Chapitre 10

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Claire - Appartement 54

- C'est notre dernière répétition avant le grand spectacle de demain, nous annonce le metteur en scène. Vous connaissez bien votre texte, vous maîtrisez votre gestuelle et la mise en espace. J'aimerais cependant que l'on fasse un dernier exercice afin que vous soyez complètement dans la peau de votre personnage. Quand on est comédien, on fait bien plus qu'interpréter un personnage. Vous devez être capable de vous abandonner pour vous fondre dans sa peau. Cet exercice s'appelle l'intériorisation. Présentez-vous tel que votre personnage le ferait. Parlez moi de ce que vous pensez, de ce que vous ressentez, de vos désirs et de vos craintes. Essayez de m'épater, conclut-il en me regardant, sourire en coin.

Je pense être la favorite du metteur en scène. Je pense aussi que les autres l'ont remarqué. Il me complimente souvent sur mon interprétation en disant des choses comme "Observez Claire, constatez son changement d'émotion dans ce dialogue".

Je me sens prête et confiante pour la pièce de demain. Rien de tout cela n'aurait été possible sans mes jambes.

Le jour suivant, je me réveille fatiguée. Ce sont encore ces cauchemars incessants sur l'accident de voiture de mes parents. Cela faisait longtemps que je n'en rêvais plus. Mais les cauchemars sont revenus, et ce, fréquemment depuis que j'ai commencé à avaler ces maudites gélules noires. La nuit, je redeviens celle que j'étais à travers le rêve : l'adolescente qui devient orpheline tout en perdant l'usage de ses jambes. Le crash de la voiture, les bruits métalliques assourdissants, l'ange de la mort, la chute, puis le réveil douloureux à l'hôpital. Quand je me réveille le matin, je ne suis plus cette fille-là. Je suis une jeune femme en parfaite santé qui vit de sa passion... et qui brise des tibias une fois par mois.

Je ne peux pas continuer à jouer ce rôle. Lors de la répétition d'hier, le metteur en scène nous a donné un conseil après avoir utilisé la technique de l'intériorisation : "Quand vous terminez l'exercice, il est important de vous détacher du personnage. Car lorsqu'on vit à travers un personnage trop longtemps, la limite entre celui-ci et le comédien devient difficile à différencier".

Je pense qu'il a raison : quand on porte un masque trop longtemps, il finit par ne faire qu'un avec votre peau.

Il est temps que je trouve un moyen de me passer des gélules noires tout en conservant mes jambes, car je ne suis pas prête à revenir sur mon rôle précédent. "Vous parviendrez à briser le cycle" m'a dit Catherine. Et comme elle l'a évoqué, il me faut un plan.

Je devrais peut-être me renseigner un peu plus à propos des résidents de cet immeuble. Ils sont certainement nombreux à être à la merci de Léviathan. Plus j'en apprendrai sur eux, plus j'en apprendrai sur lui et ses manigances. Je dois savoir comment il fonctionne pour y trouver une faille.

Au rez-de-chaussée de l'immeuble, je regarde les noms sur les boîtes aux lettres. Les rechercher sur internet et les réseaux sociaux m'aideront peut-être à en savoir plus sur eux. Catherine m'a dit être prête à m'aider dans ma quête, elle pourra peut-être m'en dire plus sur certains d'entre eux.

Je découvre que l'un d'eux est un docteur. Plus précisément un psychologue spécialisé dans l'hypnose. Peut-être devrais-je m'y essayer afin de ne plus faire mes cauchemars ?

En fin d'après-midi, nous répétons une dernière fois sur scène avant le grand show. Je suis surexcitée que mon rêve soit à portée de main.

Puis, nous nous retranchons dans les coulisses pour les dernières préparations pendant que le public s'installe peu à peu.

Tout est absolument parfait : le jeu des comédiens est juste, le ton est maîtrisé et je me sens si reconnaissante de jouer ici entourée de personnes talentueuses. Au fur et à mesure que j'enchaîne les répliques, je commence à ressentir une certaine nostalgie anticipée. C'est comme si je commençais déjà à être triste que cet instant soit éphémère alors qu'il n'est même pas terminé.

Je me recentre sur mon personnage. Car sur scène, je dois être tout sauf moi-même.

À la fin de la pièce, nous nous alignons pour faire la révérence et nous savourons les applaudissements du public. Et un peu plus tard, notre metteur en scène nous félicite tous puis me prend en aparté pour me parler en privé.

- Claire, tu as été remarquable ce soir !
- Je vous remercie. J'ai trouvé que l'on avait tous très bien joué. Je suis si contente. Je crois d'ailleurs n'avoir jamais été aussi heureuse.

- Je suis ravi de l'entendre. Vous êtes faite pour être comédienne. J'ai rapidement remarqué que c'était pour vous une véritable passion. Et j'ai d'ailleurs une bonne nouvelle à vous annoncer : un agent m'a approché et souhaiterait s'entretenir avec vous. Je ne les connais que de nom mais ils sont réputés pour dénicher de nouveaux talents. Voici leur carte. Si j'étais vous, je les contacterais dès demain.

- Je le ferai, c'est certain. Je vous remercie infiniment, rien de tout cela n'aurait été possible sans vous.

En rentrant chez moi, je m'allonge dans mon lit où je prends le temps de me remémorer chaque instant de cette soirée. C'était vraiment exceptionnel, et il n'y a absolument rien d'autre que je n'ai jamais eu autant envie de faire. Cette vie-là, c'est celle que je veux vivre. Les contreparties en moins. Je regarde la carte de l'agent entre mes doigts et je m'imagine déjà mener une vraie vie de comédienne.

Le lendemain matin, je suis réveillée par le bruit de quelqu'un frappant à ma porte. Dans ces cas-là, j'ai pris pour habitude de regarder mon calendrier son mon téléphone pour m'assurer de ne pas être en retard par rapport à mes dettes. Il me reste encore une semaine pour faire ce que je dois faire.

C'est Sarah qui frappe à ma porte et je l'invite à entrer.

- C'est la merde, m'annonce-t-elle.
- Qu'est-ce qu'il y a ? je lui demande.
- Regarde, me dit-elle en me tendant le journal de ce matin.

Des junkies se réveillent les doigts amputés et les jambes cassées.

Sarah doit lire l'expression de mon visage : je suis surprise et anxieuse. Et contre toute attente, je m'efforce d'enregistrer cette émotion dans un tiroir mental de mon cerveau pour la ressortir lors d'une scène adéquate. C'est aussi cela qui fait de moi une véritable comédienne.

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