Chapitre 11

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Docteur Livier - Appartement 41

- Nous allons commencer l'hypnose. Installez-vous confortablement et fermez les yeux. Vous allez prendre une grande inspiration et une longue expiration. Lors de l'inspiration, visualisez un demi-cercle qui se dessine. Et lors de l'expiration, l'autre moitié vient refermer ce cercle. Continuez à visualiser ce cercle qui se répète à chaque respiration. Sachez que vous êtes en sécurité, que vous gardez le contrôle à tout moment. Vous pouvez choisir de revenir à un état de veille normale quand vous le souhaitez.

Je n'ai reçu Adrienne qu'une seule fois, et je pense pourtant qu'elle est l'une de mes patientes les plus énigmatiques. Elle réside également dans cet immeuble, et elle est venue me consulter en raison de son amnésie. Lors de notre première séance, elle m'a raconté avoir été plongée dans un coma à la suite d'un accident de ski. Son coma ayant duré plusieurs mois, elle s'est réveillée amnésique. Des bribes de souvenirs lui refont surface mais tout est très flou.

- Imaginez un lieu calme. Vous aviez évoqué lors de notre dernière séance des souvenirs d'une chambre d'enfant ? je lui demande.
- Oui, c'est cela.
- Projetez-vous dans cette chambre. Soyez conscientes de la couleur des murs, du sol et des objets qui remplissent la pièce.

J'excelle dans l'hypnose. J'ai une capacité à plonger les patients au plus profond de leur inconscient. Ils y découvrent des parties d'eux-même que le cerveau s'est efforcé de cacher.

- Décrivez-moi cette pièce, Adrienne. Que voyez-vous ?
- C'est une chambre bleu clair. Cette couleur me fait penser à la mer. Je pense bien que cette pièce était ma chambre d'enfant.
- C'est très bien Adrienne. Des éléments vous semblent familiers, ce qui est bon signe. Y a-t-il autre chose que vous pouvez observer ?
- Il y a un autre lit dans cette chambre.
- Voyez-vous quelqu'un sur ce lit ? Ou des objets personnels autour ?
- Non, je... le décor se mélange, je me perds un peu.
- Tout va bien Adrienne, rappelez-vous que vous êtes ici en sécurité, avec moi. Vous pouvez choisir de sortir de l'hypnose quand vous le souhaitez.

Il y a comme un vide, une absence dans sa chambre d'enfant. Quelque chose d'incomplet. Il est peut-être trop tôt pour y mettre le doigt dessus aujourd'hui.

- Tranquillement, vous sortez de cette chambre. Y a-t-il un autre endroit qui vous parle ?
- Je crois me souvenir d'un chalet. Les alentours sont enneigés et montagneux.
- C'est un bon début. Projetez-vous autour de ce chalet et laissez vos sens s'éveiller. Vous sentez le soleil sur votre peau, le vent frais. Vous ressentez le froid autour de vous, et vos habits d'hiver couvrent votre peau. Vous y êtes ?
- Oui, j'y suis. J'ai l'impression de revivre un souvenir.
- Très bien. Y a-t-il des personnes autour de vous ?
- Il y a des traces de ski, qui continuent vers un chemin pentu. Je pense que je sais skier, ou du moins j'ai déjà fait du ski.
- Peut-être pourriez-vous vous servir de vos skis et suivre ces traces ?

Je sens Adrienne être de moins en moins à l'aise. Il y a comme un élément qui la dérange. Quelque chose de refoulé dans ses souvenirs.

- Et si vous vous laissiez glisser sur cette pente ?
- Je... j'ai mes skis à mes pieds mais je n'arrive pas à voir au-delà de la pente. Je n'ose pas avancer.
- Rien ne vous oblige à le faire Adrienne, vous êtes maîtresse de vos choix, ici.

Adrienne est nerveuse. Ses pieds s'agitent doucement et sa respiration devient irrégulière. Il se peut qu'elle ait vécu un stress post-traumatique lié à son accident. Je meurs d'envie d'en savoir plus, mais mon éthique professionnelle prend le dessus.

- Vous allez revenir avec moi Adrienne. Concentrez-vous sur le son de ma voix. Vous souvenez-vous de l'exercice que nous avions fait en début de séance ? Concentrez-vous sur votre respiration et imaginez un demi-cercle se tracer lors de l'inspiration. Quand vous expirez, l'autre moitié du cercle se dessine pour le compléter.

Un peu plus tard, je reçois une autre patiente.

- La première séance est plus une séance de thérapie. Elle peut parfois mener à une séance d'hypnose si j'ai assez d'éléments pour la commencer. Mais d'abord, parlez-moi un peu de vous.
- Je m'appelle Claire et je suis comédienne. J'habite aussi dans cet immeuble, au cinquième. Pour vous raconter rapidement mon histoire, j'ai perdu mes parents il y a quelque temps dans un accident de voiture qui a fait de moi une orpheline, juste avant d'atteindre la majorité. Récemment, j'ai été recrutée pour jouer dans une pièce de théâtre et bien que ce n'était qu'un second rôle, ce fut une expérience incroyable. Les répétitions - tout autant que la production finale - m'ont apporté énormément de satisfaction. J'ai récemment été contactée par une agence qui souhaite s'occuper de ma carrière artistique, ce qui est une chance inouïe ! Et quand ma vie avance enfin de façon positive, je refais sans cesse des cauchemars sur l'accident de mes parents.
- Et vous désirez faire de l'hypnose pour cesser ces cauchemars.
- Entre autres. J'ai aussi un autre problème : je me suis mise à acheter de la drogue. Enfin, ce sont des anxiolytiques, des benzodiazépines pour être précise, revendus sur le marché noir. Ces gélules sont le seul moyen que j'ai trouvé pour me débarrasser de mes cauchemars. Je crois en être devenue complètement dépendante. Au début, je pensais avoir le contrôle : je prenais des doses régulières -une par jour- et j'étais en capacité de payer ma dette.

Il y a une familiarité dans son discours.

- Vous ne l'êtes plus, à ce jour ?
- Maintenant que la représentation de la pièce de théâtre est terminée, j'ai peur de ne pas pouvoir payer ce que je lui dois. Il m'est déjà arrivé d'être en retard sur mon paiement et croyez-moi, il a su se montrer convaincant. Bien que je reste optimiste sur ma carrière qui progresse, je ne suis pas totalement confiante. Le monde du théâtre est instable, et rien ne me garantit de pouvoir toujours jouer un rôle. J'ai l'impression que dès que je commence à prendre le contrôle, je ne fais que le perdre. J'aimerais pouvoir m'extirper de ce cycle infernal, et je recherche quelqu'un qui sera capable de m'aider. Vous comprenez, Docteur ?

Je vois clair dans son jeu. Son récit n'est probablement qu'un scénario inventé de toute pièce. Elle est sous l'emprise des gélules de Nathan. Elle s'est laissée entrer dans son cercle vicieux, sans pouvoir sortir la tête de l'eau. Elle dit rechercher de l'aide, mais ce qu'elle veut surtout, ce sont des alliés. Des personnes prêtes à s'unir pour se défaire de leur dépendance aux gélules noires. J'aimerais l'aider, mais je ne peux pas prendre le risque de nuire à Nathan. Il est bien trop puissant pour moi. Pour nous tous.

Alors je vais lui répondre de sorte à ce qu'elle ne voit là aucun message d'adhésion. Cependant, je tiens à garder un œil sur elle.

- L'addiction est une maladie courante, Claire. Même en ce qui concerne les benzodiazépines. Je pense plutôt pouvoir vous aider directement sur vos cauchemars. Quand bien même vous pensez être accro aux anxiolytiques, je pense qu'il vaut mieux traiter le problème de fond. Après tout, une fois que vos cauchemars cesseront, l'addiction pourrait elle aussi diminuer.

J'applique alors la mise en transe habituelle. Beaucoup de spécialistes du genre utilisent le métronome, un moyen efficace et classique. D'autres préfèrent faire imaginer aux patients un ballon entre leurs mains qui dégonfle en même temps qu'ils poussent une longue expiration. De mon côté, j'aime utiliser l'image du cercle qui se dessine et qui forme un cycle. L'être humain a toujours aimé la continuité. Cela apporte pour eux un sentiment de logique et de constance. Mais surtout, de sécurité. Et c'est uniquement quand le subconscient se sent en sécurité, qu'il peut explorer des terrains cachés.

Comme je le disais, j'excelle dans l'hypnose. Mais je n'ai pas toujours été capable d'atteindre ce niveau d'excellence. La mise en trans, comme l'hypnose elle-même sont bien plus complexes qu'elles ne le paraissent. Il est difficile de rentrer en profondeur dans les mécanismes déviants de leur inconscient. Mais grâce aux gélules de Nathan, j'ai pu aller encore plus loin qu'un hypnothérapeute ordinaire aurait pu le faire. Je suis le seul capable d'accéder à un tel exploit.

Aujourd'hui, je pense avoir trouvé de quoi payer ma dette.

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