La crue de la Durance
Catherine et Charles s’excusèrent auprès de Dorothy, ils devaient remplir quelques papiers et devaient donc la laisser seule quelques minutes. Dorothy alla se promener le long de la route. Elle repensa aux cartes qu’elle avait tirées. Décidément, elle n’y croirait jamais. Elle n’avait aucune envie de tomber dans les filets d’un homme. Que ce soit par raison ou par amour. Pour elle, même si l’homme qu’elle avait aimé était parti bien trop tôt, la liberté qu’elle avait acquise à sa mort valait toutes les épreuves qu’elle avait subies et qu’elle écumait encore. Il n’était pas question qu’elle s’en séparât. Or, si elle remettait la bague au doigt, son mari pourrait disposer d’elle et de ses biens comme il l’entendait, sans qu’elle puisse en jouir à sa guise.
D’autre part, la solitude n’était pas véritablement son ennemie. Elle ne la retrouvait d’ailleurs que rarement, toujours occupée à une foule d’activités qui lui agrémentaient joliment sa vie. Non, même au niveau de l’affection à donner et à recevoir, celle de ses filles lui suffisait amplement, elle n’allait pas s’encombrer d’un homme qui la maintiendrait sous le joug d’un paternalisme dont elle ne saurait que faire.
De plus, elle ne retournera jamais vivre en Angleterre, elle aimait le climat méditerranéen. Elle ne voulait en aucun cas affronter les brumes anglaises et ces petits crachins qui pourrissaient les cheveux, les poumons et les pieds ! Sans compter sur la bonne société anglaise percluse dans une masse de convenances qu’elle avait du mal à supporter.
Dorothy pensait à tout cela en marchant sur les chemins du parc. Sans le vouloir vraiment, elle se retrouvait sur la berge de la Durance. Elle était fascinée par le spectacle de cette eau larguée avec force, emportant çà et là quelques brindilles. Elle allait sortir de son lit, c’était certain.
- Vous voyez cette furie ? lui lança une voix derrière elle.
Dorothy se saisit et se retourna d’un bon. C’était Alphonse Bonnel, le frère de Charles. Elle en fut vaguement énervée ; celui-là lui faisait une cour éhontée, depuis la mort de son mari.
- Elle sortira de son lit, d’ici quelques heures, répondit-elle. Il est temps que je rentre chez moi, veuillez m’excuser, Monsieur.
- Non, attendez encore un peu, répliqua-t-il en lui prenant le bras. Je vous raccompagnerai soyez sans crainte, nous arriverons à bon port.
Aussi fermement que discrètement, il la força à rester près de lui, face au raffut de la Durance. Elle soupira, exaspérée. Il puait l’ail et le vin, avec quelques relents de dents cariées. Elle tenta vainement de se dégager, mais il s’y était préparé et la maintenait fermement contre lui. De loin, on aurait pu croire que le couple était plein de promesses, cela la courrouça, plus encore.
- Lâchez-moi, dit-elle sèchement, on nous regarde !
- Vous êtes comme ce cours d’eau, Dorothy, lui susurra-t-il à l’oreille, tout en maintenant sa prise. Vous pensez être libre, mais vous vous déversez dans une vie de débauche qui ne vous attirera que des ennuis et l’inimitié de tout ce beau monde.
- Une vie de débauche ? Parlez pour vous, mon cher ami ! Tout le monde sait que je me suis recluse dans mon château et que je n’ai pas d’autres visiteurs que quelques femmes et quelques couples d’amis. Je ne m’exhibe jamais entourée d’hommes ou encore dans des fêtes gargantuesques. Vous tombez mal, ces propos-là me sont complètement étrangers.
- Oh cela ne le sera pas longtemps ! J’ai déjà lancé quelques rumeurs qui risquent de faire les gorges chaudes de toute la bonne société. Il paraît que vos soirées se terminent toujours dans un état d’ébriété, que les convives sont tous ou à peu près nus sous les tables, copulant entre eux, sans distinction d’âge et de sexe.
La colère décupla les forces de Dorothy qui se dégagea et le gifla de toutes ses forces. Alphonse en sourit. Il pencha la tête et continua :
- Il n’y a que la vérité qui blesse, dit-on. Je ne dois pas m’être tant fourvoyé à voir votre réaction.
- Je ne suis pas blessée, je suis outrée ! Comment osez-vous rependre de telles horreurs !
- Rassurez-vous, je n’ai encore rien émis. Mais je peux vous épargner de tels déboires, si vous pensiez à ma proposition.
- Du chantage ?
- Non ! répliqua-t-il presque choqué. Je ne me permettrai pas. Cependant, je sais comment manier les réputations.
Il la reprit par les bras et la força à un baiser. Dorothy lui marcha sur le pied, il en rit, méchamment et la plaqua contre un arbre. Dorothy lui cracha à la figure.
- Je ne vous épouserai jamais, Monsieur Bonnel. Je ne vous aime pas, je déteste vos procédés, vous puez, vous êtes tout ce qui me fait horreur. Ai-je été assez claire ?
- Il me semble, intervint Catherine dans son dos. Alphonse, cessez d’importuner mon amie, une fois pour toutes ! Je vous prédis que si vous persistez, ne fut-ce qu’une fois, vous terminerez vos jours dans le Rhône.
Alphonse la dévisagea avec une pointe de terreur dans le fond de ses yeux. Il lâcha Dorothy et sans un mot, il s’éloigna. Catherine avait la réputation d’être sorcière et l’homme était assez superstitieux pour y croire. Cela fit sourire les deux femmes qui retournèrent bras dessus, bras dessous vers le bac.
- Je vais me retirer, déclara directement Dorothy, la Durance semble vouloir sortir de son lit, je voudrais la traverser avant cela. Je dois absolument allaiter Victoria.
- Je rassemble les petits et nous vous suivons. J’ai aussi un urgent besoin d’allaiter Violette, lui s’épancha-t-elle avec un sourire de connivence. Je vous ai écrit une petite lettre qui reprend notre conversation d’hier, puis-je vous la confier ? demanda Catherine en tendant une enveloppe à Dorothy.
- Bien sûr ! répondit Dorothy en la glissant dans son sac.
Pour une raison que j’ignore, je montai dans le Clarence de la comtesse. Peut-être l’avais-je demandé, peut-être ma mère me l’avait imposée pour ne pas être sous la pluie et que ma toux lui faisait craindre un refroidissement. Qu’importe, j’aimais être avec la comtesse. Elle était gentille, attentionnée et, surtout, elle me tutoyait, ce qui ne se faisait absolument pas à l’époque.
La Durance charriait de grosses branches sous le pont.
- Et voilà, elle est sortie de son lit ! me dit Dorothy. Heureusement que nous sommes en route !
Mon rêve me revint en mémoire immédiatement, je regardai Dorothy et lui murmurai :
- Comtesse, mes parents vont s’y noyer.
Dorothy fronça les sourcils et passa la tête par la fenêtre. Elle revint vers moi et me rassura :
- Ils nous suivent de quelques mètres, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Nous nous retrouverons au château.
Nous étions au milieu du pont, lorsqu’un bruit sourd se fit entendre. Le cocher donna un coup de fouet pour lancer les chevaux au galop. Inquiète, Dorothy regarda par la fenêtre. La Durance était devenue une bête sauvage, elle emportait tout sur son passage, les piles du pont étaient mises à mal par la force des éléments pris dans ce déluge. Elle réalisa alors que la mort des cinq pouvait très bien se réaliser dans les secondes à venir. Elle poussa un petit :
- My God !
La petite fille que j’étais la fixait de ses grands yeux verts et la mine terrifiée. Le cauchemar me claquait devant les yeux, je savais ce qui allait se passer.
- Nous ne pouvons rien faire contre cela, n’est-ce pas ? lui dis-je.
Dorothy ne semblait pas comprendre ce que je lui disais. Elle jeta un œil par la petite fenêtre du fond. André, le cocher était serein, il semblait mener son cheval au petit trot, comme si la mort n’était pas sous ses pieds. Soudain, il disparut de son angle de vue. C’était normal, le Clarence était sorti du pont et avait obliqué vers la droite.
C’est à ce moment-là que, dans un sinistre grondement, le pont céda. Tandis que les chevaux de la carriole de mes parents tentaient vainement de grimper sur la berge, le véhicule s’enfonçait déjà dans les tourbillons de la Durance.
Le cocher du Clarence continuait son chemin à vive allure, pour éviter les flots qui envahissaient déjà les champs alentour. Incapable de réagir, Dorothy s’affala sur la banquette en soufflant comme un boeuf. Elle me prit dans ses bras et murmura :
- Ça va aller…
Son cocher s’arrêta en plein champ hors de portée du déluge. Il ouvrit la porte de la voiture et demanda :
- Que faisons-nous ? Est-ce que je vous reconduis au château ?
Dorothy réfléchit quelques instants. Je la dévisageai avec de grands yeux apeurés. Dorothy regarda une dernière fois les rives, puis, elle décida lançant une main hésitante devant elle :
- Allons-y, ce n’est pas un spectacle pour un enfant. Vous reviendrez immédiatement après, voir si vous pouvez vous rendre utile.
Le cocher s’inclina et il reprit la route plus calmement.
- Est-ce que Mère, Père et Joseph sont morts ? demandai-je d’une toute petite voix.
Dorothy remua la tête, les mots ne lui venaient pas. J’éclatai en sanglots. Elle me berça en versant autant de larmes que moi.

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