Chapitre 1

3 minutes de lecture

Claire
Appartement 54

Quand la dernière réplique est prononcée, le metteur en scène nous fait part de ses remarques. Je suis distraite par le son d'un applaudissement provenant du fond de la salle. Cette partie du théâtre n'est pas bien éclairée et je peine à identifier la silhouette.
Quand je sens mes jambes s'affaiblir, je comprends de qui il s'agit.

La répétition arrive à sa fin, et nous nous retranchons dans les coulisses. Les autres comédiens m'ont proposé d'aller boire un verre après la répétition, mais vu l'état de mes jambes, j'ai dû poliment refuser. Elles sont faibles depuis que nous avons répété la dernière scène.
Elles tremblent et c'est tout juste si je parviens à rentrer dans le taxi par moi-même. Il était hors de question que je prenne le risque de m'effondrer dans les transports.
En fouillant dans mon sac, je suis tentée de prendre la dernière gélule noire qu'il me reste. C'est l'unique moyen pour que mes jambes continuent de fonctionner.
Il est le seul à pouvoir me les fournir, c'est sa manière à lui de me contrôler.

Quand le taxi arrive devant mon immeuble, j'ai un moment d'hésitation : si je tente de me lever du siège, mes jambes vont-elles suivre ou vais-je découvrir qu'elles sont de nouveau inertes ?
Je regarde mon immeuble. Il a quelque chose de majestueux, d'immaculé. Ce bâtiment a une apparence exemplaire. Mais entre ces murs, sont logés des locataires pour la plupart corrompus et tourmentés. Et malheureusement, j'en fait partie.

Finalement, j'arrive à sortir du taxi et je parviens même à rentrer dans mon appartement en autonomie. Nathan va s'annoncer d'une minute à l'autre.
Je finis par entendre une clé dans l

a serrure. La porte de mon appartement s'ouvre et il entre sans y être invité. Sans doute son statut de propriétaire qui lui monte à la tête, ou plutôt cette emprise qu'il a sur les résidents de l'immeuble.
Je suis à moitié assise contre la table, tentant de garder une posture confiante. Pour ne pas lui laisser remarquer mes jambes tremblantes, je m'efforce de les raidir et de les ancrer sur le sol.
- Bonsoir Claire, vous étiez pleine de talent lors de la répétition. Il ne vous reste plus beaucoup de gélules. Si je ne m'abuse, il ne vous en reste plus qu'une seule, n'est-ce pas ? N'est-il pas temps de prendre la dernière ? J'ai fait ma part en vous offrant ces gélules. En vous offrant vos jambes. Ce que je vous donne n'est pas sans contrepartie, Claire. Il est temps de payer votre dette.

Ses yeux deviennent rouges et révèlent ce qu'il est réellement derrière cette allure d'homme d'affaires élégant. Par sa volonté, mes jambes lâchent complètement et je m'écroule sur le parquet. Elles ne me répondent plus. Elles sont comme un excès de chair inutile. Ne pas pouvoir sentir mes jambes m'est insupportable. Je me sens démunie et diminuée.
- Je vous en prie, j'ai juste besoin de plus de temps.
- Vraiment ? Vous aviez un mois pour le faire. Souvenez-vous : ce sont vos jambes, ou celle d'un autre. Si vous voulez conserver l'usage de vos jambes, il va falloir paralyser celles d'un autre. Si vous continuez ainsi, vous allez finir par me convaincre que vos jambes n'en valent pas la peine. Que votre nouvelle vie et ces répétitions aux théâtre ne représentent rien pour vous.

Il sait tirer la corde sensible. Il sait surtout voir les gens tels qu'ils sont réellement. Leurs souffrances, leurs désirs. Quand il me voit ramper par terre, mesure t-il mon ambition ?
- Je vais y arriver ! Je vais le faire !
- Vous vous êtes laissée distraire en oubliant votre part du marché. Je vais me montrer indulgent étant donné que c'est votre première fois. Je vous accorde une semaine.

En se dirigeant vers la porte, il dépose un sachet de gélules noires sur le guéridon.
- Et n'oubliez pas Claire, si vous n'honorez pas votre part, vous n'allez pas seulement perdre définitivement l'usage de vos jambes : vous deviendrez une damnée. Vous vivrez en enfer, pour l'éternité.

À nouveau seule, je rampe jusqu'à mon sac pour prendre une gélule noire. Je la fais descendre en moi à l'aide de ma bouteille d'eau et je sens à nouveau mes jambes. C'est comme retrouver quelque chose que l'on vous a injustement arraché. Retrouver le pouvoir, retrouver le contrôle.
Je regarde mes jambes, de nouveau dociles, de nouveau miennes.

C'est ma dernière chance pour honorer ma dette, et je ne compte pas la gâcher. Le silence de mes jambes m'est plus insupportable que le cri d'un inconnu.

Je suis prête à tout pour jouer un rôle.

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