La comtesse de Monfort
Cahier d’Olivier
Ce matin, avant de partir vers Caderousse, je me répétais sans cesse les phrases que je dirais à la belle comtesse de Monfort. Je me les remémorais pour qu’une fois devant elle, j’arrive à les prononcer sans bredouiller. Car mon souci est que je brûle d’un amour fou pour cette petite femme aux cheveux ardents. Je l’adore depuis la première fois qu’elle est rentrée dans mon bureau.
Je me souviens que c’est feu-Charles Bonnel qui me l’avait présentée afin de m’occuper de son héritage ainsi que d’un conseil de famille pour ses deux fillettes. La pauvre avait perdu son mari quelques semaines plus tôt, dans un accident de cheval. Elle s’était assise, sur le rebord de la chaise, dos droit et regard perçant. Avant que je ne lui dise quoi que ce soit, elle prit la parole :
- Maître, donnez-moi les règles pour qu’un conseil de famille ait lieu, mais qu’il me laisse veiller et élever mes filles comme je l’entends.
- C’est-à-dire ?
- Je ne veux pas d’un conseil qui serait entièrement catholique, alors que je suis anglicane ; je ne veux ni de mes parents ni de mon frère qui m’obligeraient à rentrer en Angleterre. En réalité, j’aimerais qu’on y mette quelques personnes que je choisirais moi-même.
- Bien. Cela ne pose pas de problème, sauf que nous devons légalement prévenir vos parents qu’ils en seront écartés. Qu’en pense la famille de votre mari défunt ?
- Ils ont toujours considéré que je n’étais pas digne de leur fils. Bien que je descende d’une excellente famille anglaise, j’ai le malheur d’être protestante, dans un ancien état du pape ! Certes, le père est un peu plus accueillant et, à la rigueur, je tolère qu’il en fasse partie, mais ses frères spolieraient à coup sûr mes filles de leur patrimoine.
- Qui voyez-vous dans ce conseil ?
- Le père de mon mari, le pasteur de ma paroisse et sa femme, monsieur et madame Bonnel, ainsi que vous-même.
- Moi ? Mais nous ne nous connaissons pas !
- Cela m’est bien égal, Madame Bonnel m’a dit le plus grand bien de vous, cela me suffit.
Je rougis. Je n’ai jamais aimé qu’on me fasse des compliments. Je relevai la tête, la comtesse me fixait. Je vis dans ses prunelles un petit sourire moqueur qu’elle tâchait tant bien que mal de dissimuler. J’avalai ma salive et repris le plus professionnellement possible :
- Nous ne pouvons pas inclure de femmes dans votre conseil de famille. Il doit être uniquement composé d’hommes majeurs.
- Je m’en doutais ! Avouez que c’est complètement ridicule, qui élève les enfants sinon leur mère !
Je fus tout simplement incapable de l’admettre ou de le nier, je n’y avais jamais pensé. La place des femmes dans un conseil de famille me paraissait tout aussi incongrue que si on m’avait demandé s’il fallait mettre du sel dans la salade. Je tâchai cependant de ne pas montrer mon désarroi et j’écartai les mains en signe d’impuissance. Elle commençait à m’amuser franchement. La discussion se prolongea sur les quelques protestants qui pourraient en faire partie. Elle m’avoua qu’elle n’était absolument pas pressée, qu’on pouvait très bien attendre qu’on trouvât de meilleures personnes. Au bout du compte, elle se leva et alors que je me levai pour la raccompagner, elle me désigna d’un doigt autoritaire :
- Je n’ai pas fini, je vais seulement demander à mon valet d’apporter la seconde partie de mon entretien.
- Bien, dis-je en ne sachant plus très bien si je devais me rasseoir ou me lever.
Elle revint une minute plus tard, accompagnée de son majordome qui portait un coffre qu’il posa sur mon bureau ; puis, il quitta la pièce sans un mot.
- Voilà, dit-elle. Ce sont tous les papiers de mes avoirs. Je voudrais que vous les gardiez et que vous veilliez sur ce patrimoine, comme si c’était le vôtre. J’ai hérité de plusieurs fermes que mon mari gérait suivant le modèle de Charles Bonnel, je voudrais que l'on continue de la sorte. Ce ne sera pas difficile, j’ai un métayer qui veille sur les récoltes, mais j’aimerais que son travail soit contrôlé et vous savez comment on considère les femmes ! Même si je suis tout à fait capable de calculer les soldes, les dépenses et les recettes, je sais qu’il tentera de me rouler dans la farine et cela me fatigue d’avance.
J’aimais son franc parlé, sa clairvoyance et sa détermination. Elle m’avoua qu’à peine le comte était-il tiède quelques bourgeois mal intentionnés ne s’étaient pas privés de la courtiser. Elle me demanda si elle pouvait également les envoyer chez moi pour que je les éconduise sans qu’elle fût obligée de le faire.
- Vous comprenez, si je meurs de tristesse d’avoir perdu mon mari, je ne veux en aucun cas perdre le seul avantage d’être veuve.
- C’est-à-dire ?
- La liberté !
Je faillis éclater de rire. Je souris poliment et lui promis de les écarter de son chemin. Depuis régulièrement, un prétendant ou l’autre vient dans mon bureau et j’ai un malin plaisir à le dissuader de continuer leurs démarches par quelques formules juridiques dont j’ai le secret, afin qu’elle n’en soit point dérangée (ces articles de loi sont tout bonnement faux, mais ces bourgeois n’y connaissent rien).
Certes, il y a cet Alphonse Bonnel, le frère de Charles, qui est un peu plus instruit et qui me menace de se plaindre au barreau si je continue à entraver ses prétentions. La Comtesse elle-même y a mis fin d’une manière qui me fait encore rire aux éclats et qui alimente, il faut bien le dire, le feu d’amour que j’éprouve pour elle.
Aujourd’hui, je suis allé au château pour lui annoncer une nouvelle quelque peu désolante : il faut constituer ce conseil de famille au plus vite. Je ne sais pour quelle raison la sous-préfecture s’est penchée sur le dossier ; j’ai eu un mal fou à expliquer au contrôleur qu’au bout d’un an, nous n’avions pas encore de réponse des Anglais.
Je n’étais pas attendu et j’ai dû donc patienter pendant près d’une demi-heure pour que la comtesse soit disponible. Elle fût enfin arrivée, elle avait un grand tablier qui recouvrait sa robe, un petit sécateur et des gants de jardinier. Elle avait les joues roses, le teint légèrement hâlé, une large trace de terre sur son front.
- On vient de me prévenir de votre visite. Je suis désolée de vous avoir fait attendre, Maître. Vous permettez une minute supplémentaire afin que je me débarbouille ?
- Je vous en prie, ai-je dit en m’inclinant.
Dans un joli frou-frou de jupons, elle a disparu aussi rapidement. Quand elle est revenue, je lui ai expliqué la situation. Elle ne dérageait pas. Elle savait très bien qui était à l’origine de cette mise en garde : Alphonse Bonnel.
- Comment se peut-il que deux frères puissent être aussi différents ? L’un est bon, honnête, fidèle et l’autre est mauvais, filou et pervers. Puisque c’est ainsi, a-t-elle dit autoritaire, convoquez mon frère John, mon beau-père, monsieur Charles Bonnel et vous-même.
- Il faut une cinquième personne.
- James !
- Votre majordome ?
- Lui-même ! Ça fera deux Anglais, trois Français et un neutre ou trois protestants et trois catholiques.
Je souris ; elle m’amusait terriblement. Je repartis après le thé. J’ai horreur de cette boisson, mais je n’y coupe pas, dès que j’entre dans ses appartements, elle fait servir du thé.

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