Chapitre 39
- J’ai oublié un carnet chez vous hier, Monsieur.
- Appelle-moi Auriel, gamin. Un carnet, tu dis ?
- Oui, un journal, brun foncé, à peu près de cette taille et de cette épaisseur, mima-t-il.
Le tailleur s’éleva au-dessus du sol et tourna sur lui-même.
- J’ai dû mettre ça quelque part, en effet, ça me dit quelque chose.
Impatient, Daniel le suivit en trépignant.
- Calme-toi, ou je te mets dehors. Ce genre d’énergie n’est plus de mon âge.
- Oh, pardon.
Il serra les lèvres et se renfrogna en silence, mais l’idée de retrouver son trésor lui mit du baume au cœur.
- Ah !
Auriel brandit victorieusement le carnet.
- C’est ça ?
- Oui !
- Tiens, je—
Le bonhomme stoppa brusquement son geste et pencha son nez, chaussé d’un binocle, sur la couverture usée du recueil.
- Je peux—
- Silence, intima-t-il.
- Mais je—
- Silence ! tonna-t-il plus fort, accompagné d’une geste qui éloigna Daniel de plusieurs mètres.
Déséquilibré, il trébucha sur un mannequin et s’effondra avec fracas.
Plongé dans la lecture du journal de sa mère, Auriel n’eut pas l’air de s’en soucier et tourna une page avec le plus grand soin.
L’angoisse commença à envahir le cœur de Daniel, mais il ne lâcha pas l’affaire.
- Donnez-moi mon carnet, s’il vous plaît.
Le vieux l’ignora royalement et s’éleva vers le plafond de la boutique, hors de portée du nouveau mage, qui tenta vainement de sauter pour l’atteindre.
Au bout de plusieurs essais, il se laissa tomber par terre en pleurant, sa détresse troublée par le seul son des murmures inquiétants de la créature volante.
Le désespoir fit bientôt place au désespoir et il se redressa, furieux.
- Rendez-moi mon carnet !
Devant l’impuissance de sa requête, son désarroi grandit. Il hurla. Son cri résonna dans ses oreilles et une décharge le traversa.
Auriel bascula, soufflé par l’énergie, et lâcha le livre, qui lui tomba des mains. Avec un cri de soulagement, Daniel s’en saisit.
Pressé d’en finir, il fit quelques pas pour rejoindre la sortie, mais des points noirs dansèrent devant ses yeux et il sentit ses jambes flageoler sous son poids.
Il n’eut pas le temps de comprendre, et le noir l’accueillit.

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