Chapitre 2 : La rencontre
Le samedi, c’était jour de marché dans le village voisin.
Après une bonne nuit sans rêves difficiles, je me réveillai reposée et beaucoup plus sereine, prête à partir de bonne heure de la maison, car je souhaitais effectuer plusieurs achats, ainsi que faire un détour par la bibliothèque pour rapporter des livres et en prendre d’autres. Toujours ma soif insatiable de connaissances et aussi de découvertes de nouveautés ! Il me fallait aussi des livres de jardinage, afin d’éviter de commettre des erreurs dans la production de mes fleurs et de mes légumes, parce que je craignais que certaines de mes facultés ne faussent la vraie culture des plantes. Ce qui ne manquerait pas de surprendre mon voisinage…
Le trajet fut agréable, et comme il était encore tôt, je pus pénétrer sans problème dans la ville à travers les petites rues. Comme de coutume, je me garai dans cet endroit tranquille : une venelle calme, adjacente au marché, d’où je pourrais repartir plus commodément.
Je me dirigeai à pied vers le centre où autour de l’église et sur sa place était installé le marché. Celui-ci était typique avec ses étals variés, odorants et bruissants : fleurs, légumes, vêtements, produits locaux… Toutes les boutiques disposées sous les arcades de cette bastide, qui entouraient la place, étaient ouvertes, faisant déborder leurs marchandises sur les vieux pavés. Je commençai à déambuler lentement à la recherche de mes futures emplettes, profitant de cette plaisante matinée ensoleillée et du spectacle multicolore offert, observant le comportement des gens.
J’aperçus alors un homme qui retint mon attention : il était beau, en revanche d’une esthétique trop parfaite, presque statuaire, son teint était pâle, contrastant avec sa chevelure courte, épaisse et brune. De haute taille, il dominait les personnes alentour. Habillé simplement, mais élégamment, d’une chemise bleue et d’un jean noir, il possédait une certaine prestance. À un moment, il leva la tête et, fugitivement, je pus croiser un regard vert, magnifique et dense.
Pourtant, ce fut autre chose qui m’attira : sa façon d’évoluer était si singulière, à la fois féline et souple, que je ne pouvais m’empêcher de la remarquer. Elle me rappela une espèce du monde magique, et essentiellement une des plus dangereuses, prédatrice : un vampire. À l’énonciation de ce mot, aussitôt une autre idée m’assaillit : et s’il y en avait d’autres ? Néanmoins, j’avais une impression bizarre au sujet de cet homme. Il y avait en lui cette particularité qui m’interpellait. Je fis en sorte de contrôler ma respiration, qui était devenue plus rapide, car il fallait que je retrouve mon calme de manière que mon jugement soit précis et réfléchi : je ne devais laisser aucun a priori influencer ma réflexion.
C’était étrange. D’habitude, j’arrivais à cerner sans erreur et sans aucune difficulté ce qu’était un non humain, même s’il se dissimulait sous une apparence différente de la sienne. Une espèce de sonnerie d’alarme se déclenchait dans mon esprit pour me signaler s’il y avait danger ou pas, si je devais me méfier, faire attention, et éventuellement envisager une défense, ou, au contraire, laisser les choses en paix. Cependant, dans cette occasion, l’incertitude m’envahissait.
Certes cet homme possédait leur aspect : cette peau blanche, cette élégance, cette façon de se mouvoir fluide et précise, cette insolente beauté ; malgré cela il y avait cet infime détail qui me perturbait. Bien que je n’aie pu que les croiser un instant, ses yeux étaient d’une teinte franche, d’un vert éclatant, pétillant même, alors qu’ils auraient dû être morts, sans reflet, sans aucune vivacité. Ils étaient comme… humains. Oui, humains ! Voilà ce qui n’allait pas. Pourquoi ? J’étais sûre de moi, de mes sens, de ce que je ressentais : c’était un vampire. J’en avais suffisamment rencontré pour savoir les repérer, pourtant dans ce cas-là mes critères devenaient totalement obsolètes. Il fallait que je tire cela au clair. Moi qui avais décidé de ne plus utiliser de moyens surnaturels… Or mon dessein était de protéger les mortels, c’était mon devoir. S’il était dangereux par sa nature même, j’étais dans l’obligation de l’empêcher de nuire.
Je cherchai aussitôt la meilleure façon de l’emmener à se trahir, du moins devant moi. J’étais obligée d’en savoir plus sur lui, toutefois avec des outils qui favoriseraient ma discrétion : transformation, invisibilité… Je n’avais encore ni choisi ni établi de plan précis.
Tout en continuant ma déambulation, j’amorçais alors une préparation mentale. Ils étaient maîtres dans l’art de l’esquive, par leur rapidité, néanmoins j’avais en ma possession plusieurs atouts pour le battre sur ce terrain.
Pour le moment, il ne semblait pas avoir de mauvaises intentions envers quiconque sur ce marché, car je n’apercevais aucun des signes démonstrateurs de sa soif : le regard qui s’assombrit, qui se rétrécit, et un aspect qui devient presque bestial, celui d’un animal prêt à bondir — j’avais eu malheureusement l’occasion de me retrouver face à certains dans cet état —, ou du moins ayant l’air à l’affût, même si, bien sûr, étant au milieu d’une foule, il devait être discret. Je continuai à le suivre du regard, en attendant de faire davantage, pour mieux envisager la suite des événements. Pourtant, maintenant, je n’étais plus vraiment d’humeur pour profiter pleinement du spectacle coloré des étals, des odeurs mélangées de légumes, de fleurs, de cuissons, des cris, des rires, de cette animation si conviviale, si agréable… Je faisais semblant. Lui, il paraissait prendre son temps : était-il en repérage ? Cherchait-il une proie facile ? J’avais du mal à comprendre son comportement.
À cet instant, un autre détail me frappa plus particulièrement : nous étions en plein jour, le soleil matinal éclairait de sa lumière vive, le ciel n’était pas couvert, et il était là, sans peur, sans avoir l’air de se sentir menacé d’une quelconque manière, alors que la lumière était dangereuse pour leur espèce, même s’ils ne se transformaient pas en poussière, comme le disait la légende. Sous l’éclat solaire, leur épiderme réagissait et pouvait subir des brûlures douloureuses, mais qui se résorbaient plus ou moins vite, parce que leur peau, qui devenait presque transparente, se fragilisait dans ces conditions. Ce qui n’était pas son cas, puisque, à part sa blancheur, elle était normale. Il devait être un vampire assez âgé, attendu que seuls eux possédaient la capacité de supporter le soleil sans aucune conséquence, même s’ils devaient se montrer prudents.
J’avançai toujours au milieu des étals, toutefois plus rien ne me faisait envie : il fallait surtout que je ne le perde pas de vue, tout en conservant un contact visuel. Quant à lui, s’il semblait profiter du spectacle environnant, il n’achetait rien. Il avançait tranquillement. Nous sortîmes du marché, et là les choses devinrent plus compliquées pour moi, dans la mesure où il y avait moins de monde, et que me dissimuler devenait fort peu commode, alors je choisis de rester très loin de lui afin de continuer à le suivre.
Soudain, sans que je puisse le prévoir, il tourna dans une ruelle, et lorsque j’y arrivai à mon tour, je ne le vis plus. La venelle était petite, sombre, plongée dans l’ombre. Il était donc aisé de s’y volatiliser. Je continuai quand même. Au bout de la rue, le chemin se transformait en un sentier de pierres blanches qui se perdait au milieu des champs. Par acquit de conscience, je poursuivis ma marche jusqu’à un petit bosquet : il avait bel et bien disparu, et je ne pus que revenir en arrière sur ce constat assez enrageant.
Je retournai sur la place, toujours sur mes gardes au cas où, et j’achetai ce dont j’avais besoin, même si le plaisir de cette matinée n’y était plus. Après être rapidement passée à la bibliothèque, qui se trouvait sous les arcades, afin de déposer mes livres, mais sans en emprunter de nouveau, je quittai cet endroit gai et pittoresque, qui ne s’accordait plus à mon humeur actuelle. En me dirigeant vers ma voiture, pensive et déconcertée, je doutais, au fond de la réalité de ces événements.
Tout à coup, je sentis une présence derrière moi.
Je me retournai, interrogative, et m’immobilisai.
Il était là, m’observant de ses yeux verts transperçants, la tête penchée sur le côté.
D’où pouvait-il venir ? Et comment avait-il fait pour que je ne me rende compte de rien ?
— Je peux savoir pourquoi vous m’avez suivi ? me demanda-t-il avec une voix dont la gravité pouvait presque paraître menaçante.
Zut ! Ou j’avais vraiment perdu la main, ou alors il était très fort à ce petit jeu grâce à ses sens surdéveloppés. Il était doué, infiniment sensible, fidèle à leur race en cela. J’allais devoir trouver une bonne justification.
— Je ne vois pas de quoi vous parlez ! répondis-je, en tentant de donner à ma voix les inflexions de la surprise la plus sincère, et tâchant de prendre un air innocent pour renforcer mes effets. Je n’ai fait que suivre ce chemin, continuai-je. J’apprécie particulièrement ce village très pittoresque, et quand je viens ici, j’ai pour habitude de prendre parfois un parcours différent pour voir ce qu’il y a d’intéressant autour. Ainsi je visite et je découvre mieux cet endroit. D’ailleurs, je ne me rappelle pas vous avoir déjà croisé. Vous êtes de ce village ?
— Bien joué ! s’exclama-t-il, avec un timbre rempli d’humour, mais parcouru encore d’une certaine note grave. Toutefois, vous ne savez pas mentir.
J’avais l’impression que son regard avait changé, qu’il était devenu plus dur. Cependant peut-être n’était-ce qu’une impression ?
— Je ne mens pas ! Qu’est-ce que…
— J’ai un pressentiment quand on me ment, mademoiselle ! me coupa-t-il avec brusquerie.
Cela jeta un trouble sur cette conversation, pourtant il continua plus posément :
— De plus, je peux me flatter d’être particulièrement observateur.
Son regard se fit encore plus inquisiteur, en totale harmonie avec son timbre vocal précédent.
— Ah ! Et…, essayai-je de dire dans une vaine tentative de réponse.
— Votre regard ne correspond pas avec vos dénégations : il est sur le qui-vive, sans lumière, et aussi…
Il marqua un temps d’arrêt, hésitant visiblement à poursuivre, toutefois il ajouta quand même :
— Votre odeur s’est modifiée entre le moment où je vous ai sentie pour la première fois, et maintenant.
Sans le vouloir, il avait dévoilé les éléments qu’il me fallait : son talent d’observateur et surtout son odorat qui percevait ce qu’un humain ne sentirait jamais. Cela me rassura : je ne m’étais pas trompée. Je fis de mon mieux pour ne rien montrer de ma satisfaction, car je devais donner le sentiment que cette dernière phrase n’avait pas été entendue. Elle était trop étrange, sans compter qu’elle soulignait le fait qu’il n’avait nullement été dupe de mes agissements. Il m’avait remarquée dès le début sans que je m’en aperçoive.
— J’ai dû être surprise, c’est tout, déclarai-je pour me justifier.
Je sentais que j’avais perdu la maîtrise des événements. Que m’arrivait-il ?
— Bien sûr…, rétorqua-t-il ironiquement.
Il sembla abandonner le sujet de la filature pour le moment, ainsi que cet interrogatoire, et poursuivit :
— Pour répondre à votre question de tout à l’heure, je ne suis ici que depuis peu de temps. Cependant, j’envisage de m’y établir pour une période encore indéfinie. C’est un endroit agréable à vivre.
Manifestement ce coin de campagne était un terrain de chasse qui lui convenait, pourtant je n’avais pas entendu parler de phénomènes inexpliqués, de disparitions étranges, rien qui puisse sous-entendre qu’il ait déjà pu se livrer à un acte criminel, or je savais qu’un vampire n’était pas obligé de tuer ses proies pour se nourrir. J’allais devoir le surveiller plus attentivement et surtout plus discrètement, étant donné que désormais il serait plus vigilant.
— Ah ! Et qu’appréciez-vous ici ? lui demandai-je, souhaitant par cette question en apprendre non seulement un peu plus sur lui, mais aussi reprendre le contrôle de mes idées.
— Les bois et les forêts environnantes, dont la densité et l’expansion offrent une faune très diversifiée pour qui sait y faire attention. Ces lieux sont très giboyeux, m’affirma-t-il avec un léger sourire en coin.
Maintenant, il avait une voix séductrice, très agréable à écouter, se voulant rassurante. J’avais oublié cette caractéristique de leur espèce : la voix était un de leurs atouts principaux pour apprivoiser leur victime, et ils savaient en user avec beaucoup de pertinence pour l’influencer, l’hypnotiser. Par chance, si je pouvais le percevoir, cela n’avait aucune action sur moi.
— Vous êtes chercheur ? interrogeai-je, car sa réponse m’avait semblé très scientifique.
— Non, néanmoins j’apprécie beaucoup les animaux, et une de mes activités favorites est la chasse.
Il conclut cette phrase par un rire étrange, comme s’il disait une bonne plaisanterie dont lui seul possédait la clef. Je profitai de ce moment pour me diriger vers ma voiture. Il me suivit.
— C’est la vôtre ? s’enquit-il en désignant ma vieille deux-chevaux.
— Oui, répondis-je, tout en cherchant les clés dans mon sac.
— C’est un modèle qui ne se fait plus, de collection. Mais la décoration intérieure n’est pas d’origine ! remarqua-t-il, avec un sourire ironique un peu surprenant.
— Oui, elle est increvable, et pourtant très capricieuse, cependant je l’adore. Et pour l’intérieur, c’est moi qui ai fait les housses, expliquai-je, mes clefs dans la main.
J’ouvris la portière, souhaitant par ce geste lui signifier la fin de cet échange.
— Au revoir, lui dis-je, en montant dans ma voiture.
— Et sans doute à bientôt, car je suis sûr que nous allons nous revoir assez vite, rétorqua-t-il avec un grand sourire.
La tension du début avait disparu, et il était plus détendu, voire charmeur maintenant. Il me sembla même discerner un infime instant une subtile trace d’accent chaleureux, assez inattendue.
— Peut-être pas, répondis-je d’un ton net assez impoli, toutefois cela m’importait peu.
Il valait mieux, parce que si mon instinct ne me trompait pas, il personnifiait une menace, et cela, je ne l’oubliais pas.
— Je suis certain du contraire, insista-t-il avec un grand sourire.
— Bien, adieu, ripostai-je en appuyant bien sur le dernier mot.
— Au revoir plutôt !
Il me tourna le dos et partit sur ces mots, d’une démarche souple et rapide.
Je le suivis du regard un instant, puis lorsque je le vis tourner dans une rue adjacente, je fermai la portière de ma voiture, en déposant sur le siège passager mes achats que j’avais jusqu’à maintenant conservés à la main — comme un geste défensif instinctif.
J’avais vraiment besoin de réfléchir à cette confrontation et d’en faire l’analyse. Tout au long du trajet, je pensais à ces derniers événements. Arrivée à la maison, je rangeai mes achats machinalement, tout en effectuant le résumé de cette rencontre.
Il y avait un vampire dans les parages et, ce qui était assez inhabituel chez eux, il avait prévu de s’installer de façon durable. Normalement, pour les vampires, la campagne, même si elle offrait de multiples endroits pour se cacher, n’était pas si discrète que cela, car s’il se passait un fait inattendu, cela se savait très vite et prenait une ampleur considérable. Alors que la ville était plus anonyme, il était plus facile d’y disparaître. C’était d’ailleurs là qu’ils se cachaient pour le plus grand nombre, profitant des multiples endroits sombres qu’elle recelait, ainsi que de l’importance numéraire de leurs victimes potentielles. En restant ici, il mettait sa vie en plein jour, ce qui était, d’une certaine manière, dangereux pour lui. Et comme il ne se dissimulait pas, mais se montrait dans la foule aux yeux de tous, il allait devoir adopter un comportement parfait : il n’avait aucun droit à l’erreur.
Je résolus déjà de revenir au marché le samedi suivant pour voir s’il y serait de nouveau. Sinon, entre-temps, j’allais essayer de le retrouver en interrogeant, en écoutant, en tentant de récolter des renseignements à son sujet, et si ce moyen ne marchait pas, je devrais utiliser des méthodes plus magiques ! La situation était suffisamment grave pour que je recoure au pendule, à la recherche mentale, même si pour cette dernière je n’avais aucun élément personnel qui facilite celle-ci. Mais bon, je verrai bien !
J’arrêtai pour le moment mes réflexions et passai à mes activités habituelles. La journée s’écoula paisiblement entre travail et vie quotidienne. Lorsque je me couchai, j’avais pour projet d’aller à la ville jeudi afin de faire des courses, et je m’endormis rapidement.

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