Agent spécial JTT047101111 - Cathode-ray dream 1/3

5 minutes de lecture

Bethel, Norembergue – 199X

L’agent spécial JTT047101111 arriva à Bethel en milieu d’après-midi, sans retard. La route qui y menait était droite sur plusieurs kilomètres, bordée d’arbres trop réguliers. Il nota cela sans y accorder d’importance. Les dossiers mentionnaient une disparition, un homme d’une quarantaine d’années, et quelques signalements de comportements jugés incohérents par l’entourage. Rien qui ne justifie un déplacement long. Rien qui ne justifie non plus de ne pas venir.

La ville apparaissait comme attendu. Quelques rues principales, des maisons espacées, une station-service encore ouverte malgré l’heure. Les Twin Peaks se dessinaient au loin, comme un élément de décor que personne n’aurait pensé à commenter.

Il coupa le moteur. La radio resta allumée une seconde de trop avant de s’éteindre d’elle-même. Un souffle bref persista, puis plus rien.

Le premier contact eut lieu à la station-service. Un homme derrière le comptoir, d’un âge difficile à fixer, leva les yeux avec un léger retard.

- Vous cherchez quelque chose ?

La question était posée correctement. Le ton, lui, évoquait autre chose. Pas de curiosité, pas de méfiance non plus. Une sorte d’application neutre.

JTT047101111 montra son badge. L’homme hocha la tête.

- Oui, j’ai entendu. C’est triste. Il marqua une pause, puis ajouta : Enfin, ça dépend.

L’agent ne répondit pas. Il attendit. L’homme reprit, avec le même sérieux :

- Vous prenez de l’essence ?

La conversation se termina là.

À l’extérieur, le vent ne produisait aucun bruit perceptible dans les arbres. Une voiture orange rouille passa lentement, puis repassa dans l’autre sens quelques minutes plus tard.

Le dossier mentionnait plusieurs témoignages concordants. Des détails identiques, rapportés par des personnes qui n’avaient, selon toute logique, pas eu de contact entre elles. Une phrase revenait régulièrement, notée sans commentaire par les enquêteurs locaux : Il n’était pas à sa place.

Aucune précision supplémentaire.

JTT047101111 se rendit ensuite au poste de police. Le bâtiment était ouvert, éclairé mais sans activité visible. Une radio diffusait un programme local à faible volume. Une voix parlait d’un sujet difficile à identifier. La météo, peut-être. Ou autre chose. Les phrases semblaient complètes mais leur enchaînement manquait de nécessité.

Un officier était assis derrière un bureau. Il leva les yeux immédiatement, cette fois.

- Vous êtes en avance.

- Non.

L’homme réfléchit brièvement.

- Oui, c’est possible.

Il se leva, fouilla dans un tiroir, en sortit un dossier qu’il posa devant l’agent.

- Tout est là. On a fait ce qu’il fallait.

JTT047101111 ouvrit le dossier. Les pages étaient en ordre. Certaines annotations semblaient avoir été écrites avec le même stylo, la même écriture, malgré des dates espacées.

- Vous connaissiez la victime ?

- Comme tout le monde.

- C’est-à-dire ?

- On savait qu’il était là.

Silence.

La radio grésilla légèrement. La voix continua, toujours sur le même ton égal.

- …et demain devrait ressembler à aujourd’hui, si rien ne change.

L’officier écouta quelques secondes, puis hocha la tête.

- C’est généralement comme ça que ça se passe.

JTT047101111 referma le dossier.

Rien, dans l’immédiat, ne contredisait une lecture simple de la situation. Une disparition. Une communauté cohérente. Des réponses disponibles.

Simplement, chaque élément semblait légèrement factice. Pas assez pour être contesté. Suffisamment pour ne pas s’assembler naturellement.

À l’extérieur, la voiture repassa une troisième fois.

L’agent spécial JTT047101111 quitta le poste sans signaler son départ. Personne ne lui demanda rien. La radio resta allumée derrière lui.

Dehors, la lumière avait légèrement changé. Les ombres semblaient plus courtes ou mal orientées.

Il nota l’heure. Elle correspondait.

Dans la rue principale, deux personnes discutaient devant une vitrine fermée. Il passa à proximité sans ralentir.

- Il n’était pas à sa place, dit l’une.

- Oui, répondit l’autre. C’est ce qu’on a dit.

Le ton était posé, sans tension. Une conversation ordinaire. JTT047101111 continua sa marche.

Plus loin, une femme sortit d’une maison avec un sac vide. Elle s’arrêta en le voyant.

- Vous cherchez quelque chose ?

L’agent la regarda brièvement.

- Peut-être.

Elle hocha la tête.

- Ça dépend. Silence. Puis elle reprit : Vous avez essayé plus loin ?

Elle désignait une direction sans point particulier. L’agent nota le geste. Il ne regarda pas dans cette direction.

En continuant, il remarqua une chaise posée contre un mur. Elle n’était pas là quelques minutes auparavant. Il en était raisonnablement certain. Aucun signe de déplacement. Aucun bruit associé. Elle était simplement présente.

Il passa devant sans s’arrêter.

Un peu plus loin, la voiture aperçue plus tôt était stationnée moteur éteint. Le conducteur était toujours à l’intérieur. Les mains posées sur le volant, immobiles.

La radio du véhicule était allumée.

- …vous êtes en avance.

La voix était celle de l’officier du poste. Un court silence.

- Non.

Puis un léger grésillement. La séquence s’interrompit.

JTT047101111 resta immobile quelques secondes. Le conducteur ne réagit pas. Il regardait droit devant lui, sans cligner.

L’agent reprit sa marche. Il sortit un carnet, nota les occurrences sans commentaire.

Il s’arrêta devant une vitrine. Son reflet lui parut stable. Aucun retard perceptible. Il détourna le regard.

La radio, quelque part derrière lui, reprit.

- …vous prenez de l’essence ? Puis, après une pause trop longue : Enfin, ça dépend.

Un chien aboya à distance. Le son se répéta une seconde fois, identique, sans variation. Puis plus rien.

Il leva les yeux vers les Twin Peaks. Leur position n’avait pas changé. Ou pas assez pour être mesurable.

Il relit ses notes, vérifia sa montre : les horaires ne concordaient pas. Il souffla par le nez.

Un mouvement attira son attention sur le côté de la rue.

Une femme d’âge mûr, des couettes rousses brodées de gris, était assise sur un banc. Il ne se souvenait pas l’avoir vue en arrivant. Elle tenait un petit appareil posé sur ses genoux. Pas un enregistreur standard. Quelque chose de plus simple ou de moins défini.

Elle ne le regardait pas.

- Vous notez, dit-elle.

JTT047101111 s’approcha légèrement.

- Oui.

Elle acquiesça.

- Ça varie.

Silence.

- Qu’est-ce qui varie ?

Elle tourna enfin la tête vers lui. Son expression était stable, sans neutralité particulière. Juste posée.

- La structure.

Elle appuya sur un bouton. Un léger clic se fit entendre. L’appareil ne produisit aucun autre son.

- Vous enregistrez quoi ?

- Les différences.

- Entre quoi et quoi ?

Elle réfléchit brièvement.

- Entre ce qui est dit et ce qui est.

Elle se leva. Le mouvement était fluide, sans hésitation.

- Ça ne tient pas longtemps.

Elle passa à côté de lui sans le toucher. Son regard ne chercha pas à le croiser de nouveau.

- Vous devriez rester ici, ajouta-t-elle.

Elle désignait le banc.

- Pourquoi ?

Elle s’arrêta et ajusta.

- Pour voir.

Elle repartit ensuite, sans se retourner.

JTT047101111 observa le banc. Rien de particulier. Bois usé, structure stable.

Il s’assit. La radio, quelque part dans la ville, continua de diffuser.

- …et demain devrait ressembler à aujourd’hui…

Une voix différente cette fois. Ou peut-être pas.

- …si rien ne change.

Le vent passa entre les bâtiments sans produire de son.

Au bout de quelques minutes, une chaise apparut en face de lui, de l’autre côté de la rue. Il ne nota pas l’instant précis. Il nota simplement qu’elle n’était pas là avant.

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