Chapitre 4

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Sarah & Carl - Appartement 32

C'est un quartier réputé pour y trouver des squats en tous genres. J'étais parti en exploration seul. Ce quartier est trop dangereux pour que je laisse Sarah prendre le risque d'encourir un danger. Là-bas, il n'y a même pas matière à faire de la mendicité tellement que tout le quartier est pauvre. Ça me rend parfois triste de penser que ces gens-là finissent ainsi. Car soyons honnêtes, il y a peu de chances qu'ils s'en sortent réellement, même avec la meilleure des volontés.

En explorant les bâtiments qui semblent plus ou moins abandonnés, on y découvre une multitude de squats. Tous ces gens que je croise avaient certainement une autre vie avant d'en arriver là. Leur quotidien doit être si difficile à supporter que la drogue reste leur seul échappatoire. Je réalise par moment que toutes ces personnes là étaient autrefois des enfants. Des enfants qui vivaient peut-être dans des conditions plutôt normales, qui allaient à l'école et jouaient dans la cour de récréation avec les autres enfants. Comme tous ceux de leur âge, ils étaient insouciants et incapables de s'imaginer plus tard en train de planer sur un matelas crasseux, expérimentant un autre genre de récréation.

Ces personnes sont très discrètes quant à l'utilisation de la drogue. Elles craignent certainement se faire voler ce dont elles ont eu tant de mal à se procurer. Elles se retrouvent à les consommer rapidement et entièrement, par crainte de se la faire dérober une fois dévoilées.

Je finis par emmener Sarah dans ce coin que j'ai repéré. Là-bas, ce ne sont que des personnes qui s'y réfugient le temps que la drogue fasse effet.

On choisit d'abord une personne isolée, à l'abri des regards. Quand Sarah commence à sectionner le premier doigt, je me mets aussitôt à vomir.

- Tu n'es pas obligé de regarder, Carl. Attends plutôt de l'autre côté et surveille que personne ne vienne ici. Je peux me débrouiller toute seule.

Sarah a toujours fait preuve d'une détermination sans faille. Je pense que c'est grâce à cela qu'elle parvient à rester calme même dans les pires circonstances. Je suis tout de même étonné de voir à quel point elle semble maîtriser la situation.

Bien que je regarde ailleurs, j'entends l'os des doigts craquer sous la pression du sécateur.

Une fois terminé, on s'attaque à une autre personne. Dix doigts, c'est tout ce qu'il nous faut. On ne les garde pas avec nous, ils pourront toujours se les faire recoudre.

Sur le trajet du retour, je me convaincs que ces gélules noires en valent bien la peine. Je repense à l'effet ressenti dès que j'ai avalé la première gélule. J'avais déjà quelques brouillons de romans mais je suis reparti sur une page blanche. C'était comme si j'avais réalisé que toutes mes idées précédentes n'étaient pas aussi brillantes que les nouvelles qui me venaient en tête.

Quand j'ai terminé mon roman, je me suis imaginé gagner assez de recettes pour ne pas avoir besoin d'en écrire un autre avant longtemps, ou du moins de ne pas être à nouveau dépendant de Nathan et de ses gélules noires.

Quelques jours plus tard, nous avalons notre dernière gélule. C'était pile le nombre qu'il me fallait pour écrire mon roman. C'est comme si Nathan avait parfaitement calculé le dosage de ces étranges gélules.

J'ai tout de même essayé de continuer d'écrire. J'ai exploré l'une des idées qui m'était venue quand je consommais les gélules. Mais depuis que j'ai arrêté la prise, c'est comme si tout cela me paraissait tout bonnement impossible. Comme si l'idée n'était finalement plus exploitable et qu'aucune autre idée ne valait la peine d'être étudiée.

Je n'ai à peine réussi à terminer les quelques articles que j'avais mis en pause juste avant de prendre les gélules. C'est comme si ces maudites gélules avaient consommé toutes mes compétences littéraires. Je ne me sens ni motivé ni même légitime à continuer mon travail de journaliste. Alors je croise les doigts pour que le roman rencontre le succès escompté.

Quand Nathan est revenu nous rendre visite pour nous proposer de renouveler notre accord, nous avons poliment décliné. J'ai mis du temps à convaincre Sarah, qui était très réticente à s'arrêter là. Comment pourrait-elle continuer à dépendre des gélules de Nathan ? Je peux écrire un roman ou deux et obtenir assez d'argent et de succès pour assurer mon avenir. Quant à elle, donner un concert solo n'est pas suffisant. C'est dommage, mais elle ne peut pas transformer sa performance artistique en une œuvre pérenne, contrairement à moi avec les romans. Les écrits restent figés dans le temps alors que la musique n'est que temporaire. Bien sûr, elle pourrait aussi créer de nouveaux morceaux, mais là n'est pas son talent. Le sien ne réside pas dans la création mais dans l'exécution d'une œuvre.

Je sais que la situation n'est pas la même, mais je ne veux pas que Sarah devienne dépendante comme ces sans-abris à qui elle a sectionné les doigts.

Je ne veux pas qu'elle ou moi soyons à la merci de ce satané Nathan. Il semblait d'ailleurs déçu qu'on refuse son offre. Quelque chose me dit qu'il ne compte pas en rester là.

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