Frédérique Matéo - L’étrangère

4 minutes de lecture

Pézenas, France - 199X

Aujourd’hui, le boulanger est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. Lorsque je suis allée chercher mon pain ce matin, seule son apprentie se trouvait derrière le comptoir. Elle paraissait plus fatiguée que d’habitude, avec ses cernes et ses joues creuses. Elles se lèvent tôt. Enfin, je crois. J’ai entendu dire qu’avec leurs machines, les boulangers n’avaient même plus besoin de travailler la nuit. Peut-être que l’apprentie ne savait pas encore s’en servir. Ou peut-être que ces machines ne fonctionnaient pas partout.

J’aimais bien le pain du boulanger. Celui de l’apprentie semblait pourtant presque identique. J’ai demandé ma demi-baguette habituelle, pas trop cuite. Pendant qu’elle l’enveloppait dans le papier, je lui ai présenté mes condoléances. Elle a simplement hoché la tête.

Puis elle a dit : « Ça fera un euro. »

J’ai hésité avant de sortir mon porte-monnaie. « Ça fait combien en francs déjà ? »

Elle a réfléchi quelques secondes sans répondre tout de suite. Alors je lui ai tendu plusieurs pièces au hasard. Elle en a choisi certaines sans vérifier les autres.

Même après toutes ces années, je trouve encore difficile de calculer en euros. Quand j’étais petite, ma mère hésitait déjà devant les caisses. Les commerçants attendaient en silence pendant qu’elle recomptait les pièces dans sa main. Je me souviens surtout du bruit métallique.

Certaines choses changent moins vite que le reste.

En sortant de la boulangerie, je me suis aperçue qu’il pleuvait. Pas une vraie pluie, seulement quelques gouttes, juste assez pour assombrir le papier autour du pain. J’ai glissé la demi-baguette sous mon manteau et accéléré un peu le pas.

Je n’aime pas les sandwiches mouillés.

Le midi, je mange presque toujours la même chose. Du pain, quelque chose à mettre dedans puis le retour au bureau. Avec le temps, je me suis habitué à préparer mon déjeuner à l’avance. Mon père faisait pareil. Il appelait ça sa gamelle. Le mot me faisait rire quand j’étais enfant.

La pluie s’est arrêtée avant le carrefour.

C’est là que j’ai croisé la voisine et sa fille. La petite tenait sous son bras une boîte en plastique rose. Elle a remarqué que je regardais la boîte et me l’a montrée aussitôt. « Regarde, c’est mon manger. »

J’ai hoché la tête. Le plastique semblait encore chaud.

Puis elle a aperçu ma demi-baguette. « Je peux avoir le quignon ? »

Je lui ai demandé pourquoi elle y tenait autant. « Parce que j’aime bien. »

Sa mère lui a dit que ce n’était pas poli, mais la petite continuait de regarder le pain sans détourner les yeux. Alors j’ai haussé les épaules et lui ai laissé le quignon.

Elle l’a arraché presque immédiatement avant de repartir en sautillant.

Je n’aurai pas de quignon aujourd’hui.

Comme les autres fois.

Après être rentrée chez moi, j’ai préparé mon sandwich puis me suis assis dans le salon. Pendant plusieurs minutes, j’ai regardé l’horloge au-dessus du meuble télé.

Je me suis demandé si je travaillais aujourd’hui.

Je ne parvenais plus à me souvenir du bureau la veille. Ni même avant-hier. Les journées finissaient souvent par se ressembler quand on vivait seul, mais cette fois quelque chose résistait davantage. Comme un détail absent.

Pourtant, toute la matinée paraissait correcte.

Le réveil difficile. La radio pendant le petit-déjeuner. La lumière du miroir dans la salle de bain. La descente de la rue jusqu’à la boulangerie. La voisine et sa fille au carrefour.

Ensuite, il devait y avoir le bus. Puis le comptable à l’entrée du bureau. Les courriers à trier. La secrétaire derrière sa vitre.

Toujours dans le même ordre.

J’ai essayé de me rappeler ce que j’avais fait de différent la veille. Rien ne me venait.

Alors j’ai continué de regarder l’horloge.

Je me suis ressaisie en entendant le tic-tac. L’heure du bus approchait.

J’ai attrapé mes affaires puis suis descendu rapidement dans la rue. Quelques minutes de plus et je le ratais. Le conducteur m’a aperçu au dernier moment et a attendu avant de refermer les portes.

À l’intérieur, plusieurs passagers se sont écartés sans rien dire pendant que je cherchais une place. Je me suis finalement assis près d’un vieux monsieur occupé à lire son journal.

Le bus a redémarré.

Sans lever les yeux de la page, il s’est mis à parler : « Les américains ont repris l’offensive. Plusieurs tonnes de bombes cette fois. Ces terroristes n’auront aucune chance. »

Sa voix était sèche et régulière. Une voix de professeur ou de présentateur télé. Comme il attendait une réponse, j’ai fini par dire : « Ce sera rapide alors. »

Il a tourné légèrement la tête dans ma direction. « Je l’espère. Ça fait des années qu’on entend parler de cette guerre. Ils devraient en finir une bonne fois pour toutes. Sinon ils repartiront encore pour dix ans. »

J’avais déjà entendu cette phrase quelque part. Peut-être pour une autre guerre.

Le vieux monsieur a continué de commenter les articles pendant plusieurs arrêts. Il parlait souvent du pétrole. Presque à chaque phrase. Comme je ne connaissais pas grand-chose au sujet, je me suis contenté d’acquiescer de temps en temps.

Le journal semblait lui suffire pour comprendre le monde.

Quand le bus est arrivé au terminus, je suis descendu pour prendre ma correspondance. Le vieux monsieur est resté à sa place derrière la vitre.

J’aurais voulu savoir de quelle guerre il parlait exactement.

Aujourd’hui, l’apprentie n’était plus là. Ou peut-être depuis plusieurs jours déjà, je ne sais pas.

Une autre personne se tenait derrière le comptoir.

J’ai demandé ce qu’était devenue l’apprentie.

L’homme m’a regardé quelques secondes avant de hausser les épaules. « Je viens d’arriver », a-t-il répondu.

Le pain avait la même odeur que d’habitude.

J’ai demandé une demi-baguette pas trop cuite.

Pendant qu’il cherchait la monnaie, j’ai regardé derrière lui. Les étagères semblaient identiques. Pourtant quelque chose paraissait différent dans la disposition. Peut-être la caisse. Ou les affiches derrière le fournil. Je n’aurais pas su dire quoi exactement.

« Ça fera un euro vingt. »

Il me semblait que c’était moins cher avant.

Mais je n’en étais plus vraiment certain.

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