L'arme dans le sac
Dorothy sourit en regardant le notaire partir. Il devait revenir dans trois jours et cela ne la dérangeait pas. Elle aimait bien cet homme, ses visites auprès des filles étaient remplies de bonnes intentions. Régulièrement, il les faisait lire ou les questionnait sur leurs devoirs scolaires. Quand les filles Bonnel étaient venues agrandir la famille, il n’avait fait aucune différence entre elles.
De plus, il ne l’avait jamais considérée comme une pauvre petite dame écervelée, telle que l’avait jugée le notaire de Carpentras. Ce dernier avait été à la solde des petits propriétaires qui avaient imaginé tirer profit de la mort du comte pour la spolier. Il l’avait guidée dans les méandres des lois et de ses droits d’héritage, sans avoir eu le moindre regard déplacé. Il faut dire que le pauvre homme était d’une timidité excessive, il bafouillait à chaque phrase et rougissait dès que son regard se posait sur elle.
Elle se souvint avoir parlé de ces confusions avec Catherine qui en avait été fort étonnée. Elle n’avait jamais perçu ce bafouillage et encore moins, les rougissements. Elles en avaient déduit que ces signes d’embarras devaient être réservés à la jeune veuve. Elles en avaient ri, sans trop de pitié pour le pauvre homme. Elle savait par Catherine que cet homme était la coqueluche de toutes les demoiselles de Vaison. Cela ne l’étonnait guère, il avait de la race. Il avait aussi la réputation de ne pas succomber aux charmes des femmes. Catherine en avait ri avec Dorothy :
- Quel gaspillage ce serait qu’il reste célibataire ! s’était écriée son amie. Vous devriez lui faire du charme !
- Pas pour moi, merci ! lui avait-elle répondu. Je veux rester libre !
- Qui vous parle de mariage ? Le château est grand et bien isolé, personne ne saura que vous avez un amant !
- Catherine ! s’était offusqué Dorothy rouge pivoine.
Catherine avait éclaté de rire. Elle se moqua gentiment de son amie et de son teint écrevisse :
- Avouez que cela ne vous déplairait pas de retourner dans un lit avec un homme !
Dorothy avait souri. Le comte avait été un gentil amant, cependant les plaisirs du lit ne lui manquaient pas. Par contre, s’abandonner dans des bras vigoureux, contre un poitrail accueillant sa tête et en respirer l’odeur masculine la poussaient à admettre que, oui, les bras d’un homme lui manquaient de temps en temps.
Dorothy avait bu son thé en observant le notaire du coin de l’œil. Il avait lissé ses moustaches nerveusement, les narines se durcissaient un temps pour se relâcher tout aussi vite. Sa large bouche délicieusement ourlée d’habitude tremblait légèrement. Il était beau, elle devait bien en convenir. Il avait été très ému par cette lettre ; cela avait plu à la comtesse. C’était un homme de cœur. Quant à en faire un amant, sûrement pas ! Les bras de ce grand échalas ne devaient pas avoir la vigueur nécessaire à ses envies secrètes. D’ailleurs, elle mettrait bien sa main au feu qu’il n’avait pas le moindre poil sur le torse !
La veille, durant l’heure du thé, elle avait reçu une lettre de Bertrand Champonoit, le domestique principal de la bastide de notre famille Bonnel. Même si elle ne l’avait pas lue à haute voix, elle avait poussé quelques petits cris d’indignation qui nous avaient intriguées. Je l’avais fixé de mes grands yeux verts et je l’interpellai de la sorte :
- Le Chacal de votre carte est dans les parages. Elle va apparaître d’ici peu, vous devez faire très attention.
Dorothy n’avait pas tout de suite compris à quoi je faisais allusion puis elle se rappela qu’il y avait un chacal qui était le danger le plus important de sa période. Elle devrait le vaincre, ou elle se laisserait dévorer par lui.
- S’il vous mange, la prévins-je avec quelques larmes dans les yeux, nous devrons Violette et moi aller dans un dortoir avec pleins d’enfants. Vous ferez attention, n’est-ce pas Mamy ?
- En tout cas, je te jure que tu resteras ici ! avait répondu Dorothy avec force. Tu es ma fille comme le sont les trois autres. Il n’est pas question qu’il en soit autrement.
- Votre arme pour le vaincre est dans votre sac.
- Quelle arme, quel sac ?
Je grimaçai mon ignorance.
Dorothy avait pris l’habitude de mes prédictions. Elle était donc allée voir ce qui se cachait dans un de ses sacs. La lettre de Catherine. Comment se faisait-il qu’elle l’ait oubliée ? Elle avait, dès lors, convoqué Chandelon parce qu’elle savait qu’il avait pris la défense des enfants.
Dorothy n’était pas très fière d’avoir mené ce pauvre notaire par le bout du nez, mais elle avait appris, souvent à ses dépens, qu’il fallait agir de la sorte avec les hommes, si une femme voulait se faire entendre. Elle n’avait pas été plus loin. Elle n’avait pas osé dire qu’elle savait qu’Alphonse Bonnel avait un dessein encore plus vicieux pour nous.
Elle avait demandé au notaire de convoquer Champonoit pour qu’il fasse partie du conseil de famille des quatre filles. Puisqu’elle ne pouvait pas fondre les deux conseils en un seul, elle ferait deux conseils avec les mêmes personnes pour les quatre filles. Le notaire reviendrait dans trois jours pour donner la réponse des uns et des autres. Elle était un peu désolée de lui faire faire ce trajet tous les trois jours. La distance entre Vaison et Caderousse était d’une petite quarantaine de kilomètres, cela faisait deux bonnes heures de route. La prochaine fois, il faut qu’elle pense à lui proposer un vrai repas et peut-être une chambre, s’il en avait l’envie.
C’était l’heure du thé. Dorothy quitta ses réflexions pour nous rejoindre. Nous étions déjà assises à la terrasse avec une montagne de scones devant nous. Nous salivions, mais nous attendions sagement que notre Mamy nous rejoigne. Dorothy pouvait boire du thé toute la journée, mais ce que nous définissions comme « l’heure du thé » nous était destiné. C’était le moment où elle nous consacrait uniquement. Nous adorions ce temps et nous l’étirions pour en profiter davantage. Dorothy s’en rendait compte et cela ne la dérangeait pas. Elle était d’avis que les parents devaient s’occuper de leurs enfants. Bien entendu, nous avions une préceptrice (elle avait choisi une nonnette, pour que notre éducation soit catholique comme nos parents et le père de Violette et Victoria), Bethy nous servait de nurse entre les cours et les repas.
Dorothy estimait que les repas devaient être pris en famille du moins pour le déjeuner et le souper, mais nous n’avions le droit de nous exprimer que si nous en avions été invitées. L’heure du thé, c’était différent, elle servait à régler les petits différents entre nous, à vérifier que nous avions fait notre travail scolaire convenablement et si tout ça n’avait pas lieu d’être ; notre mamy prenait plaisir à converser plus profondément. Très simplement, elle nous relata la visite du notaire. Elle nous prévint que l’affaire avançait, mais qu’elle était loin d’être terminée. Cela ne me rassura pas outre mesure. Je plissai les lèvres en penchant la tête. Elle mit une main sur mon genou et me dit :
- Églantine, ne panique pas. Je t’ai promis que tu n’irais jamais dans un orphelinat et ce sera le cas. Je prends toutes les dispositions pour que ce spectre ne se matérialise pas. J’ai compris qui était le chacal. C’est ton oncle Alphonse. Nous allons l’éloigner de nous de la manière la plus définitive possible.
Je la regardai horrifiée :
- Il est très méchant, Mamy ; il pourrait vous faire beaucoup de mal !
- Oui, mais il est très superstitieux. Je lui dirai que tu as eu une vision à son égard et qu’il doit se méfier de nous.
Je la regardai d’un air sceptique. Elle balaya mon pessimisme d’une main en l’air en nous envoyant jouer. Nous nous égayâmes dans la nature. Dorothy se reprit une tasse de thé en repensant à toute cette histoire.
Trois jours plus tard, quand le notaire grimpa le chemin du château, il avait la ferme intention de reprendre les rênes de l’affaire. Certes, elle œuvrait pour la même cause, cependant, il voulait garder le contrôle.

Annotations