Chapitre 7

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Alice - Appartement 21

1 an plus tôt

J'ai emménagé dans cet appartement en quête d'une nouvelle vie, et surtout parce que mon ancien appartement était beaucoup trop grand pour moi. Je suis passée d'un foyer de trois personnes à une seule. Je m'étais dit qu'un nouvel environnement allait m'aider à aller de l'avant, à échapper à tous ces stimuli qui me rappellent la tragédie vécue.

Finalement, ce fut tout le contraire.

Quand ma mère m'a rendu visite dans mon nouvel appartement, elle semblait contente pour moi.

- Il m'a laissé un carton avec les affaires de la petite, m'annonce-t-elle contre toute attente. Je ne savais pas si je devais les garder ou les jeter. Le carton est dans ma voiture si tu souhaites y jeter un œil.
- Mais enfin, tu le fais exprès ? Le ton de ma voix s'élève. Si je suis venue ici, c'est pour avoir un nouveau départ. Tu ne l'as toujours pas compris ? Et toi tu débarques dans ma nouvelle vie pour me remettre sous le nez ce qui m'a fait le plus souffrir !
- Je suis désolée Alice, c'est tellement délicat comme situation que je ne sais pas quelle est la meilleure chose à faire.
- Ce n'est rien, oublie. Fais ce que tu veux avec ce carton. Je ne veux ni le voir ni en entendre parler.

Non, ce n'est pas rien. Je lui en veux mais elle se donne assez de mal comme ça. C'était sa famille à elle aussi, sa petite-fille.

C'était mon portrait. Même si ce n'était qu'un bébé, elle avait mes yeux bleus et des petites mèches de cheveux blonds. Elle ne ressemblait pas à son père, mais il était sûrement trop tôt pour y déceler une ressemblance. Quand elle est née, toutes les composantes de ma vie n'avaient plus la même importance. C'est comme si leur valeur avait soudainement chuté. Ma carrière, ma famille, mes amies, mon couple. Désormais, tout tournait autour d'elle. C'était comme une révélation, elle avait donné un but à ma vie. Elle était mon nouveau monde à moi.

Quand ma mère me regarde, je sens qu'elle veut me parler, mais qu'elle se retient. Je pense qu'elle veut me parler de lui. Elle a peut-être gardé contact avec, outre l'histoire du carton. Je ne veux rien savoir de lui non plus.

- Tu as des idées de ce que tu comptes faire de cette petite pièce ? me demande t-elle.

Cet appartement dispose d'une grande pièce à vivre, une chambre avec salle de bain et également une petite pièce.

- C'est trop petit pour en faire une chambre d'amis, songe-je. Peut-être un espace bureau ou lecture ? Je n'y ai pas encore réfléchi.

Plus tard dans la soirée, cela fait déjà un moment que ma mère est partie. Notre conversation fut monotone, mais aucune n'est à blâmer. Il est si difficile de faire comme si de rien était après un décès aussi brutal.

C'est arrivé la nuit. Rien n'aurait pu le prévoir ou l'empêcher. Quand je me suis réveillée ce matin-là, j'étais surprise que ma nuit ne fût pas interrompue par les pleurs à travers le babyphone. Après avoir vérifié qu'il fonctionnait, je me suis dirigée vers sa chambre.

Toutes les mamans le savent : un bébé ne fait que très rarement une nuit complète.

Quand je suis arrivée dans sa chambre, elle avait les yeux fermés et semblait reposée. Comment pouvait-elle conserver une apparence aussi paisible tout en étant sans vie ? Je m'en suis rendu compte en vérifiant sa respiration. Pas de cœur qui bat, pas de souffle sortant de ses narines. Pas de vie.

C'est ce qu'on appelle une mort subite du nourrisson. Personne ne pouvait rien y faire. Il n'y avait ni moyen de le prévenir, ni moyen d'y remédier.

Mon nouveau monde à moi complètement inerte, inexistant. On pourra dire ce que l'on veut, je pense qu'il n'y a rien de pire que la perte d'un enfant. C'est contre-nature et entièrement injuste.

On pourrait penser qu'après cet horrible événement, les autres composantes de ma vie reprennent de la valeur, mais c'est complètement faux. Je n'avais que faire de tout le reste.

Son père m'a expliqué que cette épreuve était trop lourde à porter et qu'il avait besoin de s'éloigner. Mais je crois qu'il redoutait surtout que je ne le considère plus comme avant. Dans mon nouveau monde, il occupait la place de père de ma fille. Ce monde désormais dissous, il occupe une place de conjoint, ce qui n'a pas du tout la même valeur à mes yeux. Je ne lui en veux pas d'être parti, mais je lui en veux d'être parti si vite. J'aurais aimé vivre ce deuil à deux. Partager nos peines, nos douleurs, nos idées noires. Il en a décidé autrement, se battant seul avec ses démons et me laissant avec les miens.

Je sais bien que je ne peux pas oublier tout ça. On ne peut pas faire complètement table rase du passé. Je suis venue ici en espérant qu'un nouvel environnement m'éloignerait de tout ce qui pourrait me rappeler cette histoire. Un nouveau lieu impersonnel, dénué de souvenirs et d'empreintes. Tout compte fait, me voilà assise-là à ressasser mes malheureux souvenirs.

Ma mère me disait : les gens pensent que le temps est linéaire mais ce n'est qu'une illusion. Il est circulaire. Et quoi qu'on fasse, les schémas se répètent.

Mon fil de pensée est interrompu quand on frappe à ma porte. Je le reconnais, c'est le propriétaire de l'immeuble. Un homme plutôt séduisant. Je suis d'ailleurs assez séduite pour l'inviter à entrer.

Je lui montre la façon dont j'ai choisi de meubler l'appartement. Je lui montre rapidement les différentes pièces et je lui sers le thé. Puis notre conversation prend une tournure étrange quand il me demande ce que je désire le plus. Actuellement, je n'ai aucun grand désir. Ce que j'avais de plus cher n'est plus de ce monde et je ne pense pas retrouver quelqu'un ou quelque chose d'aussi précieux à mes yeux.

- Puis-je vous proposer un exercice, Alice ? me demande Nathan. Fermez les yeux, inspirez profondément. Nos vies sont faites de rebondissements inattendus. Même les éléments prévisibles prennent une toute autre valeur au moment où ils arrivent. Et si ce qui a été perdu était de nouveau à portée de main ?

Inéluctablement, je pense à ma fille. Me revoilà dans cette spirale infernale. Petit à petit, j'entends des pleurs, provenant d'une autre pièce. J'ouvre les yeux, souhaitant m'échapper de cette hallucination et me retrouver dans l'instant présent. Nathan sourit et j'entends les pleurs continuer.

- Allez-y Alice, elle n'attend que vous.

Je cours jusqu'à la pièce vide jusque-là. Quand j'ouvre la porte, je vois un berceau. Et quand je m'approche, je vois ma fille, les yeux ouverts et son petit corps qui respire.

Je n'en crois pas mes yeux ! Je la prends dans mes bras, la regarde un instant et la serre contre moi. J'ai presque envie de l'enfoncer contre mon corps pour qu'elle rentre dans ma chair, faisant à jamais partie de moi.

Je pleure de joie quand je vois mon bébé. C'est bien elle. Sa petite bouille, son odeur.

- Jusqu'où iriez-vous pour garder votre enfant en vie ? me demande Nathan.

Cette question me refroidit complètement. A-t-il versé quelque chose dans ma tasse de thé à mon insu ? Non, ce n'est pas une hallucination. Elle est réelle et elle est dans mes bras.

- C'est vous qui avez fait ça ? Comment ?
- Les détails n'ont pas d'importance. Je peux voir chez les autres leur désir le plus profond. Même quand ils essaient de le camoufler derrière le voile du passé.

Il dépose un sachet de gélules noires dans le berceau et me fait part de sa proposition. Le deal est clair : J'ai la toute la soirée pour profiter de ma fille. La nuit tombée, elle disparaîtra. Si je veux la maintenir en vie, je dois prendre chaque jour une gélule. Avant la fin du mois, je dois ôter la vie d'un autre nouveau-né. Sinon quoi, il fera de moi ce qu'il appelle une damnée et me fera vivre le pire des enfers.

Quand il quitte l'appartement, je me demande encore si je ne suis pas sous l'emprise d'une substance et d'hallucinations. Cette pensée disparaît aussitôt que ma fille saisit une mèche de mes cheveux avec ses toutes petites mains.

Je passe le temps avec elle et avale une gélule noire. Il est hors de question que je la perde à nouveau, quoi qu'il m'en coûte.

La nuit tombée, je la place dans mon lit. Je ne veux plus m'éloigner d'elle, encore moins quand je repense au matin où je l'ai retrouvée sans vie. Une gélule par jour et elle reste en vie. Je n'oublie pas ma contrepartie mais je me laisse une semaine pour me concentrer uniquement sur elle.

Cette semaine-là, je commande tout ce dont elle a besoin sur Internet. Pendant un instant, j'hésite à en informer ma mère, et même son père. Ce serait un moyen de me confirmer que tout cela est bien réel. Mais comment leur expliquer ? Comment leur décrire ce que je dois faire en retour ? Je ne sais pas qui est véritablement Nathan et pour l'instant ça n'a aucune importance. Il n'y a qu'elle qui m'importe.

Je profite du beau temps pour sortir dehors, nous promener et apprécier le monde extérieur.

Ôter la vie d'un nouveau-né. Comment pourrais-je m'y prendre ? En suis-je même capable ?

Je ne pense pas pouvoir infliger aux autres ce que j'ai subi. Je pense aux familles dont les parents négligent les nourrissons. Ils ne méritent pas d'être parents. Mais méritent-ils la mort de leur progéniture pour autant ? Non, personne ne mérite ça.

Le sourire qui s'affiche sur son visage me ferait presque oublier ma dette. Je ne suis pas capable de faire ce qu'il me demande. Qu'entend-il par me faire vivre mon pire enfer ? Je décide d'ignorer tout cela. Je ne veux pas que ce flux de penser gâche le moindre instant passé en compagnie de ma fille. Elle mérite toute mon attention.

Quand la fin du mois approche, je me sens anxieuse, mais je reste sûre de moi. J'ai profité du mieux que je pouvais avec ma fille, ne me séparant jamais d'elle ne serait-ce qu'une seule seconde. C'est passé beaucoup trop vite. S'il me la reprend, je n'y survivrai pas, quoi qu'il arrive.

Ce soir-là, il entre dans mon appartement sans s'annoncer. Il sait que je l'attends. Il sait que je n'ai pas rempli la part du marché. Et je sens que le pire est à venir.

- C'est regrettable, Alice. J'étais persuadé que vous seriez prête à tout pour maintenir la vie de votre fille.
- Vos exigences sont injustes, malsaines et tout bonnement immorales. Je suis incapable de faire ce que vous m'avez demandé, et je suis prête à en assumer les conséquences.

Les yeux de Nathan rougissent et la pièce s'assombrit. Mon bébé n'est plus dans mes bras.

- Personne n'est prêt à vivre l'éternité dans un cycle infernal.

Je ne comprends pas ce qu'il fait ni même ce qu'il se passe et je finis par perdre connaissance.

Je me réveille étourdie et confuse. Puis une seule pensée me vient à l'esprit : ma fille. Elle n'est pas dans mon lit alors je me précipite vers son berceau, redoutant le pire. Je vois son petit corps immobile, son teint pâle. Elle est morte et mon monde se brise à nouveau. Je la prends dans mes bras et la serre contre moi. Je ne sens pas son cœur battre contre le mien, je n'entends aucun son. Elle n'a plus ce merveilleux parfum.
Je pleure à en être épuisée et je l'amène avec moi dans mon lit. Je suis si exténuée par tout ce malheur que je n'ai plus la force de faire quoi que ce soit d'autre que de laisser le sommeil s'installer à nouveau.

Je me réveille étourdie et confuse. Puis une seule pensée me vient à l'esprit : ma fille. Elle n'est pas dans mon lit alors je me précipite vers son berceau, redoutant le pire. Je vois son petit corps immobile, son teint pâle. Elle est morte et mon monde se brise à nouveau. Je la prends dans mes bras et la serre contre moi. Je ne sens pas son cœur battre contre le mien, je n'entends aucun son. Elle n'a plus ce merveilleux parfum.
Je pleure à en être épuisée et je l'amène avec moi dans mon lit. Je suis si exténuée par tout ce malheur que je n'ai plus la force de faire quoi que ce soit d'autre que de laisser le sommeil s'installer à nouveau.

Je me réveille étourdie et confuse. Puis une seule pensée me vient à l'esprit : ma fille. Elle n'est pas dans mon lit alors...

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