Le conseil de famille

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Cahier d'Olivier

La Comtesse m’a convoqué dans son château pour une affaire que je ne connais pas. Cela me remplit d’un tourment égal à l’immense joie de la revoir. Voici trois ans que nous nous connaissons ; je suis complètement fou de cet ange aux cheveux de feu mais je n’ai ni titre ni fortune, il serait fort prétentieux de la courtiser. Dès lors, j’essaie de l’oublier certes; cependant, dès que ce feu s’amoindrit, elle souffle sur les braises en me demandant un service. Je me précipite alors chez elle et je reviens dévasté par cet ouragan d’amour. Je n’arrive pas à savoir si ces visites sont salutaires pour moi. Je m’en réjouis à chaque fois, j’arrive au château et je suis tout feu tout flamme, puis je retourne à Vaison, frustré et ravagé. Peut-être devrais-je prendre Mireille comme épouse, cela atténuerait la douleur que je ressens lors de mes retours. Elle est gentille et je sais qu’elle m’aime mais je ne serais pas honnête avec la pauvresse et ça, je ne le désire pas.

La mort de Charles Bonnel dans une crue de la Durance nous a obligés à modifier ce conseil de famille pour trouver un autre tuteur. Sans hésiter, elle m’a désigné comme tel.

- Moi ? mais cela m’obligera à plusieurs visites au château par an !

- Et alors ? Cela vous déplaît-il ? a-t-elle dit d’un ton inquiet.

- Non, au contraire, ai-je bredouillé.

J’étais rouge écrevisse, je me serais bien caché sous un tapis tant ma réaction avait été stupide. Elle avait eu un petit sourire malicieux en ajoutant :

- Eh bien alors, l’affaire est entendue !

Peu après, le vieux comte de Beaufort, le grand-père des fillettes est décédé également. Ce fut, ensuite, le tour de John, le petit frère de Dorothy, mort aux Indes écrasé par un éléphant. Le conseil devenait quelque peu caduc, il ne restait que moi et James et je devais la prévenir qu’il faut l’étoffer un peu. Elle a levé les yeux au ciel en disant :

- Mais qu’est-ce qu’ils ont à tous mourir !

- Ils ne l’ont peut-être pas fait exprès...

Elle m’a envoyé un regard espiègle :

- Peut-être, a-t-elle admis.

Et nous avons ri, mon Dieu que c'était doux d'entendre son rire cristalin.

Nous avons différé l’élargissement du conseil, espérant que personne viendrait chipoter dans nos papiers.

J’ai promis à Paul Bonnel, le fils aîné de Charles dont la charge de la fratrie pèse sur ses épaules depuis la mort de ses parents, de demander à la comtesse de s’occuper définitivement de ses deux plus jeunes sœurs. Les petites n’ont pas quitté le château depuis la tragédie, mais leur subrogé-tuteur, le fameux Alphonse Bonnel (celui qui a tenté vainement sa chance auprès de la comtesse) veut les placer à l’assistance publique. Paul et moi nous ne comprenons absolument pas ce qui pousse Alphonse à agir ainsi, jusqu’au jour où nous avons appris qu’il traficote de manière affreusement honteuse avec un des surveillants de cet établissement.

Je me suis présenté donc à quinze heures précises à la porte du château. Comme d’habitude, son adorable palefrenier m’a accueilli et a pris directement mon buggy en charge. James, le majordome m’a introduit dans son petit boudoir où il m’a fait patienter.

J’attendais tranquillement devant la fenêtre du château. Je connais suffisamment bien la comtesse pour savoir qu’elle est toujours en retard. Si j’adore cette petite dame, son retard est un de ses défauts qui me fait grimper au mur. C’est, pour moi, une courtoisie élémentaire que d’être disponible quand on fixe soi-même le rendez-vous. Quelques grincements m’ont fait tourner la tête vers un coin sombre de la pièce. Une petite porte dérobée, menant directement au jardin, s’est ouverte et les quatre frimousses espiègles des fillettes y passaient la tête. J’ai ris en les voyant ainsi.

- Bonjour mesdemoiselles, leur dis-je. Je suppose que si vous avez arrêté vos jeux, c’est uniquement pour venir me saluer ?

- Non ! a lancé spontanément Violette, la plus jeune fille de Catherine Bonnel, c’est pour ...

Elle n’a pas eu le temps de terminé qu’elle a reçu directement un coup de coude d’une de ses complices.

- Bien entendu, Monsieur le notaire ! a rectifié Alice. Toutefois, si nous pouvons vous aider en quelque chose...

- Vous seriez prêtes à me délester du chocolat qui fond dans ma poche, pour ne pas salir ma redingote ? répliquai-je, hilare.

Elles ont hoché la tête vigoureusement en se précipitant vers moi et son repartie avec la friandise en me remerciant très poliment. Je suis réellement émerveillé de les voir grandir dans cette unité. Ceux qui ne connaissent pas l'histoire des deux Bonnel pourraient croire que ce sont les quatre filles de la comtesse. Elle a raison, ce sont les mères qui élèvent les enfants...

Les trois premières se sont volatilisées directement, tandis qu’Églantine a continué à me dévisager gravement ; je sentais qu’elle voulait encore me dire quelque chose. Cela semblait manifestement important, mais relativement osé pour qu’elle hésite à me le confier. Je lui ai souri en levant un sourcil.

- Vous voudriez me parler ?

- Je crois que c’est dans pas longtemps que vous allez faire de mamy votre femme, ai-je cru entendre, car la petite parlait dans un filet de voix.

- Pardon ? ai-je murmuré suffoqué.

- Cependant, elle n’acceptera que bien plus tard, mais si vous y arriviez aujourd’hui, cela nous éviterait beaucoup d’ennuis...

- Si j’arrivais à quoi ? murmurai-je sur un ton un peu trop sévère pour qu’elle continue ses confidences.

Elle s’est encourue directement me laissant complètement pantois. Je me suis remis à attendre la comtesse avec les révélations de la petite comme seule compagnie. Les dix premières minutes, je me suis mis à rêver. Elle et moi entourés de ces quatre fillettes aussi espiègles qu’adorables...

Au bout de vingt minutes, j’ai commencé à perdre patience. Les révélations s’étaient complètement estompées et, même si j’adorais la comtesse, je me suis dit que je n’arriverais jamais à supporter ses éternels retards. Je me suis juré que si elle n’apparaissait pas dans les dix minutes suivantes (ce qui ferait tout bonnement une heure de retard), je quitterais le château pour ne plus y revenir. Plus le temps avançait, plus ma colère allait croissant. Au bout du temps révolu, j’ai pris mon chapeau et je me dirigeais d’un pas rageur vers la porte.

C’est à ce moment-là qu’elle est entrée. Son sourire innocent, son regard bleu sur mes yeux, son parfum frais et sa main fine qu’elle me présentait ont, en une seconde, éteint toute la rage accumulée.

- Monsieur le notaire, quel plaisir de vous revoir, dit-elle en souriant.

- Tout le plaisir est pour moi, bredouillai-je.

Elle m’a observé quelques instants, les yeux rieurs.

- Vous perdiez patience ? Excusez-moi, mon âne est mort ce matin dans d’atroces souffrances et Marcel, le rebouteux du village est venu voir ce qui l’avait empoisonné.

- Et c’est ? demandai-je poliment.

- Le genévrier. Le saviez-vous redoutable ?

- Bien sûr ! c’est aussi une plante médicinale importante dans le pays.

- Je l’ai fait arracher tout de suite ! Mes filles courent dans le parc en toute liberté, j’ai peur qu’elles n’en mangent ! Surtout que les deux dernières sont tellement imprévisibles qu’elles pourraient les prendre pour des bonbons.

J’ai souri. En effet, les deux Bonnel sont ses propres filles. Cela ne m’étonnait pas. Elle m’a prié de m’asseoir. Je me suis exécuté, James le majordome a servi le thé.

Encore du thé...

La comtesse m’a expliqué directement le but de ma visite. Ses parents allaient arriver d’un jour à l’autre et elle voulait que ce fameux conseil de famille soit déjà étoffé quand ils arriveraient. Elle a envie qu’il y ait dans cet établissement un paragraphe sur les deux filles Bonnel, puisqu’elle s’était engagée vis-à-vis de Catherine à les élever et à les chérir jusqu’à sa mort.

- Je ne voudrais pas, voyez-vous, que les filles soient séparées parce que je décède ou quelque autre malheur m’arrive.

- Le conseil de famille des enfants Bonnel a déjà été établi. Nous ne pouvons pas le changer de la sorte et votre proposition est très étonnante.

- Comment se fait-il qu’il soit constitué et que je n’en aie pas été informée ? a-t-elle demandé, relativement vexée. Aviez-vous leurs dispositions en cas de malheur ?

Je l’ai dévisagée un instant. J’hésitais sur ce que je pouvais divulguer.

- Ils étaient un peu jeunes pour faire un testament, dis-je pour finir. Du coup, le conseil s’est formé de manière traditionnelle, en prenant les oncles paternels et maternels. Ce conseil a décidé que Paul, l’aîné serait émancipé et qu’il serait le tuteur légal des autres enfants. Les garçons devraient quitter la pension pour aider Paul à la bastide, quant aux filles...

- Quant aux filles ?

- Le subrogé-tuteur désigné voudrait les envoyer à l’assistance publique, Paul tente d’obtenir qu’elles soient prises en charge par les petites sœurs des pauvres. Actuellement, le tuteur ne sait pas qu’elles sont ici.

- Il est hors de question que ces filles aillent dans une prison qu’elle soit publique ou religieuse. D’ailleurs, ces filles sont les miennes, j’ai ici une lettre qui va en ce sens, dit-elle en me tendant l’enveloppe. Je ne comprends dès lors pas du tout comment il se fait que personne ne m’ait averti du conseil de famille.

La comtesse était fâchée d’avoir été tenue à l’écart. Elle croyait de toute bonne foi que le fait que les filles soient restées chez elle, l’affaire avait été entendue dans ce sens. Je lisais la lettre, pour me réfugier du regard noir qu’elle me lançait.

Cette lettre est tout bonnement un testament des parents des fillettes. Cela m’a fait enrager. Nous aurions pu éviter toutes les déconvenues actuelles. J’avais été profondément choqué par le déroulement du conseil de famille Bonnel. Les six personnes présentes s’étaient proprement disputées pour ne pas prendre en charge les orphelins. Pour finir, le seul frère de Charles Bonnel avait clos la discussion en demandant l’émancipation de Paul. Celui-ci pourrait subvenir aux besoins de sa fratrie, sans trop de difficulté, avec les revenus de leurs terres. Le jeune Paul était intervenu en demandant, suppliant même, de pouvoir poursuivre ses études. Rien n’y fit, le juge statua sur son émancipation et il lui déclara que puisque Paul était devenu adulte, personne ne l’empêcherait de poursuivre sa médecine. Personne, sauf ses frères et sœurs qu’il ne pouvait pas abandonner !

J’avais été convié à ce dit-conseil uniquement pour faire la nomenclature des avoirs et j’avais été outré de la tournure de l’affaire. Moi-même, j’avais été orphelin à l’âge de treize ans. Un oncle m’avait pris en charge avec mon frère et ma soeur et, même si je devais travailler aux champs pendant les vendanges, mon oncle m’avait permis d’étudier pour atteindre mon notariat. Certes, je dois finir payer mes études et chaque mois, je donne 100 francs à ma tante (mon oncle étant mort l’année dernière). Je leur suis éternellement reconnaissant de m’avoir soutenu.

Toutes les personnes présentes lors du conseil de famille Bonnel ont largement de quoi aider ces orphelins et ils s’en lavent les mains, c’en est scandaleux. Je suis rentré à la bastide avec Paul. J’ai tenté vaille que vaille de le consoler de cette déveine.

J’ai relevé la tête vers la comtesse, encore terriblement courroucé et je lui ai dit, en désignant la lettre, d’un ton un peu trop sec :

- Pourquoi ne me l’avez-vous pas confiée plus tôt ?

La comtesse a écarté les sourcils et a rougi légèrement. Elle s’est reprise et a répondu sur un ton assuré :

- Parce que je l’ai oubliée ! Catherine me l’a confiée quelques minutes avant de quitter la maison familiale, soit quelques minutes avant sa mort et elle m’a demandée de la lire une fois rentrée au château. Les événements qui se sont déroulés devant mes yeux et ceux d’Églantine m’ont tellement bouleversée que j’en ai complètement oublié cette missive. Ce n’est que lorsque j’ai voulu reprendre ce sac que je l’ai retrouvée. Il est évident que j’accepte de prendre ces deux petites à ma charge, comme vous me le demandiez avant que je vous tende cette lettre. Je ne vois par pourquoi vous me parlez sur ce ton !

- Le ton est inapproprié, certes, veuillez m’en excuser. Mais… cette lettre... cette lettre...

Je n’ai pas poursuivi ma phrase. J’ai soupiré furieux et impuissant devant l’adversité de la situation. Je me suis levé et j’ai fait quelques pas pour me détendre. Je regardais la lettre avec dépit. Je ne peux en vouloir à la comtesse, elle garde, choie les deux plus jeunes sans rien demander en retour.

- Allons, Olivier ! s’est exclamée la comtesse. Ce qui se dira ici ne quittera pas ce cabinet. Racontez-moi votre colère !

Je l’ai regardé avec une pointe de surprise et d’émoi. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’appelle par mon prénom mais je n’en étais pas fâché. La comtesse s’est mordu la lèvre inférieure, cette marque de familiarité lui est sortie de la bouche sans qu’elle ne le veuille vraiment. Je l’ai dévisagée un instant. Soit, comme moi à son égard, quand elle pense à moi, elle me nomme dans sa tête par mon prénom ; soit elle avait été seulement été touchée par ma compassion vis-à-vis des orphelins. Elle a tenté un sourire taquin et amical, je lui ai raconté comment s’était déroulé le conseil de famille.

- Paul en est complètement désespéré. Cependant, je dois dire qu’il prend sa charge très au sérieux, il a même refusé que ses frères quittent la pension. Désormais, il gère le domaine et il doit donner des comptes au subrogé-tuteur des autres enfants, dis-je à la fin de mon exposé.

- J’en ai que faire de ce conseil de famille ! Voyez comme nous nous débrouillons pour mes filles, nous pourrions appliquer la même méthode pour les enfants Bonnel. Je ne peux tolérer qu’un gamin gâche sa vocation pour devenir paysan contre son gré ! Nous allons convoquer l’ensemble de la fratrie et du conseil de famille désiré par les parents Bonnel et nous trouverons une solution pour que chacun puisse poursuivre sa destinée. Si Paul est majeur, c’est à lui que reviennent les décisions, non ?

- Certes ! Cependant il n’est pas tout à fait libre de ses mouvements...

- Par exemple ?

- Il ne peut ni vendre ni acheter sans l’aval du conseil de famille.

- Qui vous parle de vendre ? Qui a-t-il d’autre ?

- Il y a un subrogé-tuteur en la personne du frère aîné de feu Charles Bonnel.

- Alphonse Bonnel ? J’en fais mon affaire ! dit-elle. Ce vieux rapiat ne refusera pas qu’on le libère de la charge des enfants !

J’ai souri. J’aime trop cette petite Anglaise ! Son franc parlé m’a mis du baume sur le cœur. Quelle énergie ! Cela dit, je plains les pauvres prétendants qui ont tenté de s’y frotter, elle a dû les éconduire sans trop de ménagement. D’autre part, ces mêmes épouseurs ne savaient pas à quoi ils ont échappé, cette femme est loin d’être calme et disciplinée.

- Alphonse Bonnel a trouvé dans la gérance de la bastide un revenu d’appoint, il n’est certainement prêt à s’en séparer. Je pense même qu’il serait dangereux pour vous de ...

- Dangereux ? Sûrement pas ! m’interrompt-elle. C’est un filou, certes ! Cependant savez-vous comment Catherine avait réussi à ce qu’il arrête ses prétentions auprès de moi ?

J’ai grimacé mon ignorance.

- Elle lui avait fait peur, en lui promettant de se retrouver au fond du Rhône, s’il continuait à m’importuner. L’homme y a cru et depuis, il ne s’est plus aventuré au château !

J’ai souri, dubitatif, en la priant de ne rien faire pour l’instant.

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