Chapitre 13
Sarah & Carl
Appartement 32
Ils m’ont dit que la bande son était absolument parfaite. Le directeur artistique a félicité mon travail et a fait écouter mes enregistrements à un confrère chef d’orchestre. Très vite, un rendez-vous a été fixé pour me faire passer une audition. Le lendemain, j’ai eu confirmation comme quoi j’allais jouer au sein d’un orchestre pour un concert classique. Ils ont même accepté ma condition : intégrer l’orchestre en tant que soliste. Il est hors de question que la perfection de mon art soit dissimulée dans la masse.
Quand je rentre à l’appartement, Carl me propose une promenade dans la ville. Nous marchons tranquillement dans les rues et je me sens particulièrement de bonne humeur.
- Regarde, me glisse-t-il en m’indiquant la vitrine d’une librairie. Je reconnais son visage dans le coin de la première de couverture. Le bas du livre est recouvert par un papier indiquant : Best Seller.
- Carl ! C’est vraiment génial ! Félicitations ! Je suis si fière de toi.
Nous entrons à la librairie pour voir ça de plus près et nous échangeons sur son succès imminent. Pendant un instant, j'hésite presque à lui avouer que je continue à prendre les gélules noires. Il est si épanouit. Il sait ce que ça fait quand le talent est reconnu. Peut-être pourra-t-il me comprendre ?
- Je n’en reviens pas, me dit-il. Tu te rends compte ? J’ai réussi ! ajoute-il avec un grand sourire dégoulinant de fierté.
“J’ai réussi” ? Nous avons réussi. Qu’il est culotté ! Aurait-il oublié les personnes ayant contribué à son succès ? C’est Nathan qui lui a fourni les gélules. Et c’est moi qui a sectionné tous ces doigts après qu’il n’a effectué qu’un simple repérage. Serait-il imbu de sa personne ? Hors de question que je lui révèle quoi que ce soit. Il ne voit pas les choses comme moi. Il ne me comprendrait pas.
Nous nous séparons quelques instants pour regarder d’autres livres et ouvrages. Quand je m’approche du petit stand de journaux et de magazines, un journal capte mon attention. Je lis avec surprise le titre : “Des junkies se réveillent les doigts amputés et les jambes cassées”. J’aimerais prendre l’article en photo mais la vendeuse âgée et peu commode me guette du regard. Elle doit détester voir les gens lire sans acheter. Alors je saisis ce maudit journal et me dirige vers elle pour l’acheter.
- Depuis quand tu lis le journal ? me surprend Carl.
- Oh, je me suis mise aux mots croisés, fléchés et autres jeux dans ce genre. Ça m’aide à me détendre, je réponds en me pressant de plier ce journal afin de le glisser rapidement dans mon sac.
Un peu plus tard, nous rentrons dans l’immeuble.
- Je vais voir si on a du courrier, lui dis-je. Monte, je te rejoins.
Entre les factures et la publicité, je perçois une petite enveloppe noire. Il s’agit d’une invitation pour une cérémonie afin de célébrer l’achèvement de la construction de l’immeuble d’à côté. Tous les résidents du quartier y sont conviés.
- Bonsoir Sarah, dit une voix que je reconnais.
- Bonsoir Nathan.
- Je vois que vous avez reçu mon invitation.
- Oh, c’est vous qui avez acheté l’immeuble voisin ?
- Tout à fait. Cet immeuble est fin prêt et je compte bien le célébrer. Les nouveaux habitants y seront, ainsi que le voisinage et le Maire. Je me demandais, accepteriez-vous de jouer de votre instrument ? Il ne s’agira pas d’une musique de fond, mais plutôt d’un mini concert. Je tiens à ce que vous ayez l’attention de tous les invités et qu’ils découvrent votre talent. Je vous paierai selon vos tarifs, bien sûr.
- Oui Nathan, c’est avec plaisir !
- Ravi de l’entendre !
Le soir-même, je me suis rendu dans l’appartement de Claire pour lui montrer le journal.
Et une semaine plus tard, je l’attends dans ma voiture, près de notre immeuble. L’article stipulait un potentiel règlement de comptes entre dealers mais qu’ils étaient toutefois perturbés par le fait que les mains étaient soigneusement désinfectées et bandées, comme l’auteur des faits regrettait amèrement son geste. Il mentionnait également que cela pouvait être l'œuvre d’un psychopathe.
- Combien de temps il te reste pour ta dette ? je lui demande quand elle s’installe.
- Il me reste pile une semaine.
- Pareil pour moi.
Nous avons convenu de nous rendre dans un autre lieu, non loin de celui où nous avions mutilés ces sans-abris.
- Tu sais, commence Claire, j’aimerais trouver un moyen de ne plus dépendre de ces gélules. Imagine s’il y avait un moyen de contourner notre dette ?
- Comme quoi ?
- Je ne sais pas encore. Mais je commence à faire des recherches. Je pense que certains résidents pourraient en savoir davantage.
- Tu voudrais piéger Nathan ?
- En quelque sorte. Du moins l’empêcher de nous imposer ses dettes morbides. Il doit y avoir un moyen de contourner son chantage, et je compte bien le découvrir.
- Et si tu échoues, Claire ? Tu pourrais soit te retrouver en enfer, peu importe ce que cela veut dire, soit te retrouver avec des jambes inertes. Es-tu prête à prendre ce risque ?
Et je me demande si je suis prête à ce qu’elle prenne ce risque. Et si elle piégeait Nathan, l’empêchant de me procurer mes gélules noires ? Honorer notre dette ne me convient pas non plus, mais je commence tout juste à récolter les fruits de notre pacte.
Au moment où je pensais que Claire pourrait être une complice, je la perçois désormais comme une potentielle menace.
On arrive au repaire sans encombre, mais nous redoublons de méfiance dans ce nouvel environnement. Des sans-abris et des crackhead nous dévisagent.
On repère une arrière-cour à ce bâtiment abandonné, infesté de junkies. Au vu de la pluie, ils se sont tous réfugiés à l’intérieur, sauf un. Ou plutôt une. Elle a dû se défoncer avant que la pluie tombe.
Je lui fais respirer un produit qui l’endormera à coup sûr, au cas où elle serait en fin de trip. Claire sort machinalement la seringue anesthésiante de son sac. Je le vois bien qu’elle n’y prend aucun plaisir, mais elle fait ce qu’elle fait avec un certain détachement. C’est comme si elle était devenue quelqu’un d’autre, avant de redevenir elle-même un peu plus tard. Quant à moi, je sors mon sécateur fétiche.
- Elles sont là ! dit une voix à l’autre bout de la cour.
Nous nous redressons toutes les deux, surprises. Certainement des drogués, eux aussi. Peut-être des proches de ceux à qui j’ai sectionné les doigts. Ils sont quatre et nous ne ferons pas le poids contre eux, même si Claire à une batte de baseball.
Elle me montre de la tête une fenêtre sans vitre dont on peut passer au travers pour se sortir d’ici. On s’y précipite toutes les deux et les quatre junkies nous poursuivent. Je passe en première puis aide Claire à passer. L’un d’eux tente un coup de couteau et parvient à lui toucher le dos. Je saisis la batte et en profite pour mettre un grand coup sur sa tête. Il tombe au sol.
Nous nous ruons vers l’extérieur et nous traversons les petites ruelles qui devraient nous mener jusqu’à la voiture. Heureusement, ils n’ont pas pu voir dans quelles directions nous sommes allées. Claire me devance et je vois sur son dos une ligne de sang horizontale traverser ses vêtements.
Nous arrivons à la voiture et nous nous réfugions à l’intérieur. Je m’empresse de démarrer quand quelqu’un brise la vitre de la portière côté passager. Nous étions tellement surprises qu’on ne l’a même pas vu entrer son bras pour déverrouiller la portière. Il l’ouvre et tire Claire dehors.
Je prends la batte de baseball placée entre nos sièges et sors de la voiture pour les rejoindre. Je lui fracasse le dos puis le crâne.
Il est complètement assommé sur le sol. Claire regarde autour de nous et je fais de même. Personne en vue. Ses acolytes ont dû suivre un autre chemin. Une idée me vient.
- Faisons-le maintenant, je lui suggère.
- Quoi ? Mais t’es folle ! Il faut partir d’ici.
- Claire, si c’est difficile d’y arriver aujourd’hui, ce sera pire les fois suivantes ! C’est le moment !
- Non Sarah, c’est trop risqué ! On est à l’extérieur, on pourrait nous voir ! Ils pourraient nous retrouver !
- Alors on l’emmène ? On n’a qu’à le foutre sur la banquette arrière.
- Et s’il se réveille pendant que tu conduis ? J’ai laissé les produits et les bandages là-bas, c’est trop compliqué de l’emmener avec nous, il faudra se débarrasser du corps ensuite. Et puis si ça se trouve tu l’as tué. On doit le faire sur des personnes vivantes. Sarah je t’en conjure, fichons le camp, maintenant !
Elle me déçoit. Cette soirée me déçoit. Je déteste quand les événements ne se déroulent pas comme prévu.
Nous remontons dans la voiture et veillons à ne pas être suivies. Pendant que je conduis, des images très vives de cette soirée apparaissent sur le pare-brise. Les essuie-glaces ne suffisent pas à balayer ces souvenirs.
Puis je me rappelle d’un autre élément très important : il ne me reste plus qu’une semaine pour payer ma dette.

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