Le jeu de la Spirale
Il pleuvait tellement que mes parents laissèrent ma petite sœur Violette aux bons soins de la nurse de Dorothy pour aller à l’enterrement de mon grand-père. Comme la comtesse était une grande amie de mes parents, elle se rendit également à l’enterrement.
Une fois les obsèques terminées, la famille traversa la Durance, pour rejoindre les terres appartenant à la famille de ma mère. Dorothy les accompagna. Seule à posséder un Clarence dont la toile protégeait d’une averse éventuelle, Dorothy proposa à la veuve d’y monter. Mon père s’en réjouit et par deux ou trois consignes bien placées, il envoya la voiture sans Dorothy. Il se tourna alors élégamment vers elle dont la mine était quelque peu perplexe et courroucée et il l’enjoignit à prendre place dans la carriole parmi les passagers qui s’y trouvaient déjà. Il me hissa à mon tour, je me juchai sur les genoux de la Comtesse. Il grimpa en dernier.
Mon père regarda chacun des passagers de la carriole, la mine réjouie.
- Veuillez accepter mes excuses, madame la comtesse, il fallait que je rassemble le premier cercle et il ne pleuvra plus dans l’heure à venir.
- Le premier cercle ?
- C’est un jeu. Le jeu de la spirale, lui apprit Catherine. Aujourd’hui, nous vous proposons d’entrer dans ce cercle, vous n’en sortirez qu’à votre mort.
Devant les yeux de Dorothy qui s’agrandissait démesurément de surprise et de méfiance, Catherine leva quelques doigts tranquillisants et continua son explication :
- Nous tirons une carte tous les deux ou trois ans, celle-ci nous prédira l’avenir pour la période. Cela ne répondra pas à vos questions ou votre destinée, mais vous donnera du courage. Nous en avons parlé hier, vous vous souvenez ?
Très perplexe et relativement curieuse, Dorothy hocha la tête en affichant un petit sourire. confortée par l’assentiment de son amie, Catherine s’adressa à son mari en sortant de son sac une bourse contenant une centaine de cartes :
- C’est un drôle d’endroit, certes, mais cela fait partie du jeu !
Catherine déposa un des tas sur ses genoux et d’un mouvement souple et gracieux, elle présenta à Dorothy et moi, en éventail la seconde partie du jeu, car nous participions pour la première fois au tirage. Je pris une carte que je trouvai très jolie. C’était un castor peint à la main avec autour un liseré d’or. Une rivière était dessinée en arrière-fond par de fins traits tracés tour à tour en bleu, en vert et en or. Dansaient dans les vagues, quelques créatures marines que je ne voyais pas encore. Je passai doucement son doigt sur ces lignes ondulées pour en percevoir l’épaisseur. Je souris, j’étais sûre d’avoir la plus jolie carte du jeu.
Dorothy regarda sa carte avec une certaine perplexité. Il s’agissait d’une cigogne dont l’œil semblait être malicieux. D’autres oiseaux tournoyaient autour de la cigogne. Catherine la fixait d’un œil bienveillant. Elle lui souffla :
- C’est une carte très importante, elle indique le sens de votre vie.
- Je suppose que la cigogne qui émigre me montre mes différents foyers l’un au sud et l’autre au nord ?
- Absolument ! répliqua mon père avec un large sourire. Mais les cigognes représentent la création. Elle est chargée par les divinités de livrer le secret de la création aux hommes et c’est pourquoi, dans nos civilisations, elle peut apporter les enfants ! Vous finirez votre vie dans le nord.
- Un retour en Angleterre ?
- Peut-être, c’est un pays où il pleut beaucoup.
- Il y a beaucoup de risque que ce soit la terre anglaise, alors ! s’écria la comtesse un peu dépitée.
- Vous n’avez aucun rapace, mais plutôt de petits oiseaux chanteurs. Votre vie est jalonnée de chants divers et variés. Cependant, vous ne vous faites pas berner par celui du coucou. Vous avez trois dieux en vous, celui de la mère nourricière qui désigne la création, nous venons d’en parler, celui de la sagesse, qui vous permet d’aborder les aléas de la vie avec sérénité, c’est votre force tranquille...
Dorothy écarta les sourcils d’un air sceptique. La mort du comte l’avait tellement ébranlée qu’elle n’avait pas eu l’impression d’être sereine, voire sage, vis-à-vis des événements. Charles sourit et dit doucement :
- Cela ne veut pas dire que vous n’avez aucun sentiment, cela veut simplement dire que vous pouvez continuer à aimer la vie et à en distinguer toute sa beauté avec tendresse et sans aigreur. Votre troisième divinité est l’Amour avec un grand A. Cela veut dire, continua-t-il avant que Dorothy puisse s’en heurter, que vous attirez les hommes, mais que vous ne suivez que ceux de votre cœur. Les hommes n’ont plus qu’à bien se tenir !
Dorothy sourit. Elle avait trop souvent eu cette impression d’être une proie aux désirs des hommes et cela l’indisposait plus que cela la charmait. Les membres de ce curieux équipage ne sourcillèrent pas quand Charles invoqua la possibilité de plusieurs hommes qu’elle puisse suivre. C’était étonnant. En ce temps-là, il était inconcevable d’avoir plusieurs amours sans être pointée du doigt ou, pire, être mise au ban de la belle société.
Dorothy tiqua également sur le mot « dieu » prononcé par ma mère. Le Vaucluse avait dépendu trop longtemps des papes, ce jeu devait être résolument proscrit. En tant qu’anglicane, les bigots catholiques la révulsaient. Leur intolérance et leur fatuité la choquaient profondément. Seuls les Bonnel, mes parents, l’avaient accueillie sans réserve. Dès lors, elle comprit pourquoi ils n’étaient pas profondément ancrés dans les dogmes de la religion romaine. Charles laissa passer un temps pour l’aider à assimiler ses propos. Il observait la carte pour être sûr qu’il en avait fait le tour, puis déclara tout à coup :
- Tiens ? Vous serez réincarnée dans la petite-fille de Violette !
- Et quelle est la personne dont je suis la réincarnation ? demanda-t-elle, toujours aussi septique.
- Nous ne savons pas de qui nous sommes la réincarnation, même si en écoutant les anciens nous pouvons le supposer. Cela n’a pas beaucoup d’importance, il peut s’agir d’un homme ou d’une femme, d’un ami cher ou de l’aïeul de l’un de nous dix. Églantine, à votre tour, dit-il en se tournant vers moi. Montrez-moi votre carte !
J’obtempérai directement.
- Votre castor, me dit-il, vous apprend que vous serez détentrice du jeu, dès que vous en aurez l’âge. Ses petits monstres vous préviennent que votre vie sera quelque peu mouvementée, mais vous garderez le cap. Regardez, votre premier mariage ne durera que peu de temps. Il sera un leurre. Votre second mari sera votre véritable amour. Vous n’aurez qu’un enfant et celui-ci mourra dans ses premiers mois.
- Mais je voulais avoir dix enfants ! rouspétai-je, et un mari comme vous !
Mon père sourit et répondit :
- On ne choisit pas toujours, mais vous serez entourés d’enfants qui vous aimeront comme leur mère.
Mon père hésita un moment puis il me prit les mains et me fixa avec une extrême bienveillance.
- Parfois les enfants sont retirés de leurs parents par les aléas de la vie. Les plus chanceux de ceux-là sont adoptés par d’autres parents qui les élèveront avec autant d’amour que s’ils étaient nés de leur chair. Vous verrez, vous oublierez presque que les enfants dont vous vous occuperez ne sont pas nés de vous.
Il prit ma tête entre ses larges mains et me baisa le front avec l’intensité de tout l’amour qu’il me portait. Il reprit ma carte et déclara avec enjouement :
- Vous serez réincarnée dans votre dixième arrière-arrière-petite-fille. Vous serez centenaire. Catherine, ajouta-t-il à l’adresse de son épouse, vous vous rendez compte que vous avez engendré une centenaire ?
Catherine sourit en penchant délicatement la tête.
- C’est quoi une centenaire ? demandai-je.
- Une personne qui vit cent ans !
- Et vous, Mère, vous serez également centenaire ?
- Non, je n’ai pas cette chance.
- Passons au second tour, intervint mon père. Cette fois, tout le monde prend une carte.
Chacun s’exécuta, même le cocher, André, qui avait arrêté la carriole pour le tirage. Catherine n’eut besoin que d’un petit coup d’oeil. Elle pencha la tête et leva les yeux sur Dorothy. Celle-ci était souriante, ce jeu l’amusait terriblement. Elle croisa le regard de Catherine. Elle n’eut pas l’occasion de réagir, car sa voisine, une certaine Fanny lui désigna sa carte en la commentant :
- Votre période est loin d’être calme, madame la comtesse ! lui dit-elle, votre vie prend un tournant auquel vous ne vous attendez pas et que vous n’espérez même pas. Mais ce n’est pas un tournant désagréable, c’est plutôt une jolie surprise de la vie. Vous allez connaître une personne qui comptera énormément dans votre vie, c’est votre binôme, vous vous êtes à coup sûr déjà croisé dans une vie antérieure. Ce binôme vous suivra tout le long de votre vie.
- Et ce chacal ? demanda Dorothy.
- Ce chacal... Eh bien, il rôde autour de vous mais ne semble pas encore être un danger... répondit la jeune femme d’une voix hésitante.
- Bravo, Fanny, intervint Catherine. Vous avez très bien analysé la carte, vous voilà prête à reprendre le jeu. Attention, ce ne sera que pour un tour, vous expliquerez à Églantine son déroulement et son importance le moment venu, il aura lieu dans trois ou quatre ans.
Les autres membres de ce curieux équipage montrèrent leur carte à la jeune femme pour qu’elle la commente également. Fanny jeta un œil sur l’ensemble des cartes sans rien dire. Elle pâlit un instant en relevant des yeux implorants vers Catherine. Cinq personnes, dont Catherine, avaient un animal qui entrait dans une forêt.
- Poursuivez, dit Catherine en faisant de sa carte un éventail improvisé. Dévoilez à André sous quel hospice, il continuera sa route.
Docilement, Fanny détailla la carte du cocher. Quand vint le tour de la carte de Joseph, Charles prit le relais pour que le mot « mort » ne soit pas prononcé. Ainsi, il annonça une métamorphose dans une terre inconnue à son fils. Tandis que les commentaires se poursuivaient, mon frère me donna un coup de coude et me demanda tout bas, ce que voulait dire « matémorphose ».
- Tu vas devenir très fort en mathématique, lui répondis-je, très sûre de moi.
- Ça ne m’étonne pas, j’aime beaucoup calculer ! répliqua l’enfant très content.
Dorothy qui entendit le dialogue rit tendrement. Elle comprit qu’un animal qui entrait dans la forêt, désignait une carte annonçant mort. Elle nota que ces « condamnés à mort » ne paraissaient pas outre affolés. Ils vivaient la nouvelle avec une sérénité qui la déconcerta. Elle se rappela que cela pouvait arriver dans les quatre ans à venir. La carte annonçait seulement de s’y préparer. C’était sans doute pour cela que l’humeur du groupe n’en était pas trop attristée. Et puis, à bien y penser, la mort n’était annoncée que pour Catherine, Charles et Joseph. Catherine et Charles étaient déjà au courant, tandis que Joseph pensait qu’il serait fort en mathématique ! Il en restait deux ; Dorothy ne se souvenait plus vraiment des personnes désignées, elle parcourut des yeux l’ensemble des convoyeurs, aucun n’était en larme ou affolé. Chacun semblait perdu dans ses pensées sans être prostré.
Catherine souffla longuement, son songe allait bien se réaliser, elle eût aimé se tromper. Elle se frotta les mains l’une contre l’autre, envoya un clin d’œil à son fils Joseph, avec un sourire timide.
- Il semblerait que nous partions dans un même voyage !
La figure du petit Joseph s’illumina. Un voyage entre Père et Mère le comblait. J’en fus un petit peu jalouse :
- Et moi ? dis-je, partirai-je avec vous ?
- Non ! répondit-elle le plus sereinement possible. Vous avez une très longue vie qui vous attend, je serai toujours à vos côtés...
D’un geste elle m’invita à venir sur ses genoux. Je ne me fis pas prier et me hissa contre elle. Elle me serra un petit peu plus fort, me chuchota :
- Ne l’oubliez jamais, je serai toujours à vos côtés !
Je fronçai les sourcils. Je ne comprenais rien à la réponse de ma mère, mais celle-ci avait déjà détourné les yeux en demandant à André de reprendre la route. Catherine avait le ventre noué. C’était cela qui la peinait. Laisser grandir ses deux filles sans elle. Elle savait qu’elle serait bien au château et que Dorothy deviendrait leur véritable mère, mais cela ne suffisait pas. Elle demanda à Père si on ne pouvait pas tirer une carte pour Violette. Charles mit le carnet sur les seins de sa femme et prit une carte en prononçant le nom de Violette.
- Un saumon, lui souffla-t-il, elle ira vivre ailleurs pendant très longtemps mais qu’elle reviendra mourir là où elle est née. Ces petits monstres prouvent que sa vie sera quelque peu mouvementée. C’est amusant, les cartes de nos deux filles se ressemblent. Je ne crois pas qu’elles se quitteront.
Chacun rendit la carte à Catherine. Celle-ci rangea précieusement le jeu dans sa bourse, le tendit à Fanny.
- Il vous reviendra de rassembler le futur cercle et de mener le jeu. Vous ferez cela très bien.
Le silence s’installa dans la carriole, chacun perdu dans ses pensées. Dorothy observa la Durance qui grondait sous le pont. Sortirait-elle encore de son lit ? se demanda-t-elle. Fin octobre, elle avait déjà fait quelques dégâts en amont. Elle semblait ne pas arrêter de monter, elle pensa à ses rosiers qu’il faudrait protéger.

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