Chapitre 1 : La mort de l'empereur
- L'empereur est mort ! Vive l'empereur !
- L'empereur est mort ! Vive l'empereur !
Abasourdi, les larmes au bord des yeux, Suchong fixait le visage désormais sans vie de son père. C'était sa main qu'il avait prise, le désignant ainsi comme successeur. Le choisissant, lui, pour monter sur le trône, et non son frère jumeau, Muon.
Ce dernier était debout de l'autre côté du lit. Comme Suchong, il avait été appelé par le grand prêtre quelques heures plus tôt et avait assisté à l'agonie de leur père et empereur. Il s'agenouilla près du lit. Ses larmes coulèrent malgré ses yeux fermés.
Ils n'avaient que quinze ans, mais depuis leur plus jeune âge, ils avaient été formés et préparés à régner, l'un comme l'autre. Néanmoins, Suchong avait développé plus d'intérêt pour les écritures, la science et les arts, alors que Muon développait ses capacités physiques et son talent pour les armes.
Ils étaient semblables l'un à l'autre. Déjà grands pour leur âge, le visage un peu allongé, des yeux d'un vert profond, de longs cheveux bruns. Muon avait gardé leur ondulation naturelle alors que Suchong les faisait lisser. C'était la seule différence physique visible entre eux, celle qui permettait aisément de les distinguer.
Autour d'eux, les serviteurs et le grand prêtre s'agitaient et déjà la nouvelle se répandait à l'extérieur de la chambre impériale. Quelques mouvements se devinèrent dans l'ombre, quelques pleurs aussi : ceux des concubines préférées de l'empereur, autorisées à demeurer dans la chambre jusqu'à la fin, à condition de ne pas s'approcher et de rester derrière les paravents rouges et or.
- Qu'on allume les lanternes blanches ! lança le grand prêtre.
C'était le signe de la mort de l'empereur. C'était par ce signe que, de maison en maison, de village en village, se propagerait la nouvelle. Tous ceux qui verraient ces lanternes blanches allumées comprendraient et diffuseraient l'annonce de la mort de l'empereur. Ce ne serait que quelques jours plus tard, après les funérailles, que les lanternes jaunes et dorées seraient alors allumées et qu'avec elles commencerait l'avènement d'un nouveau règne, celui de l'empereur Suchong, treizième empereur de la quatrième dynastie.
Muon fut, avec le grand prêtre, le premier à réagir vraiment. Après s'être laissé aller au chagrin, il se releva et s'approcha de son frère. Suchong fixait toujours le visage sans vie. Sa main était toujours emprisonnée par celle de leur père.
- Je m'agenouille devant le nouvel empereur, dit Muon. Et je mettrai mon épée à ton service, mon frère ! Gloire et longue vie à toi ! Gloire à l'empire !
**
Les heures et journées qui suivirent furent denses. Muon et Suchong se virent très peu, tant ils étaient accaparés l'un et l'autre par des préparatifs différents. Le premier accompagnait le chef de l'armée impériale, le général Yuang-Xi, ainsi que le chef de la garde impériale pour veiller à la sécurité et à l'ordre dans la capitale. La mort d'un empereur pouvait s'accompagner d'une période de troubles, même si Muon doutait que ce serait le cas cette fois : leur père avait préparé les choses, même s'il n'avait désigné clairement son successeur qu'au moment de rendre l'âme.
Le second était quant à lui occupé à préparer la cérémonie des funérailles de l'empereur, car ce serait à lui de réaliser certains rites et notamment d'allumer le bûcher. Viendrait ensuite l'heure de songer au couronnement et à son accession au trône.
Il avait toujours espéré devenir empereur, mais il avait toujours pensé que son père choisirait Muon. D'abord parce que des deux frères, bien que jumeaux, Muon était l'aîné. Et parce que celui-ci montrait déjà de bonnes dispositions pour les armes, pour la conduite d'une armée, voire pour la guerre. Suchong ne doutait pas que son frère deviendrait bientôt un grand général, pouvant prendre la place d'un Yuang-Xi vieillissant qui veillait à lui transmettre toutes ses connaissances et toute son expérience. Et Suchong savait parfaitement que de tous les généraux qui s'étaient succédé depuis l'avènement de leur dynastie, Yuang-Xi était parmi les plus réputés, les plus combattifs, les plus fidèles aussi.
En songeant à tout cela, il se dit aussi qu'il devrait s'assurer la fidélité de son propre frère, que ce dernier ne soit jamais tenté, une fois chef des armées, de s'emparer du trône.
**
- Ma-Ya, je suis épuisé...
- Je comprends, votre Majesté. Ces jours sont difficiles... Prenez un peu de repos. Je peux vous aider à vous détendre si vous le voulez... J'ai déjà allumé l'encens et même préparé un bain.
- Le prendras-tu avec moi ?
- Si vous le souhaitez, Majesté, bien sûr.
Ma-Ya était parmi ses courtisanes préférées. Suchong n'avait pas encore de concubines - seul l'empereur y avait droit - mais les nobles de haut rang et en tout premier lieu les fils de l'empereur avaient déjà, très jeunes, un petit harem. Et Ma-Ya était celle qui avait initié le jeune prince aux plaisirs de l'amour. C'était sans doute pour cela qu'il l'avait fait appeler ce soir-là, le soir de la mort de l'empereur.
Quelques instants plus tard, les yeux fermés, la tête appuyée contre la poitrine de la jeune femme, Suchong se laissait aller à la détente. Elle, elle lui massait lentement et suavement le cou, les cheveux qu'il portait longs, comme tous les hommes ou presque. Rares étaient ceux qui avaient les cheveux courts et c'était le plus souvent signe qu'ils avaient trahi ou porté atteinte - d'une façon ou d'une autre - à l'empereur, ou qu'ils étaient d'anciens prisonniers. Mais les prisonniers étaient rares et plus rares encore étaient les hommes qui sortaient libres de prison. Sous l'empire de la quatrième dynastie, on ne s'embarrassait pas vraiment de prisonniers.
- Il va falloir que je m'occupe de vos cheveux, Majesté. Pour les cérémonies à venir... Ils commencent à friser légèrement sur le dessus de votre crâne.
- Tu t'en occuperas demain, fit-il sans rouvrir les yeux. Ce soir, j'ai mieux à faire avec toi.
Ma-Ya sourit.
- Comme il plaira à votre Majesté...
**
- Altesse ?
- Bonsoir, Eni-Ja. Comment vas-tu ?
- Triste comme tout le monde ici... Vous n'êtes pas resté au palais ?
- Pas ce soir. Je n'avais pas à y demeurer. Je préfère passer la nuit ici. Je dois seulement y retourner à l'aube.
- Comme il vous plaira, Altesse. Voulez-vous alors partager notre modeste repas ? C'est jour de deuil, alors ce n'est qu'une simple soupe et un peu de riz...
Muon sourit à la femme d'une quarantaine d'années qui lui faisait face.
- Merci, Eni-Ja. Si Mosul et toi acceptez ma présence, je m'assoirai volontiers à votre table.
- Vous serez toujours le bienvenu ici, vous le savez bien, Altesse, fit Mosul en s'inclinant respectueusement.
Muon s'assit alors qu'Eni-Ja ajoutait une autre assiette. Mosul lui proposa un plat de riz, tout juste agrémenté de quelques légumes, en plus de la soupe que sa femme versait déjà généreusement dans les écuelles.
C'était avec ceux qui avaient pris soin de lui depuis sa naissance qu'il voulait passer cette soirée de deuil. Son frère devait demeurer au palais et, de toute façon, jamais Suchong ne se serait abaissé à échanger ainsi avec d'anciens serviteurs. Eni-Ja avait été la nourrice de Muon et s'était occupée exclusivement de lui jusqu'à sa troisième année. Par la suite, d'autres serviteurs, des précepteurs, des maîtres d'armes, avaient complété son entourage et son éducation. Comme Suchong avait lui aussi ses propres serviteurs et précepteurs. Les princes héritiers ne devaient manquer de rien.
Muon avait toujours entretenu des liens particuliers avec Eni-Ja. C'était à elle qu'il avait confié ses premiers chagrins, c'était elle qui avait soigné ses premières blessures liées aux jeux de l'enfance ou aux premiers maniements d'armes.
- Vous avez encore grandi, votre Altesse ! fit-elle après l'avoir servi et en remplissant l'assiette de son mari. Maintenant, quand je suis debout à côté de vous, votre tête arrive à la hauteur de la mienne ! Vous allez bientôt me dépasser, même assis...
- Je vais sûrement grandir encore, oui, dit-il, mais une chose est certaine, tu seras toujours comme ma mère. Et je crois bien que tu seras toujours la seule à pouvoir me réprimander !
- Je n'oserai pas, Altesse ! fit-elle en ouvrant de grands yeux scandalisés. Vous n'avez plus l'âge d'être réprimandé ! Vous êtes adulte, maintenant...
- Si tant est qu'on est adulte à quinze ans... répliqua-t-il. Je n'ai pas le sentiment de l'être déjà. J'ai encore beaucoup à apprendre, ajouta-t-il après avoir goûté une première cuillère de soupe.
- Un homme apprend toujours, quel que soit son âge, fit Mosul.
- Tu parles peu, Mosul, mais tu es toujours aussi sage dans tes paroles.
- Parce que si je ne l'étais pas, Eni-Ja me réprimanderait sûrement !
Muon rit. Cela lui faisait vraiment du bien d'être ici, avec eux, dans cette maison modeste, d'une rue voisine du palais impérial. Lorsque son père avait estimé qu'il n'avait plus besoin d'Eni-Ja, et qu'elle et son mari pouvaient bien retourner dans leur village, Muon s'était démené pour obtenir qu'ils demeurent à proximité. Son père avait froncé des sourcils, lui avait fait la leçon comme quoi un guerrier ne devait pas se laisser attendrir et que ce genre de fadaises étaient tout juste bonnes pour quand on était encore petit enfant. Puis il avait finalement accepté en concluant que ce serait le dernier caprice qu'il autoriserait à son fils. Muon avait bien compris la portée du message et n'avait plus jamais rien demandé à son père. Rien qui soit personnel, bien entendu.
Ils mangèrent chacun quelques bouchées en silence. Puis Mosul fit :
- Nous avons allumé la lanterne blanche, mais... Est-ce que l'empereur a désigné son successeur avant de mourir ? Nous ne l'avons pas su... Rien d'autre que l'annonce de sa mort n'a filtré.
- Ce sera Suchong, déclara Muon. Je n'aurais pas pu vous rejoindre ce soir dans le cas contraire...
Eni-Ja hocha la tête : elle l'avait deviné en le voyant arriver. Oui, s'il avait été désigné par son père, Muon aurait dû rester au palais impérial.
- Est-ce que... cela vous attriste ? demanda-t-elle.
- Pas vraiment... Il fallait bien choisir l'un ou l'autre. Et je ne suis pas certain d'avoir le goût pour les intrigues du palais. A vrai dire, je m'ennuie vite lorsque j'y demeure trop longtemps. Je préfère la chasse. Sans compter que je participerai bientôt à mes premières batailles, le général Yuang-Xi me l'a dit récemment. Il y a des troubles à la frontière du nord. Bien sûr, nous ne partirons pas tout de suite...
- Bien sûr. Il vous faudra attendre les ordres de votre frère, fit Mosul.
Muon ne répliqua pas. Mosul venait d'asséner une vérité qu'il avait sciemment occultée au cours des dernières heures : il ne serait plus l'égal de son frère, mais son vassal, désormais.

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