Chapitre 5
Claire - Appartement 54
Avant mon accident, je voulais intégrer une école de théâtre. Mais quel rôle peut-on donner à une personne en fauteuil roulant ? Un personnage en fauteuil roulant, bien sûr. Une personne âgée, ou bien un rôle où le personnage reste assis tout au long de la pièce. Cela est beaucoup trop limité pour poursuivre une carrière dans ce milieu.
J'ai terminé le lycée en étant hébergée dans une famille d'accueil qui recevait uniquement des personnes en situation de handicap. Je ne comprends pas comment on peut tous nous mélanger quand on sait qu'il existe une multitude de handicaps. Je me suis retrouvée avec des personnes qui avaient des besoins dont la famille d'accueil ne savait pas réellement comment subvenir. Je partageais ma chambre au rez-de-chaussée avec ceux qui avaient également une mobilité réduite. Quand on voit une personne en fauteuil roulant, on se demande souvent si elle est née ainsi ou si son état est dû à un accident. Mais en aucun cas, on n'a envie d'être à sa place.
Avec mes notes et ma motivation, j'ai pu intégrer une école de théâtre. Je n'ai finalement pas choisi un cursus menant à un métier de comédienne, mais plutôt un cursus d'écriture et de dramaturgie. J'ai choisi de rester pragmatique. J'ai même pu suivre ces cours à distance, depuis mon logement social pour les personnes 'aux besoins spéciaux' comme ils disent parfois. Après mes études, j'ai voulu me rapprocher du centre-ville, là où sont situés les plus grands théâtres. Trouver du travail dans ce milieu n'est pas facile, mais grâce au réseau que je me suis construit pendant mes stages, j'ai pu assister des scénaristes, des dramaturges et des metteurs en scène.
Je me souviendrai toujours de la fois où j'ai visité l'appartement où je vis actuellement. C'est Nathan qui me l'avait fait visiter. Je l'ai tout de suite trouvé très charmant. L'appartement était sublime mais le prix était tout juste au-dessus de mes moyens. J'avais tellement envie de l'avoir mais je ne me faisais pas d'illusions : il allait préférer un candidat qui gagnait plus, ou qui détenait un garant. Je m'étais toutefois mise à espérer qu'il aurait de la pitié pour la jeune femme orpheline à mobilité réduite que j'étais. J'étais folle de joie quand j'ai appris avoir été sélectionnée.
Et peu de temps après mon emménagement, Nathan avait décidé de me rendre une visite de courtoisie, mais j'étais loin de me douter qu'il comptait faire de moi sa marionnette.
1 mois plus tôt :
— Vous savez Claire, votre histoire m'a beaucoup touché, m'annonce Nathan. Vous êtes une jeune femme très courageuse.
— Je dirais plutôt que j'ai été malchanceuse, je lui réponds.
— Dites moi Claire, que feriez-vous si vous pouviez retrouver l'usage de vos jambes ? Question étrange. J'imagine que je ferais ce que tous ceux dans ma situation feraient : marcher bien sûr, courir et même en profiter pour pratiquer plusieurs sports. De la danse peut-être ? Ou simplement du yoga.
— Oui, je vois. Mais il y a bien quelque chose qui vous différencie des autres. N'y a-t-il pas une activité que vous feriez par-dessus tout ?
Je n'ai jamais compris comment Nathan était capable de lire à travers les gens, mais il m'avait percée à jour.
— Je ferais du théâtre. Sans aucune hésitation. Je monterais sur scène et je jouerais un rôle. Je suis capable de tellement me donner pour un rôle que j'en oublie ma propre personne. Je pense même que c'est ce que je préfère le plus au théâtre. Je ne suis jamais la même, même si au fond, je reste toujours moi-même.
Nathan sourit, mais ce n'est pas pour la belle histoire qu'il venait d'entendre, plutôt pour ce qu'il allait faire de moi.
— Si je vous disais que je peux vous rendre l'usage de vos jambes, jusqu'où seriez-vous prête à aller en retour ?
— Ne soyez pas bête, Nathan, aucun docteur ne peut me sortir de cette prison. Je suis coincée, pour la vie.
Nathan se lève et fixe mes jambes.
— Je ne suis pas de cet avis. Il y a toujours une solution.
Ses yeux sont devenus rouges et pendant un instant je prends peur. Puis je ressens d'étranges picotements le long de mes jambes. Il m'est arrivé de ressentir ce que l'on appelle des douleurs fantômes, mais cette fois, c'est différent. Je lâche un cri de surprise quand je me sens bouger un orteil.
— Qu'est-ce que vous faites ?
— Je vous rends ce que vous désirez retrouver. Allez Claire ! Levez-vous !
À ma grande surprise, je regagne le contrôle de mes jambes et je me lève. C'est comme si j'avais conjuré un mauvais sort.
— Comment vous faites ça ?
— C'est bien là ma spécialité : offrir aux autres ce qu'ils désirent le plus.
— Attendez, vous m'avez demandé ce que je serais prête à donner en échange. Qu'est-ce que vous voulez ?
— Il y a deux choses à faire : avaler une gélule noire par jour pour maintenir vos jambes et briser les jambes d'une personne dans les trente prochains jours.
— Je n'oserais jamais faire un truc pareil !
— Vraiment ? Alors ne restez pas debout, retournez donc sur votre fauteuil.
— Mais c'est de la folie ! Comment suis-je censée faire ça, moi ? Et à qui ?
— Je vous laisse le choix, Claire. Nul besoin de me prouver que vous l'avez fait. Vous devez juste le faire. Je le saurai dans tous les cas.
— Je ne pense pas pouvoir faire une chose pareille. Je ne peux pas accepter votre marché.
— Voyons Claire, bien sûr que vous pouvez. Ne souhaitez-vous pas conserver l'usage de vos jambes ? Préféreriez vous vous rasseoir dans ce fauteuil roulant à la place ? Donnez-vous la journée pour y réfléchir. À la fin de la soirée, vous perdrez l'usage de vos jambes. Prenez une gélule noire et vous en regagnez le contrôle. En faisant cela, vous acceptez notre marché.
Il dépose un sac de gélules sombres entre mes mains. Il me regarde et cela m'est étrange de le regarder tout en me tenant debout. Je ne m'étais plus habituée à cette hauteur.
— Oh, une dernière chose, Claire. Si vous acceptez notre marché, vous devez bien sûr l'honorer. Si vous échouez, je ferai de vous une damnée.
Ce jour-là, j'avais profité du mieux que je pouvais, hors de question de gaspiller une seule minute. Je me suis promenée dans la ville, profitant des endroits peu accessibles aux personnes en fauteuil roulant. Je m'étais même fondue parmi un groupe de coureurs alors que je n'avais même pas les chaussures pour. J'avais tellement profité de mes jambes que je les sentais épuisées, mais cela ne me dérangeait pas, bien au contraire. Le soir venu, j'ai réalisé qu'il m'était impossible de retourner m'asseoir dans ce fauteuil et d'accepter à nouveau mon handicap. J'ai survécu à la mort, je peux survivre à ça aussi. Alors j'ai avalé une gélule. La semaine suivante, j'ai passé une multitude de castings, prête à tout pour refaire du théâtre. J'en faisais tellement ma priorité que je laissais ma dette aux oubliettes. Je ne sais pas ce qui m'a rendue le plus heureuse entre le contrôle de mes jambes et le rôle que j'ai réussi à décrocher. Ce n'est qu'un second rôle dans une pièce de théâtre qui passera peut-être inaperçue dans la presse, mais je m'en fichais.
Quand je suis sur scène, j'oublie qui je suis. J'oublie mon accident, mes parents, mes jambes, Nathan. Je suis un personnage dont le destin est écrit. Rien de tout cela ne serait possible sans l'usage de mes jambes.
Nathan m'a flanqué une sacrée trouille ce soir quand il s'est pointé dans mon appartement pour me rappeler ma dette. Il ne me reste plus qu'une semaine pour honorer ma part du marché et je n'ai aucune idée de ce que je vais faire. Je regarde les gélules noires qui me restent et je me demande ce qu'entendait Nathan quand il disait qu'il ferait de moi une damnée. Si l'enfer existe, Nathan en est sûrement le diable. Je suis tirée de mes pensées quand quelqu'un frappe à ma porte. J'ouvre tout en priant que ce ne soit pas lui à nouveau.
— Bonsoir, je suis Sarah de l'appartement 32. On a toutes les deux une dette envers Nathan et je pense qu'on pourrait s'entraider.

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