Chapitre 2 : Le dernier adieu
Le deuil dura trois longues semaines. De nombreuses cérémonies se déroulèrent jusqu'au couronnement du nouvel empereur. Suchong était obligé d'assister à toutes, contrairement à Muon qui ne devait en suivre que certaines. Les funérailles furent un moment marquant pour tout l'empire. Ce jour-là, toute activité cessa, que ce soit dans les ateliers, les champs, sur le bord des rivières. Dans les villes et les villages, dans chaque maison, on ne consomma que du riz et de l'eau. Les foyers furent éteints et seules furent tolérées les lanternes blanches. Chacun se devait de revêtir un vêtement blanc ou écru, en signe de deuil.
Dans la capitale, dans le palais impérial, les deux princes se préparaient pour la cérémonie. Leurs demi-frères les assisteraient et les entoureraient, avant de quitter le palais : enfants des concubines, ils ne pouvaient avoir aucune prétention concernant l'administration de l'empire et le règne à venir. La plupart se contenteraient de vivre oisivement dans un palais offert par le nouvel empereur, d'autres s'engageraient dans l'armée, occupant souvent un poste élevé. Quant aux filles des concubines, elles seraient toutes mariées dans l'année qui suivrait la mort de l'empereur à des alliés ou des personnes de haut rang. C'était aussi ainsi que le nouvel empereur faisait table rase du passé et ouvrait son règne, plaçant auprès de lui des gens de confiance, éloignant les éventuels prétendants et, en mariant ses demi-sœurs, il pouvait nouer des alliances et des obligations avec bon nombre de nobles, de chefs militaires, voire de riches commerçants.
La cérémonie des funérailles eut lieu à l'extérieur de la Cité impériale, sur l'esplanade de la Porte du Ciel. C'était aussi à cet endroit que se tiendrait, quelques jours plus tard, la cérémonie du couronnement. C'était là que se déroulaient également la Fête du Printemps, les fêtes liées à une victoire militaire et le défilé des troupes impériales. Pour l'occasion, tous étaient invités à se rassembler et à se recueillir.
Les princes avaient revêtu des vêtements d'un blanc immaculé et se tenaient côte à côte près du bûcher. La dépouille de l'empereur avait elle aussi été habillée de blanc, son visage était caché par un linge et il reposait sur des draps de même couleur.
Suchong tremblait légèrement. L'émotion l'étreignait, ainsi que la peur. En allumant le bûcher de son père, non seulement, il montrerait à tous qu'il était son successeur, mais il verrait aussi sa propre fin. Lorsqu'il mourrait, son fils, le futur empereur, agirait de même.
A ses côtés, Muon était impassible. Il avait eu le temps de verser son chagrin et la cérémonie du jour, bien que chargée en émotions pour tous, n'en était à ses yeux qu'une de plus. Il assista aux différents gestes des prêtres, écouta avec sérieux le premier d'entre eux réciter les hauts faits de leur père, appeler les dieux à accueillir son âme et à renouveler leur confiance dans le futur empereur. Que l'âme et l'essence impériales se redéposent dans le futur fils de Suchong. Pour que l'empereur soit éternel.
Puis le grand prêtre s'approcha de Muon et ce dernier comprit que l'heure était venue. C'était à lui d'enflammer la torche qu'il tendrait ensuite à son frère pour que celui-ci allume le bûcher. D'un pas sûr, il suivit le grand prêtre. Ce dernier s'arrêta près d'un brasero allumé peu auparavant. A côté était posé un assez beau morceau de bois, légèrement effilé à la base et plus large vers le haut. C'était du bois de bouleau, bien sec et blanc. Ce morceau de bois avait été prélevé d'un des arbres sacrés, Muon le savait. Sans doute avait-il même été coupé et préparé quand on avait compris que l'empereur ne survivrait pas.
Il prit le morceau d'une main ferme, le plongea dans le brasero. Le morceau de bois, recouvert d'un peu de poix, s'enflamma vite. Muon assura sa prise et fit demi-tour pour s'approcher du bûcher et de son frère.
- Suchong, voici la torche sacrée.
- Je... Je ne vais pas y arriver seul. Aide-moi.
- C'est à toi de le faire, Suchong ! l'encouragea Muon doucement. C'est à toi d'allumer le bûcher !
- Nous sommes frères jumeaux, déclara Suchong. Tu dois aussi porter assistance à ton empereur ! Aide-moi ! lança-t-il d'un ton plus autoritaire.
- Bien.
Muon guida alors la main de son frère vers la torche, l'aida à bien la placer.
- Referme bien ton poing tout autour. Ne la lâche pas !
Suchong fit comme il lui disait, mais il tremblait toujours. Il était furieux de ne pouvoir maîtriser son angoisse, et plus encore, de ne pouvoir le faire alors que son frère paraissait si calme. Mais s'il voulait monter sur le trône, il devait s'acquitter de certaines tâches et allumer le bûcher en faisait partie. Il sentait bien que tous les yeux étaient braqués sur lui, ceux des prêtres, ceux des soldats qui gardaient la place et ceux du peuple rassemblé.
Il réussit à franchir les deux pas qui le séparaient du bûcher, puis s'inclina légèrement. La flamme vacillait, Muon craignit qu'elle ne s'éteigne ou que son frère ne lâche la torche. Il demeura proche de lui, lui tenant le bras. Les deux frères échangèrent un long regard et Muon put voir peur et soulagement dans les yeux de Suchong.
- Aide-moi, souffla encore ce dernier dans une supplique rauque.
Muon baissa simplement la tête, comme s'il avait voulu s'incliner devant la volonté de son frère. Il guida son bras jusqu'au petit monticule de bûchettes et de branches, d'herbes sèches et d'amadou assemblés à un endroit pour faciliter l'embrasement. Les premières brindilles s'enflammèrent, Suchong lâcha la torche croyant que ce serait suffisant et elle roula le long du bûcher.
Un murmure courut parmi la foule alors que, voyant cela, Muon se baissa rapidement pour ramasser la torche et la jeter d'un geste sûr dans le tas de branches où quelques maigres flammes seulement s'étaient allumées. Le feu prit alors avec plus de vigueur et rapidement, les flammes se propagèrent aux bûches disposées sous la couche mortuaire. Un grand rideau de feu s'alluma, faisant rougeoyer les visages des deux frères qui reculèrent instinctivement.
Et le corps du défunt disparut à leur vue.
**
- On dit que c'est le prince Muon qui a allumé le bûcher...
- On dit que l'empereur défunt ne parvenait plus à identifier ses deux fils... Se serait-il trompé en désignant son successeur ?
Les rumeurs allaient bon train. Dès la fin de la cérémonie, elles s'étaient répandues dans la ville. Mais chacun prenait bien soin de ne pas être entendu par les oreilles des soldats ou des espions à la solde du palais impérial.
Lorsque le feu s'était éteint, les prêtres avaient soigneusement recueilli toutes les cendres. Elles seraient déversées dans la rivière sacrée, dès le lendemain. Une autre cérémonie mortuaire attendait encore les deux frères. Muon espérait que Suchong serait alors plus assuré pour renverser l'urne dans la rivière.
"Ce sera sans doute plus facile pour lui : le petit peuple n'est pas convié pour cette dernière cérémonie, il n'assiste qu'aux funérailles. Nous ne serons qu'avec les prêtres et quelques soldats de la garde rapprochée."
Il n'avait pas revu Eni-Ja et Mosul, mais il savait qu'ils avaient assisté aux funérailles, parmi la foule. Sans doute bien loin des soldats, peut-être n'avaient-ils pas vu grand-chose d'ailleurs, même si le bûcher avait été installé en hauteur, sur une partie de l'esplanade plus élevée, juste devant les portes principales du palais impérial.
A la fin de la cérémonie, les deux frères étaient rentrés dans le palais. Muon marchait quelques pas en arrière de Suchong, en signe de déférence. Il n'avait pas l'intention d'aller contre le choix de son père, même si cela le peinait un peu. Ce qu'il avait dit à Eni-Ja et Mosul était vrai : il préférait de loin vivre au grand air, apprendre à se battre, à mener une troupe, un combat, chasser, que demeurer au palais à régler des questions politiques sans grand attrait. Il espérait cependant que son frère saurait se montrer à la hauteur des enjeux et de son rôle. Les charges qui pesaient sur ses épaules étaient lourdes et il était encore bien jeune. Muon gardait néanmoins confiance : après tout, son frère était très assidu à l'étude des textes, plus que lui, et était déjà au courant des grandes questions qui agitaient le royaume. Et son goût pour les arts le pousserait peut-être à développer ces traditions, à enrichir l'empire de beaux bâtiments, à encourager les artistes, peintres et écrivains notamment.
"Suchong pourra être un grand empereur, s'il ne se laisse pas mal guider ni aller à l'oisiveté", songea-t-il encore en regagnant ses propres appartements.
**
C'était une aube pâle et grise. Le ciel était voilé de brume, comme cela arrivait encore en cette saison, en ce tout début de printemps. Dans le jardin sacré, là où coulait la source elle aussi consacrée, les arbres ne portaient que de timides bourgeons. Il faudrait encore attendre un peu pour tenir la cérémonie du printemps, attendre que les cerisiers soient en pleine floraison. Cela pourrait coïncider avec le sacre du nouvel empereur et le grand prêtre songeait que ce serait un bon présage. D'autant que, depuis l'agonie de l'ancien empereur, il avait chaque nuit des visions troublantes. Pour l'heure, il n'en avait rien dit aux princes : le moment n'était pas encore venu et pourtant, ils seraient tous les deux concernés.
Ce matin, il se devait de les accompagner pour l'ultime hommage au défunt et cette fois, il s'agirait d'une cérémonie plus intimiste. Ce serait aussi le dernier acte des deux princes en tant que fils de l'empereur. Si l'impératrice avait survécu à la naissance de ses enfants, elle aurait aussi été présente. Mais comme l'empereur n'avait pas jugé bon de se remarier, préférant la compagnie plus variée des concubines, il n'y aurait aucune femme à y assister.
Il avait conservé les cendres dans le temple et dès les premières lueurs, il était sorti, suivi par quatre autres prêtres. Ces derniers portaient un petit palanquin sur lequel reposait l'urne impériale. Elle était de porcelaine blanche, sans aucune décoration. Autant la vie d'un empereur était marquée par le luxe, la richesse du palais, de ses vêtements, de sa nourriture, autant sa mort se faisait plus humble.
Les prêtres gagnèrent en silence le jardin sacré. Les deux jeunes princes, accompagnés de leur garde personnelle, étaient déjà arrivés. Ils saluèrent avec respect le grand prêtre, puis ils se rapprochèrent tous de la source.
Une belle fontaine avait été construite pour recueillir ses premières eaux et les guider vers le ruisseau. L'eau était pure et chantante. Ce petit ruisseau traversait le palais impérial, puis une partie de la ville vers le nord, avant de rejoindre le Fleuve Bleu, un des principaux fleuves de l'empire. Toutes les rives du petit ruisseau étaient soigneusement entretenues. Aucune construction n'avait été bâtie à proximité et nul n'était autorisé à y puiser de l'eau, à y prélever des poissons ou à y jeter des détritus. Des soldats patrouillaient pour le protéger de toute intrusion. Néanmoins, on pouvait s'en approcher et le regarder librement. Et, bien qu'il fût encore tôt, de nombreux habitants s'étaient déjà rassemblés, espérant voir passer les cendres impériales. Car les voir était, selon la tradition, signe de chance et de paix.
Les prêtres et les princes se tenaient maintenant près de la fontaine. Ils n'avaient encore échangé aucun mot, même en se saluant. Suchong était juste à côté du grand prêtre, Muon se tenait à sa gauche. Le grand prêtre entama d'abord une prière, plus courte que celles qu'il avait prononcées la veille, mais reprenant les mêmes thèmes : honneur au défunt, gloire à l'empire, continuité de la lignée, transmission des traditions.
Puis il prit l'urne et la tendit au futur empereur. Suchong la prit sans hésiter. Le grand prêtre souleva le couvercle, puis Suchong en renversa soigneusement le contenu dans la fontaine. Les cendres tournoyèrent un instant dans l'eau avant d'être emportées doucement par le léger courant.

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