ma connaissance des langues se révélait fort utile dans cette nouvelle existence, puisque c’était un moyen de vivre différemment, sans tricher sur ma personnalité. J’éprouvais un avant-goût de liberté, avec un travail qui me satisfaisait. Ma solitude ne me pesait pas et la nature qui m’entourait devenait un moyen de me ressourcer, de retrouver mon énergie, de m’apaiser. Depuis que je résidais dans ce petit coin de campagne, je ne me lassais pas d’explorer les environs, ou à pied, ou en voiture, toujours à la recherche d’une source, d’un monument nouveau à découvrir. Cette région était si riche ! J’avais la possibilité de lire, d’apprendre et de prendre le temps de faire les choses à mon rythme. Cette organisation me convenait tout à fait.

J’avais réellement besoin de me retrouver, à la suite de tous ces événements, à cause de toutes ces choses néfastes perçues et vécues.

J’avais tant redouté de basculer…

Mais j’éloignai ces sinistres pensées pour rester attentive au trajet. Une fois sortie du bois, après avoir emprunté une route un peu plus large, sinuant au milieu des champs, je pus voir au loin se profiler la pointe d’un clocher et j’arrivai facilement à ce gros hameau constitué principalement d’une grande rue où se rencontraient d’abord l’épicerie, puis l’école, et, face à face, la mairie et la poste. Au fond, sur un côté de la petite place ombragée par des platanes probablement séculaires, on pouvait apercevoir l’église. Je me garai devant ma destination, puis je sortis de ma voiture sans prendre le temps de la fermer à clé — il n’y avait aucun risque que l’on me dérobe quoi que ce soit ! —, et j’entrai dans le bureau de poste qui se trouvait dans un vieux bâtiment en pierre, sur le fronton duquel on pouvait lire, gravé en grosses lettres : POSTE TÉLÉPHONE TÉLÉGRAPHE. J’aimais beaucoup ce petit village qui recelait de trésors évoquant une histoire beaucoup plus ancienne que son apparence pouvait le laisser prévoir. Chaque pierre respirait, son cœur battait au rythme de ce qu’elle avait pu voir. Tout simplement, je me sentais bien céans, comme si j’y avais toujours vécu. La première fois que j’étais venue ici, cette sensation de déjà-vu m’avait presque submergée. Pendant que je faisais peser, puis timbrer la grosse enveloppe, j’échangeai quelques mots avec la receveuse, ensuite je revins chez moi, après être allée chercher mon pain à l’épicerie.

J’avais trouvé cette petite maison dans un endroit quelque peu isolé et paisible, où j’allais pouvoir récupérer mon énergie, et me retrouver, en laissant derrière moi tout le reste.

Enfin…

Sa découverte avait été un véritable coup de cœur.

Il était vrai qu’il s’agissait d’un pavillon assez modeste, avec sur le devant un jardin consacré aux fleurs, clos par un grillage et un portail vert. Une demeure accueillante, en gros moellons, avec une toiture en tuiles rouge orangé, comme je les aimais. Une petite maison de fée en quelque sorte, placée entre des champs et le grand jardin du voisin, dont on pouvait faire le tour en voiture. D’ailleurs, je parquai ma vieille compagne sous l’étroit appentis en bois accolé à la maison qui donnait sur le côté du jardin. J’allai refermer le portail, puis j’entrai par l'issue principale.

Le seuil était de plain-pied avec une belle porte en bois surmontée d’un vitrail rectangulaire où se dessinaient des fleurs et des arabesques, entourée par une glycine.

Une fois à l’intérieur, je me dirigeai vers la droite pour aller dans la cuisine déposer le pain. Cette dernière était lumineuse et simple avec une fenêtre donnant sur la route et une autre sur le jardin du père Antoine — un vieil homme adorable, mais avec un caractère légendaire ! C’était l’unique pièce, avec le couloir, où j’avais conservé le carrelage ancien avec son alternance de grands carreaux noirs et blancs. En face, de l’autre côté du couloir en T, se trouvait le salon-salle à manger avec sa large baie vitrée, que j’avais fait poser dès mon installation, qui couvrait une bonne partie du mur, ouverte sur la campagne environnante. Puis deux chambres se faisaient face — dont une utilisée en tant que chambre d’ami —, et enfin la salle de bains, ainsi qu’une pièce que j’employais en guise de buanderie et local de rangement au bout du couloir. Les combles étaient quasiment inexistants, et comme on ne pouvait y accéder que par une échelle pliante, j’avais préféré y entreposer des cartons vides et divers objets superflus dans l’immédiat. Sur le côté une porte permettait de se rendre au jardin, que je souhaitais plein de légumes pour bientôt. Autant que mes connaissances en botanique servent judicieusement ! Cependant, je ne ferais pas intervenir mon pouvoir principal.

Je m’assis ensuite à la grande table de la salle à manger où, sur le bois épais en chêne patiné, j’avais posé mon ordinateur. Je l’allumai et je continuai la traduction de ce roman italien que j’avais reçu la semaine dernière. Ce travail m’absorba pendant presque deux heures, jusqu’au repas de midi. Puis, je me plongeai dans un autre de mes petits bonheurs : la cuisine.

Il n’y a rien de mieux, de plus formateur que d’effectuer des actes soi-même. Je l’ai toujours pensé et j’ai invariablement essayé de m’y tenir, ce que beaucoup ont pu me reprocher, ou n’ont pas compris. Il est tellement plus aisé et moins fatigant de tout faire par magie ! Ce fut une des raisons qui me poussa à opter pour ce mode de vie : retrouver le sens, les valeurs d’une existence humaine normale, l’utilité de certains gestes du quotidien, employer mon corps et mon esprit à des actes véritablement nécessaires.

Je pris plaisir à cuisiner une escalope panée et des petits pois, puis je mangeai tranquillement, assise à la table en pin carrelée de blanc et de beige de la cuisine, aux murs peints en crème et aménagée en bois clair. Cette pièce respirait la chaleur et la douceur : c’était un endroit convivial, éclairé par les fenêtres bordées de rideaux blancs aux motifs bucoliques, avec pour seul rappel de mon existence passée ce discret placard contenant mes herbes que je renouvelais le plus souvent possible et auxquelles je n’avais recours que lors de légers soucis de santé. Ensuite, je décidai d’aller passer un peu de temps dans mon jardin.

La voisine, Mme Brachet, propriétaire de la ferme voisine, était en train de faire une promenade avec son chien le long du chemin qui serpentait derrière le grillage. Elle en profita pour engager la conversation et me donner quelques conseils de jardinage que j’écoutai poliment. Si elle savait ce que je pouvais faire sur les plantes et leurs croissances !

— Le mois de mai est vraiment le mois privilégié pour commencer à semer et à préparer les plantations futures, commença-t-elle, après un bonjour plein d’entrain, comme à l’accoutumée.

— Bonjour ! En effet. Je vais semer des radis, mettre en terre des pieds de salades. Je vais aussi effectuer une première plantation de choux qui pourront être mangés en automne. Les tomates attendront le début du mois de juin, ainsi que les courgettes et les autres légumes. Je préfère commencer par ceux qui ne risquent rien encore ! Les saints de glace ne sont pas passés, lui répondis-je.

Il m’était impossible d’exercer un contrôle sur les éléments, je devais faire avec la nature et ne pas essayer de la modifier, ne serait-ce que pour conserver une discrétion salutaire, mais aussi pour continuer à me reposer et à récupérer.

— Vous êtes bien jeune pour connaître cela. Vous m’avez bien dit que vous étiez âgée de vingt-cinq ans ?

Si elle semblait surprise, elle poursuivit quand même, sans attendre ma réponse :

— Cela va être dur toute seule…

— Mon grand-père adorait le jardinage et j’ai vu comment il faisait quand j’étais enfant, sans compter les conseils qu’il m’a donnés, ripostai-je.

Encore un mensonge ! Je suis jeune ! Mon Dieu ! Vingt-cinq ans ! Si elle savait la vérité, elle partirait, poussée par la peur ! Et mon grand-père ! Enfin, ces mensonges étaient indispensables à ma nouvelle vie.

Je continuai pourtant, même si j’étais profondément troublée par mon imposture, car c’était une dame très gentille et à la curiosité assez pondérée. Très peu envahissante, elle s’était toujours montrée d’une grande amabilité à mon égard :

— L’exercice ne me fait pas peur, la terre est souple. De plus, votre fils a eu la gentillesse de me préparer le terrain avec sa charrue. Et je vais aller à mon rythme, puisque je ne peux pas laisser mon activité de côté.

— C’est vrai, quelle profession exercez-vous déjà ?

— Je suis traductrice, alors je travaille à la maison. Étant donné que c’est à moi de gérer mon temps, je ne dois donc pas me laisser disperser, sinon je n’avancerai pas, et je ne pense pas que les éditeurs apprécieraient que je leur remette avec trop de retard le manuscrit demandé !

— C’est intéressant ! Et c’est un bon travail ? Quelles langues connaissez-vous ?

— Le meilleur côté des choses, c’est que je lis les publications avant leur parution, ce qui est très agréable, des livres en anglais, allemand et italien.

J’abrégeai alors cette conversation, me servant de mon travail comme excuse, gênée, sachant que mentir n’était pas mon fort. En effet, cela se voyait trop sur mon visage, je n’avais jamais été bonne dans l’art du bluff. J’entrai dans la maison pour poursuivre ma traduction. Au moins, en travaillant sur la langue, je n’avais pas besoin de tricher, je n’avais qu’à utiliser mon don et mon savoir, tout ce qu’il m’avait été possible d’acquérir au fil de ces années, au fil de mes lectures, au fil de mes expériences et de mes rencontres, et laisser ma sensibilité pour les mots faire le reste. De plus, cette parenthèse allait me permettre de m’initier à de nouveaux idiomes : je pensais me lancer dans le mandarin et aussi revoir mon russe, ainsi que mon espagnol. J’allais pouvoir exploiter mes facilités dans ce domaine et découvrir de nouveaux auteurs, voire éventuellement approfondir plus de choses en histoire de l’art. Heureusement, beaucoup de projets et beaucoup de temps s’ouvraient dorénavant à moi…

Le jour déclinant, j’arrêtai de travailler et éteignis mon ordinateur. Je préparai mon repas pour le soir — une simple salade composée —, puis j’allai choisir un livre parmi mes récentes acquisitions, sur les lourdes étagères de ma bibliothèque qui couvrait tout un mur du salon face à la baie vitrée. Sur un coin, il y avait un petit placard, qui se fermait à clef, pour les volumes un peu plus singuliers. Ce meuble, conçu par un ébéniste de talent, était en bois massif foncé, facilement démontable, pouvant se modifier selon mon gré, grâce à tout un système de chevilles et d’encoches très ingénieux. Il était aussi très solide. Cela faisait des années que je le possédais, il me suivait partout. Si beaucoup de mes livres se trouvaient encore dans des cartons, même si cela faisait près de deux ans que je vivais ici, il y en avait déjà un nombre conséquent, foisonnant, très hétéroclite, avec un système de rangement très personnel qui y était disposé.

Cette journée calme et sereine se concluait sur une soirée somme toute banale.

Finalement, j’allai me coucher dans la plus grande chambre de la maison qui était occupée par des meubles en sapin couleur miel, peinte en bleu pâle et blanc cassé, avec un carrelage tout simplement blanc. À la seule fenêtre, donnant sur les champs, étaient accrochés des rideaux de lin naturel, avec des entraves en velours marron clair. Après avoir fermé les volets, je me glissai dans mes draps bleu ciel et je m’endormis rapidement.

Le combat était en pleine fureur. Nous ne voyions rien aux alentours.

Fumée noire et éclairs rouges.

L’odeur de sang et de brûlé dominait partout.

Mon cœur semblait prêt à éclater à cause de l’énergie qu’il me fallait employer pour me défendre et pour me battre, mais aussi du fait de la pestilence qui se répandait autour de nous, provoquant une nausée insupportable, continuelle.

Je me sentais sombrer de plus en plus parce que mes forces déclinaient. Mes jambes me portaient avec difficulté et mon esprit était embrouillé.

Leurs attaques gagnaient en intensité : ces esprits maléfiques semblaient se nourrir de la force de nos pertes et aussi des leurs — par malchance moindre que les nôtres.

Ils se renforçaient, et nous, nous déclinions.

Autour de moi, je ressentais la perte de confiance qui gagnait inexorablement.

Sarah n’arrivait plus à maintenir son champ de force face à la puissance exponentielle de leurs attaques incessantes. Philippe ne parvenait plus à apporter de l’énergie grâce à ses incantations, il ne savait plus où donner de la tête pour soigner et guérir. En outre, les Anciens, eux qui en avaient déjà tant vu, paraissaient troublés face à cette bataille qui devenait de plus en plus inégale. Nos jeunes discipuli, à cause de leur inexpérience, ignoraient à quoi se raccrocher : ils nous scrutaient, cherchant dans nos regards le bon comportement à adopter.

Face à cela, je m’efforçais de réfléchir promptement : nous pouvions nous en sortir, il devait y avoir une solution. Je soupirai pour m’éclaircir les pensées.

Soudain une idée me vint en un éclair : nous devions nous rassembler, mettre nos points forts en commun.

En observant plus attentivement, je notai la présence d’un être vêtu de noir, en retrait, qui ne faisait qu’observer, déplaçant ses mains avec des gestes précis et rapides. Nos adversaires semblaient effectuer les ordres donnés de cette manière. Je compris subitement que c’était sur lui que nous devions nous focaliser, et plus seulement nous disperser sur plusieurs cibles.

J’envoyai aussitôt un message mental à tous. Heureusement nos esprits étaient encore liés. Je tâchai de faire résonner psychiquement le mot union. Nous nous regardâmes et nos pensées se réunirent sur un même objectif : cet être le plus noir de tous, cet observateur diabolique.

Steven, Stella et moi-même, nous lui lançâmes une boule d’énergie en même temps. Sophia tenta, par une de ses créations d’images, de bloquer son esprit afin d’effectuer une diversion habile, et les autres se chargèrent de guetter la moindre faiblesse de tous les autres êtres en noir.

La créature sembla décontenancée par notre attaque commune. Visiblement, cette action sur son esprit la gêna un instant. Mais elle résista. Alors Sophia s’occupa, avec sa discipula Salomé, de produire des illusions sur les autres êtres qui perdirent pied très rapidement. Elles réalisèrent des images de nous de part et d’autre, multipliant fictivement nos apparences. Les êtres vêtus de noir frappaient au hasard, même sur leurs propres éléments, comme aveuglés, et ainsi ils causèrent leur perte.

Un grand brouillard gris foncé, opaque et glacial se profila à ce moment-là sur la terre, pareil à une grande vague, glissant, nous encerclant, nous aveuglant à notre tour. Quand il fut légèrement évaporé, le solitaire homme en noir avait disparu, laissant derrière lui ses alliés morts, comme fondus, baignant dans une espèce de lave écarlate, infecte et gluante d’aspect.

Nous nous regardâmes, absorbés dans une incompréhension totale face à ce geste lourd de conséquences : il les avait tous tués, sans doute par volonté de ne laisser aucun témoin. Son identité resterait donc inconnue. Nous ne pouvions qu’émettre des hypothèses sur celle-ci.

Cette fuite était si soudaine !

Qui était-il ? Qu’avait-il voulu prouver ? Que cherchait-il dans ce combat ? Nos questions demeuraient sans réponses.

Avec fulgurance, une certitude me frappa : il allait revenir, et cette fois-ci, il mettrait certainement toutes les chances de son côté pour gagner…

Je me réveillai en sueur.

Ces cauchemars étaient toujours là, comme une trace prégnante de ma vie antérieure, de cette appréhension d’un danger imminent qui ne me quittait pas, semblable à un mauvais présage.

Comme il était près de cinq heures du matin, je décidai de me lever et d’aller prendre une douche pour me débarrasser non seulement de cette sueur, mais surtout de cette odeur sentie lors de ce cauchemar qui semblait encore tout imprégner. La vapeur ambiante parfumée à la lavande et au lilas me fit du bien et m’aida un peu à me rasséréner. Je préférai ensuite aller lire dans mon salon-salle à manger, plutôt que de revenir me coucher, les images étant trop présentes. Je m’installai sur le canapé, après avoir monté le store de la baie, afin de guetter l’aube et retrouver mon calme.

Lorsque la douce et rassurante lumière matinale commença à éclairer l’horizon, je me rendis à la cuisine pour prendre mon petit déjeuner. D’ores et déjà, cette journée promettait d’être aussi agréable que la précédente.

Néanmoins, tourmentée par ce rêve, je choisis de me plonger dans la lecture de quelques incantations, dans l’intention d’en mémoriser de nouvelles, et peut-être de trouver une solution contre ces cauchemars récurrents dans le savoir des Anciens, même si j’avais résolu d’éviter le plus possible l’emploi de la magie.

J’attrapai dans ma bibliothèque le Liber Majorum de ma famille, ce vieux grimoire à la couverture de cuir marron foncé patinée par le temps et l’usage, aux dorures un peu disparues, mais dont la symbolique était toujours autant puissante, avec ces signes protecteurs et familiaux composés d’une croix occitane, au sein d’un praesidio orbis, dessiné grâce à des branches entrelacées avec des fleurs, dans lequel s’inscrivait aussi un carré représentant les quatuor elementorum. Entamant mentalement l’incantation d’ouverture, j’attendis qu’il se révèle :

Ouvre-toi sous mes doigts

Que je te montre ma foi.

Le chant, les mots annonce,

La vérité sans fard énonce.

Que jamais tes paroles

Sous la menace ne volent.

Le Liber s’ouvrit lourdement avec un bruit de parchemin qui craque en dégageant son odeur caractéristique de lavande, de lilas, de cèdre et de papier ancien. La protection agissait toujours : je savais que sous ce charme les pages apparaîtraient blanches au néophyte qui tenterait de le lire, ou à toute personne ayant de mauvaises intentions. Il lui était même possible de se défendre par un sortilège de feu ou par une malédiction si une des incantations retranscrites était employée dans une volonté de nuire. De plus, il ne pouvait actuellement être consulté que par moi, dernier maillon de cette chaîne multiséculaire d’enchanteurs.

Ce livre était ancien : il appartenait à ma famille depuis très longtemps et il contenait une partie de nos connaissances en magie, se transmettant de génération en génération selon le vœu de cette lointaine ancêtre qui en avait été l’instigatrice. Bientôt, ce serait à mon tour de le faire, il fallait que je me préoccupe de cela, ne pouvant pas rester la dernière de cette lignée si puissante.

Enfin, je laissai de côté cette triste pensée. Peut-être plus tard…

Je feuilletai ce grimoire en faisant très attention et j’arrivais à la fin, avant les pages vierges, là où de nouvelles incantations pouvaient être écrites afin de continuer cette transmission des connaissances. Je sortis de l’ancienne boîte ouvragée en bois de merisier — dissimulée elle aussi dans le placard —, fermée par une serrure à la ferronnerie ciselée, mon matériel de dessin pour continuer les illustrations des dernières incantations retranscrites dans une calligraphie ancienne — calligraphie que j’avais appris à maîtriser.

Dans cette maison, au sein de cet environnement dénué de magie, perpétrer ce cérémonial semblait étrange et inapproprié, toutefois cela me faisait du bien, et j’éprouvais une véritable satisfaction dans l’accomplissement de ces gestes.

Le travail d’enluminure était important, dans la mesure où la magie des pigments, issus de différentes matières naturelles, procédait comme une protection supplémentaire, ainsi que la symbolique de certaines figures. Il ne s’agissait donc pas seulement d’effectuer un dessin, mais aussi d’obéir à un rituel immémorial. Ces enluminures étaient difficiles à faire. Dès lors la concentration et la précision devenaient indispensables. Je n’avais pas l’assistance de Magister Martial, je ne me trouvais pas non plus dans son atelier, pourtant il m’avait suffisamment bien formée pour que je sache exécuter les bons gestes : le travail d’écriture et de peinture faisait partie de notre formation, attendu que savoir recopier magiquement des incantations obéissait à un devoir de transmission.

Les couleurs étaient miscibles, brillantes, naturelles et sacrées. Le pinceau fin, en bois de hêtre pour le manche et en poil de cheval, exécutait les tracés avec une grande sûreté, de lui-même, juste guidé pour les sujets par mon esprit qui donnait les indications nécessaires. J’avais à peine besoin de le tenir, il mélangeait les nuances avec exactitude et formait des arabesques infinies, compliquées, minutieuses, qui rendaient le dessin approprié et souhaité.

Je ne vis pas le temps passer. J’étais tellement absorbée par cette activité que je pus finir le décor de deux incantations. Lorsque je rangeai la boîte et le grimoire dans mon petit casier fermé aux yeux curieux, j’allais mieux. Avec ce petit moment au contact de la magie, j’avais réussi à oublier cette nuit agitée, gâchée par ce mauvais rêve. Il m’avait aussi été possible de lire deux ou trois incantations contre les mala somnia : si ces mauvais rêves continuaient, je pourrais tenter d’en énoncer une, et vérifier si un quelconque bénéfice psychologique pouvait en découler.

Comme il était presque treize heures, je me rendis dans la cuisine pour me restaurer hâtivement, me faisant simplement un sandwich, y ajoutant le reste de la salade de la veille au soir. Après je jardinai pendant une petite heure. Je mis ce moment à profit pour nettoyer les massifs qui entouraient la porte d’entrée et planter quatre pieds de lavande dont je récupérerais les graines pour différents emplois. Cette plante possédait de multiples vertus, nonobstant le fait que je l’appréciais particulièrement. Elle ajouterait une protection supplémentaire à la maison. Puis je m’installai à ma petite table extérieure en fer forgé avec mon ordinateur pour travailler, parce que l’après-midi était vraiment douce. Et ce jusqu’à la fin de la journée. Je pris de nouveau un repas rapide et ensuite je regardais un film pour me changer les idées. J’allai me coucher, non sans avoir cette fois-ci glissé sous mon oreiller une branche de lavande, que j’avais prélevée sur un des jeunes plants, afin de faciliter un sommeil plus serein, ne souhaitant pas revivre les cauchemars de la nuit précédente. Je m’endormis rapidement, bercée par cette odoriférante et apaisante plante.

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