Le plus vieux souvenir
On me demande souvent quel est mon premier souvenir. On me le demandait déjà à soixante ans, quatre-vingts et à nonante ans.
Quelle importance ? Le premier souvenir est toujours triste, sinon on ne s’en souviendrait pas. Enfin, c’est ce que je crois.
C’était en 1900. J’allais sur mes cinq ans.
Nous étions chez la comtesse de Beaufort. Mon frère et moi nous jouions avec Alice, la fille de la comtesse qui avait un an de plus que moi et un an de moins que Joseph. Les deux aînés m’avaient fait faux bons et je me retrouvai seule au milieu du parc. Dans une année latérale à la mienne, ma mère et la comtesse parlaient de choses et d’autres.
À l’époque, On croyait que les enfants ne comprenaient rien. Aujoud’hui, on sait qu’ils entendent tout, mais qu’ils comprennent différemment.
Mais, dis-moi, qui peut prétendre entendre exactement de la même manière qu’une autre personne ? Dorothy et Olivier peut-être.
Mais ce n’est pas d’eux qu’on parle maintenant. C’est de cette petite fille perdue dans ce grand parc qui voit au loin sa maman et la comtesse. Tellement perdue depuis qu’elle a fait ce songe qui va la ronger pendant des années, mais de cela, elle ne le sait pas encore.
Le rêve est horrible, il s’agit d’une diligence blanche emportée dans une crue historique de l’Ouvèze. Elle entend les cris, elle voit les visages et la diligence s’écrase contre le vieux pont romain. Pourquoi a-t-elle fait ce cauchemar ? Personne ne le sait, j’ai dû attendre quatre-vingt-deux ans pour le savoir. Mais nous y reviendrons plus tard, si j’ai le temps de terminer le fil de mon histoire.
La petite fille était là, les mamans n’étaient plus si loin. Par jeu ou par besoin de réconfort, la petite les suivait de quelques mètres derrière elle. Sa robe blanche sautillait tel un papillon au-dessus des fleurs, tandis que les longues jupes des femmes glissaient entre les roses du jardin.
Il avait plu continuellement depuis quatre jours, la nature regorgeait d’eau et les roses du parc en étaient quelque peu abîmées. De temps à autre, la comtesse, Dorothy caressait une de ses fleurs, l’égouttait d’un geste délicat. Elle aimait les roses. Elle aurait pu s’enorgueillir d’avoir une centaine de genres différents, mais elle ne le faisait pas, ce n’était pas le but de sa collection. Cela avait été la passion de son mari jusqu’à sa mort. Depuis, pour honorer sa mémoire, elle avait repris le flambeau. Au début, elle taillait les rosiers en guise d’exutoire face au deuil qui la frappait. Elle avait continué avec une dextérité dont elle ne se serait jamais crue capable. Elle n’y crut jamais, d’ailleurs ; elle recevait les compliments de ses visiteurs comme de gentils petits propos polis.
Dorothy venait d’Angleterre. Elle avait rencontré le comte de Beaufort lors d’un bal donné en l’honneur de la princesse Alice, la fille de la reine Victoria. Cela avait été le coup de foudre, dès la première danse. Deux mois après, elle quittait les brumes anglaises pour la chaleur provençale. Elle avait tout de suite adoré les odeurs, les arômes, la nature sèche et aride du bassin méditerranéen. Leur première fille était née un an après, ils l’avaient appelée Alice.
Ce jour-là, dans le parc, Dorothy pensait encore à ce terrible accident qui la séparait de son amour. Ils avaient été invités en Camargue dans une manage. Le comte, féru de chevaux, était allé avec les gardians chercher les taureaux pour une course. Lors de l’abrivade, un taureau bouscula son cheval qui se cabra. Le comte tomba avant d’être piétiné par les autres bestiaux. Dorothy ne pouvait se rappeler des événements qui s’enchaînèrent qu’avec une énorme boule dans la gorge. Elle avait l’impression qu’elle ne quitterait jamais vraiment le deuil tant cela lui avait été pénible. Ce n’était pas juste, le comte n’avait même pas vu sa seconde fille. Elle s’était aperçue qu’elle était enceinte, trois mois après l’enterrement. Dorothy appela l’enfant Victoria, en mémoire à ce merveilleux bal du début de leur histoire et pour clore le roman d’amour qu’ils avaient vécu. Cela faisait juste un an.
Catherine et Dorothy devisaient du don de prophétie de ma mère. Dorothy lui demanda, tout à coup, si on lui avait prédit la mort de son mari, aurait-elle pu l’éviter.
Catherine lui posa un regard bienveillant :
- La réponse à votre question est non, dit-elle très doucement. C’est impossible d’arrêter la roue du temps. L’heure du comte avait sonné et il était inscrit dans l’air que vous devriez endurer ce deuil. Je vous garantis que vous ne resterez pas seule longtemps…
- Un deuxième mari ? Sûrement pas ! j’adore la liberté et, pour tout vous dire, je pense sincèrement que ma capacité d’aimer est restée sous les sabots des taureaux.
- Ne vous fermez pas, votre capacité d’amour est infinie, il suffit de voir celui que vous portez à vos enfants. Celui que je vous annonce durera bien plus longtemps que votre vie sur terre, jusqu’à la mort de votre second époux.
- Quel est-il ?
- Je ne peux pas vous le dire, cependant, il est déjà dans votre paysage…
Dorothy s’arrêta et fixa Catherine avec de grands yeux étonnés, presque horrifiés. Catherine en rit avec bon cœur :
- Rassurez-vous, ce n’est pas Alphonse ! dit-elle. .
Dorothy rit à son tour. Alphonse Bonnel, le frère du mari de Catherine, était aussi déplaisant que son frère était charmant. Il était pédant, goujat et pervers. Dorothy ne supportait plus les œillades et les propos déplacés de cet homme. Charles, le mari de Catherine dut le menacer pour qu’il n’importunât plus la jeune veuve. Dorothy et Catherine reprirent leur promnade, légèrement perdues dans leur réflexion.
- La question que je me pose est l’impact de vos prédictions sur nos vies, demanda Dorothy.
Catherine prit le temps de réfléchir et de peser ses mots avant de répondre :
- Du courage, cela n’engendre que du courage et de la détermination. Si je vous donne un élément heureux de votre vie future, vous savez que le marasme de votre état actuel a une fin, cela peut vous aider à vivre plus sereinement les difficultés.
- Mais si vous voyez que la personne vivra des moments pénibles, voire insurmontables, ou qui débouchent sur une mort certaine, la leur annoncez-vous ?
- Non ! j’ai vu la mort de mon père arriver alors que rien ne la laissait présager. Je suis allée le voir, nous avons longuement parlé.
Catherine s’interrompit en se remémorant l’épisode. Elle reprit, pensive :
- Cependant, je crois qu’il se doutait qu’en venant à lui, je lui annonçais sa mort prochaine. Grâce à cela, il a pu partir tranquille.
- Je ne suis pas certaine que je serais tranquille si vous m’annonciez cela !
Catherine rit de bonne grâce, puis elle s’arrêta sous l’eucalyptus. Elle prit une feuille, la déchira et la huma d’une grande inspiration. Cela fit sourire Dorothy. Elle aussi ne pouvait passer sous l’arbre sans en sentir une de ces feuilles. L’eucalyptus était un joyau dans le parc. Il faisait une vingtaine de mètres de hauteur, sa musique était douce et rafraîchissante. Il arrivait souvent à Dorothy de s’installer en dessous pour lire ou pour réfléchir. Lorsque son chagrin avait été trop douloureux, elle s’y réfugiait et la tranquillité du lieu, à moins que ce soit l’arbre en lui même, la consolait.
La mort d’Adelin n’était pas la seule responsable à ce besoin de réconfort, elle avait dû également affronter les lois françaises pour garder le château et ses filles. Heureusement que Catherine lui avait présenté un notaire qui l’avait si bien défendu. Cela faisait quatre mois que le conseil de famille avait été entériné ; Charles Bonnel était le tuteur légal des enfants et malgré ses six enfants, il remplissait sa mission en visitant régulièrement les fillettes.
Catherine fixait Dorothy. Dorothy releva ses yeux sur elle et lui sourit doucement.
- Nous sommes sous l’arbre que je préfère, il me console quand j’ai un coup de cafard. Je ne vous dis pas le nombre de fois où mes pas m’y amenèrent !
Catherine hocha la tête.
- Je sais, vous êtes bien courageuse…
- C’est fini, tout ça, je remonte doucement la pente. Je peux enfin penser à Adelin sans m’effondrer sur place ! Je vous remercie de m’avoir si fidélement accompagnée.
Catherine ne souriait plus. Elle eut tout à coup un semblant d’hésitation dans son attitude. Elle pencha la tête, son regard devint profond, sa mine grave et décidée. Dorothy eut le ventre noué, elle craignit directement la suite de la conversation :
- Je vais partir, Dorothy. Je mourrai avec Charles et Joseph. Nous aurons un accident dans les six semaines qui viennent. Je voudrais vous dire que vous êtes l’amie qui a le plus compté pour moi.
Dorothy fixa son amie terrorisée.
- Non ! s’écria-t-elle.
Elle ne pouvait envisager un nouveau deuil. Catherine avait été un soutien inconditionnel dans les moments les plus noirs qu’elle avait vécus. Elle mordit sur sa lèvre pour ne pas pleurer et, dans un filet de voix, elle répondit :
- Ne me faites pas ce coup-là ! Je ne sais pas si j’arriverai à vivre sans vous.
- Mais oui, vous y arriverez très bien, répliqua Catherine avec quelques larmes au fond des yeux. Puis-je vous demander quelque chose d’important ?
- Bien sûr !
- Je voudrais vous confier mes filles.
- Ce n’est pas la place qui manque dans mon cœur et au château ! répondit d’emblée Dorothy, je les aimerai comme si elle était les miennes, je vous le promets.
- Je le sais. C’est pour cela que je vous le demande. Mes garçons resteront à la bastide, je demanderai à Maître Chandelon de les prendre sous son aile.
Trop émue, Dorothy ne put retenir ses larmes. Catherine lui prit les mains et les serra délicatement :
- Ne pleurez pas ma bonne amie, dit-elle. Nous nous reverrons. Vous m’enfanterez dans une dizaine d’années.
- Ça, c’est trop, Catherine ! répondit Dorothy entre le rire et les larmes. Je ne peux pas vous enfanter, c’est impossible.
- Vous verrez, vous en serez très heureuse. Je serai votre dernier enfant.
Ce souvenir se serait sans aucun doute effacé dans ma mémoire, s’il n’avait précédé la véritable tragédie qui se déroula le lendemain.

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