Le danseur dans le jardin
Elle se réveilla à l’aube, le sentiment de fierté avait repris le dessus. Elle y pensa encore en se disant qu’elle l’avait échappé belle. Elle entendit la porte d’en face s’ouvrir, elle se demanda un instant s’il passait la sienne, qu’elle serait sa réaction. Il s’en éloigna, elle en fut déçue.
Cela la plongea dans une réflexion sur l’ambiguïté de ses sentiments. Elle ne sera donc jamais « émotionnellement libre », comme le prétendait son premier mari. « Premier mari »... et peut-être dernier, pour finir, pourquoi pas ? Quatre enfants la comblaient ; sa vie était heureuse, ici, au milieu des cigales.
Elle se leva, appela Bethy pour qu’elle l’habille. Bethy entra, elle tentait coûte que coûte de dissimuler un fou rire. Dorothy lui en demanda la raison. Sans beaucoup de tergiversation, elle lui désigna la fenêtre. Les yeux de Dorothy sortirent de leurs orbites : le notaire débraillé ( sa chemise était grande ouverte ) dansait au ralenti face au soleil levant.
- Mais que fait-il donc là ?
- Nous n’en savons rien, madame. Mais nous en supposons des tas de choses...
- Comme quoi ?
- Oh! ce n’est pas très chrétien !
- Alors, gardez-les pour vous ! s’exclama Dorothy en riant. Mon Dieu, quel drôle d’homme !
Cela l’intriguait quand même. Elle tenterait d’en savoir plus.
Quand Dorothy descendit pour le déjeuner, nous étions déjà attablées dans la cuisine. Mamy nous prévint que monsieur le notaire avait dormi dans la chambre verte, que nous devions être silencieuses pour ne pas le réveiller.
- Il est réveillé, s’exclama Violette, il danse dans le jardin !
Cette phrase fit rire l’ensemble des personnes présentes. Dorothy aurait bien voulu se retenir, mais elle n’y arrivait pas. James vint avertir que le notaire attendait dans la salle à manger. Dorothy demanda à Françoise de préparer un breakfast anglais ; elle s’apprêta à le rejoindre quand elle tomba sur mon regard insistant. Elle me sourit :
- Tu as une question, Églantine ?
Je me tortillai un peu sur ma chaise. Je mordis ma langue et fixai mon assiette. Dorothy me prit le menton et me força à la regarder.
- Églantine, tu peux toujours poser des questions. Je ne te gronderai pas, qu’est-ce qui te tracasse ?
- Est-ce que vous avez été gentille avec Maître Chandelon ? lâchai-je en une fois.
Dorothy rougit. Elle me dévisagea se demandant jusqu’où je connaissais les choses de la vie. À huit ans, je ne pouvais qu’ignorer ces éléments-là. Elle répondit plus calmement :
- Bien entendu, nous avons soupé ensemble et nous avons parlé de vous.
- Est-ce que c’est déjà fait ?
- Qu’est-ce qui est déjà fait, ma puce ?
- Est-ce qu’il est notre nouveau papa ?
Dorothy resta un instant bouche bée. Je piquai le nez dans mon assiette. J’étais à mille lieues des préoccupations de la chair ; dans ma tête d’enfant, « déjà fait » voulait simplement dire une demande en mariage. Quand j’observai les visages horrifiés de toutes les grandes personnes autour de moi, j’ajoutai d’une petite voix :
- Excusez-moi, Mamy. Je n’aurais pas dû poser cette question. Mais j’ai fait un rêve et mes rêves se réalisent toujours.
- Et tu as rêvé de Maître Chandelon ?
- Oui. J’ai rêvé que nous habitions dans une grande maison près du Rhône, dis-je très vite pour me justifier. Qu’un couple de personnes âgées y résidait et que nous appelions Grand-père et grand-mère.Maître Chandelon, on l'appelait Dady.
- C’est un drôle de rêve ! Je ne compte sûrement pas déménager pour habiter encore plus près du Rhône ! Et, sérieusement, cela m’étonnerait que je me marie avec un danseur !
Tout le monde en rit. Je n’ajoutai rien. Dorothy connaissait mes cauchemars, elle savait que je ne mentais pas. Elle fronçait les sourcils, pensive.
- Il n’y a parfois qu’un élément qui est juste dans tes rêves, dit-elle doucement. Peut-être que Maître Chandelon interviendra dans notre vie future, mais je ne crois pas qu’il deviendra votre nouveau père. Va vite te préparer, j’entends le Clarence, Sœur Marie-Yacinthe doit être arrivée.
Je ne demandai pas mon reste et je quittai rapidement la cuisine.
Dorothy pensait encore à ce danseur, pour rien au monde elle ne voulait partager son lit avec un homme qui danse tout seul dans le jardin. Mon Dieu qu’elle l’avait échappé belle, dire qu’elle était à deux doigts de fléchir ! Elle sourit à son invité avec une pointe de moquerie. Une fois assis, James apporta une assiette fumante où trônaient une saucisse, deux œufs, une tranche de lard et une louche de haricots blancs noyés dans une sauce tomate.
- Doux Jésus, remarqua-t-il, mais ce n’est pas un déjeuner, c’est un dîner !
Ils furent interrompus par Bethy qui signala à Dorothy que Sœur Marie-Hyacinthe était arrivée. Dorothy se leva et quitta la pièce. Olivier fixait son repas avec un certain manque de courage, lui qui ne buvait qu’une tasse de café, le matin, ne parviendrait sûrement pas à ingurgiter tout cela. Le majordome se présenta avec une théière. Olivier arrêta son geste.
- Non merci, je ferai au moins l’impasse sur le thé.
- Monsieur préfère-t-il du café ? demanda James compatissant. Aimeriez-vous que je vous apporte un déjeuner français ? Madame la comtesse a insisté pour que vous ayez un déjeuner comme nous les faisons en Angleterre, mais j’avais déjà acheté des croissants.
- Oui. S’il vous plaît, videz cette assiette et rendez-la-moi sale ; avant que la Comtesse ne revienne. Je ne voudrais pas la froisser.
- Je connais cela, ma femme est française, lui confia James.
Il prit l’assiette et s’en fut. Olivier demeura seul dans la salle. Il se demanda ce que signifiait ce repas imposé à l’anglaise, un jeu ? Un défi ? Ou alors une manière de lui dire qu’elle resterait anglaise, indépendante et autoritaire. Il pencha pour cette troisième solution. Il allait falloir jouer serré pour l’accrocher définitivement à son cœur. Il passa sa main sur son menton.
Dorothy arriva lorsque le majordome déposait sur la table les deux assiettes. Elle fixa l’assiette sale avec un sourire amusé, elle avait bien vu la longue traînée de sauce tomate et se doutait du subterfuge.
- Vous avez englouti votre déjeuner à grande allure et vous avez encore faim pour une seconde assiette ?
- Un dessert... plaida-t-il. Juste un petit croissant et un café.
Dorothy rit. C’était dans l’humour qu’il créerait leur complicité. Dans son rire cristallin qui le revigorait ; son espace se situait là, précisément entre ses yeux rieurs. Elle toussota et se reprit :
- Revenons aux enfants Bonnel et à notre conseil de famille, dit-elle, en s’essuyant la bouche. Voilà ce que nous pouvons faire.
Dorothy expliqua la vie qu’elle avait conçue pour les orphelins. Olivier prit quelques notes sur le coin de la table. Les garçons au collège et à l’université de Lyon pour Paul. Il aurait une bourse d’orphelin, elle suppléerait s’il le fallait. Les filles resteraient au château jusqu’à ce qu’elles soient assez grandes pour prendre leur vie en main. Bertrand serait le contremaître, il s’occuperait du domaine. Il y aurait un contrôle par le notaire et par une troisième personne du conseil de famille. Il fallait que les garçons puissent avoir un petit bas de laine pour leur futur.
- C’est très bien tout ça, mais il faut retirer Bonnel de sa charge et c’est loin d’être facile ! l’interrompit-il.
- Pourquoi y tient-il autant ?
Le notaire relata alors ce qu’il avait entendu auprès des fermiers qui dépendaient des Bonnel : Déjà du temps du vivant de Charles, Alphonse avait reproché à son frère de prendre une trop petite marge sur le produit de ses fermes. Il n’y avait pas d’écrit et Paul ne pouvait pas signer de baux avec les paysans. Alphonse avait déjà entamé une chasse aux contrats prélevant deux fois plus que ce que faisait son benjamin. Habitant à Lyon, il envoyait Paul faire du porte-à-porte pour récupérer les deniers. Puis, il thésaurisait les gains et il rendait à l’aîné une rente bien moindre, pour qu’il puisse nourrir sa famille. Il prétextait, pour se faire, que Paul était trop jeune pour gérer l’ensemble de sa fortune.
- Paul est venu me voir. Il m’a raconté cela et m’a demandé d’intervenir pour qu’il ait une somme légèrement plus importante afin qu’il puisse continuer à payer les quelques journaliers lorsque la saison l’imposerait. Paul m’a montré ses comptes, ils sont clairs, précis et ne me permettent pas de douter de la justesse de sa demande. Pour ma part, je n’aime pas ce frère, comme vous l’aviez dit hier, il est rapiat, et quelque peu filou. Je lui ai envoyé une lettre le priant de régler mes honoraires. Je les avais ajustés pour qu’il remplisse la somme qu’il n’avait pas rendue. Il m’a répondu qu’il n’avait aucun bien et que je devais demander à Paul de me payer.
Dorothy en était outrée. Certes, Bertrand l’avait mise au courant dans sa longue missive, mais elle n’en connaissait pas les détails. Elle s’était levée et marchait de long en large en frappant du point sur la table.
- Et le juge ? Si nous lui remettons la lettre de Catherine, il ne pourrait l’ignorer.
- Certes. Cependant, le juge est un ami intime d’Alphonse.
- Mais il n’est peut-être pas aussi véreux qu’Alphonse !
Olivier tentait de suivre les allées et venues de Dorothy. Il buvait son café à petites gorgées en réfléchissant.
- En effet, peut-être pas malhonnête, mais sûrement paresseux, dit-il. Je crains qu’il ne prétexte que le conseil a déjà été établi qu’il n’y ait pas lieu de changer les donnes puisque Paul est devenu majeur, ce qu’en aucun cas, nous ne pouvons rompre. C’est étonnant que Charles ne m’ait pas confié un document pareil, nous étions assez proches pour qu’il le fasse sans prendre de rendez-vous. Pourquoi vous l’a-t-il donné ?
Dorothy hésita un instant. Elle n’osa pas expliquer que les Bonnel avaient une philosophie de vie point orthodoxe. Elle répondit en balayant l’air de la main comme elle le faisait lorsqu’elle ne voulait pas approfondir la question. Cela fit sourire Olivier qui commençait à prévoir ses réactions. Elle fronça les sourcils :
- En quoi je vous amuse ?
- Pourquoi vous a-t-il confié ce papier ? répéta-t-il
- Ce n’est pas Charles, c’est Catherine ! répondit-elle sur un ton qui demandait qu’on passe à autre chose. Je vais trouver le juge et lui donner cette lettre, on verra bien ce qu’il fera.
- Il ne vous confiera sûrement pas les filles ! Vous êtes une femme et veuve, par-dessus le marché. Si vous voulez garder les enfants, il faut manœuvrer en dehors de la justice.
- Combien prélève Alphonse de la somme que lui remet Paul.
- À peu près la moitié, puisqu’il prétexte que son père s’en suffisait pour faire vivre sa famille.
- Ce qui donne ?
- 150 francs par mois.
- Mon Dieu, quel escroc, je paie mon majordome autant et il est nourri et blanchi ! Je vais le convoquer et lui faire entendre raison.
Très sceptique, Olivier leva les sourcils. L’individu venait de trouver un bon filon. D’après ce qu’il avait compris la veille, elle avait dû l’éconduire. Ce qui plaisait rarement à un homme et connaissant le bougre, il avait dû en être particulièrement vexé. Il ne dit rien, il savait qu’elle n’en ferait qu’à sa tête. Toutefois, il faudrait manœuvrer avec cette donne.
- Donnez-moi une semaine avant de convoquer Bonnel. Je vais tenter de voir si juridiquement nous ne pouvons pas agir sans lui. Ce sera plus facile pour tout le monde.
Dorothy accepta. Elle n’avait pas particulièrement envie de revoir ce triste individu qu’elle avait tout bonnement giflé la dernière fois qu’il l’avait abordée. Le notaire promit également de réfléchir à comment manœuvrer pour que le premier conseil de famille soit lié au second.
Olivier Chandelon partit heureux. Il ne se doutait absolument pas qu’il avait été la risée de tout le château à cause de sa gymnastique matinale. Il avait l’esprit serein, il retourna à Vaison au petit trot et se réjouissant de la visite qui aurait lieu la semaine suivante. Cependant pour accrocher Dorothy à son cœur, il fallait encore agir et dénicher dans les petits alinéas des lois ce qu’il pourrait établir pour ces deux conseils de famille. Ce ne serait pas si simple. Il était totalement incongru qu’une femme prenne une place dans un conseil de famille. Olivier était relativement d’accord avec les suffragettes qui sévissaient à Paris même s’il trouvait qu’elles exagéraient ; le droit de vote n’est pas primordial par rapport à la garde des enfants et même, dans ses rêves les plus fous, il imaginait qu’on pourrait octroyer une allocation de veuve, pour que ces pauvres femmes ne tombent pas dans la mendicité ou dans la prostitution.
Quelques jours plus tard, Sœur Marie-Hyacinthe demanda à Dorothy de visiter avec nous, une orangerie qui se tenait de l’autre côté du Rhône à quelques pas d’un bac qui permettait de le traverser. Nous nous y rendîmes le samedi en après-midi. Nous devions être de retour pour la visite suivante d’Olivier.

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