Deuxième tirage du jeu de la spirale.

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Cahier d'Olivier

Dorothy.

Dans mes rêves les plus intenses, je la nomme depuis longtemps « Dorothy », mais, depuis qu’elle m’a prié de l’appeler ainsi, je m’en délecte, chaque jour devant la glace avec un délicieux frisson.

En rentrant du château, Fanny, l’institutrice de Vaison m’a demandé de participer à un jeu. Comme chaque fois quand je reviens de chez la Comtesse, je n’ai pas vraiment la tête sur les épaules et cette fois encore moins que les autres. Je ne sais pas si j’ai bien fait de la forcer à ce baiser et si je n’ai pas tout bonnement mis un terme à mon amour avant qu’il ne s’accomplisse. J’ai accepté le jeu, en me disant qu’il doit être d’une nature pédagogique pour ses élèves. Elle m’a donné rendez-vous à l’embarcadère de Roquemaure. Cela m’arrange, car Roquemaure est presque en face de Caderousse et qu’il ne me faudra plus que passer le Rhône pour rejoindre le château.

Je suis arrivé sur le quai à l’heure dite de la rencontre. J’ai été bien étonné de trouver Fanny entourée d’une dizaine de grandes personnes et aucun enfant. Elle est venue vers moi et m’a apostrophé directement :

- Bonjour, Monsieur le Notaire, je suis bien heureuse que vous participiez à ce jeu !

- Quel jeu ?

- Mais de celui de la spirale, vous vous souvenez ?

- Je croyais qu’il s’agissait d’un programme scolaire et je m’attendais à voir vos élèves.

Fanny a éclaté de rire.

- Grand Dieu non ! Je vous l’avais pourtant expliqué, en vous donnant rendez-vous.

Elle a souri malicieuse et a baissé le ton, en se penchant vers moi :

- Il me semblait bien que vous n’écoutiez pas vraiment. Vous êtes amoureux, n’est-ce pas, et, ma main au feu, que votre amour fait partie de ce cercle.

J’ai rougi jusqu’aux deux oreilles, puis dans un regard circulaire sur l’assemblée ; il y avait Mireille qui me faisait un petit signe discret. Je l’ai saluée d’un hochement de tête. Fanny m’a fixé encore taquine. J’ai froncé les sourcils et ai dit :

- Non, je ne vois personne dont mon cœur serait épris de près ou de loin ! Répétez-moi, s’il vous plaît, les règles de ce jeu, j’avais, certes, l’esprit ailleurs.

- Le cercle de la spirale est composé de trois cents cartes. Tous les trois ou quatre ans, nous nous rassemblons pour tirer une carte. Celle-ci vous prédit quelques éléments de votre vie durant les années qui séparent les deux tirs. La première fois, vous piochez une première carte qui vous expliquera le fil de votre histoire.

- Et j’ai accepté de participer à ça ? ai-je répliqué, sceptique.

- Oui ! Vous m’avez répondu que vous seriez dans le coin et que ce n’était pas un problème de passer une heure avec nous.

- Mais je ne crois pas du tout à ce genre de fadaises !

- Ce n’est pas grave, mais ne vous débinez pas, je vous en prie, je serais dans un grand embarras : il me faut une quinzaine de participants. Ah ! voilà les derniers joueurs, a-t-elle dit en regardant au-dessus de mon épaule, si vous voulez bien m’excuser.

Elle m’a planté sur place ; complètement dépassé par mon engagement. C’était ridicule, je ne peux assister et jouer à un jeu auquel je ne crois pas. Mireille m’a apostrophé, à ce moment-là.

- Bonjour, Olivier, je suis heureuse que vous soyez là. J’espère que les cartes seront prometteuses pour nous ! Vous savez qu’une fois que vous rentrez dans le cercle, vous n’en sortez qu’à votre mort ?

- Ah bon ? Dans ce cas, je n’y mettrai pas un pied ! Veuillez m’excuser, Mireille, ai-je répondu en la saluant, mais je ne crois pas à la bonne aventure, je ne voudrais blesser personne en participant une fois puis en me retirant. Il vaut mieux que je m’en aille.

- Vous ne comprenez pas, Olivier. Le fait qu’on soit rassemblés pour le cercle du jeu signifie que notre histoire sera longue.

Je l’ai dévisagée. Je ne suis vraiment pas amoureux de ce joli minois. Je le lui ai dit quand elle m’a envoyé une lettre d’amour. Je n’ai vraiment pas envie de me lier avec elle. Pourquoi me titille-t-elle encore maintenant ? J’ai secoué la tête gentiment.

- J’espère que nous nous reverrons tout au long de notre vie, Mireille, mais ne croyez pas que je vous épouserai. Pour ma part, je vous prédis un homme honnête, courageux et qui vous adulera comme vous le méritez. Si vous pouviez m’excuser auprès de Fanny, je vais partir directement.

J’ai tourné les talons et je me suis dirigé prestement vers mon buggy. Tandis que je détachais les rennes, j’ai entendu, dans mon dos, la conversation entre Fanny et les derniers participants.

- Vous vous en souvenez, mais il vous fait peur, n’est-ce pas ?

- Certes, n’en parlons plus. Pensez-vous que nous puissions traverser le Rhône ? Nous avons raté le bac du soir et notre cocher nous attend de l’autre côté.

- Mais bien sûr, nous vous attendions ! a répliqué Fanny.

- Plaît-il ?

- Oui ! nous allons faire un nouveau tour, vous permettez que toutes vos filles y participent ?

- Cela fait les deux personnes de plus que je devais réunir pour faire le jeu.

- Oh heu, a bredouillé Dorothy. Comment saviez-vous que nous passerions par ici ?

Ce doux accent anglais m’a fait tourner la tête ( et l’esprit ! ) dans sa direction. C’était Dorothy et ses enfants. Fanny a balayé la question de Dorothy d’une main ; j’imaginerais aisément que la comtesse s’était laissée embobiner aussi bien que moi. Je me suis précipité à leur rencontre et j’ai baisé la main de Dorothy.

- Comtesse, dis-je, je suis très heureux de vous revoir.

- Maître Chandelon, quelle bonne surprise ! J’avais peur que vous vous impatientiez au château, nous sommes allées voir une orangeraie et nous avons pris du retard. Les filles sont trop curieuses, elles ont posé un tas de questions au métayer qui soigne les agrumes. Bref, nous avons raté le dernier bac et John nous attend de l’autre côté du Rhône.

- Je peux vous emmener dans mon buggy, si vous le désirez...

- Ce serait une excellente idée ! Je crains froisser cette jeune personne, mais je ne suis pas très enthousiaste à participer à ce jeu !

- Vous le connaissez ?

- Hélas, oui ! je me suis retrouvée dans une situation similaire avec feu, monsieur et madame Bonnel, quelques heures avant leur mort.

- Et ces cartes avaient-elles prévu leur décès ?

- Oui ! tout ce qui a été annoncé a été réalisé ! Cela ne me plaît pas tellement de savoir que je vais droit aux ennuis ou pire, au trépas, je préfère ignorer la chose et vivre sans souci supplémentaire. Nous en avons assez comme cela !

Je brûlais d’envie de lui demander ce qu’on lui avait prédit, mais Dorothy me fixait avec une pointe de défi qui m’a fait rougir. Nous n’avons eu pas l’occasion d’approfondir, car Fanny nous a crié en battant des mains :

- Tout le monde à bord !

Nous nous sommes tournés en même temps vers elle. L’institutrice légèrement surexcitée était déjà dans le bac et elle avait fait monter les filles qui riaient en se trémoussant les unes contre les autres. Dorothy a soupiré.

- Bien, puisque c’est le prix du passage, il faudra bien que l’on passe par là ! On se retrouve au château ?

- Je suis de la partie, ai-je signalé. Madame Peeters m’a demandé de venir ici et je vous avoue que c’était aussi un guet-apens. J’en suis extrêmement mécontent et si je n’avais fait le trajet que pour cela, cela m’aurait mis en colère. Mais puisque vous y êtes, cela me remplit de joie !

- Ne soyez pas trop optimiste ! Ce jeu est démoniaque.

Nous nous sommes installés dans le bateau, serrés les uns contre les autres. Mireille m’avait attendu pour que je m’asseye à côté d’elle. J’en étais légèrement marri, je ne veux pas que Dorothy croie que mon cœur est pris ou que je cours derrière n’importe quel jupon.

Dans un premier tour, Fanny décrit « le chemin de vie » aux nouveaux venus. Cela concernait cinq passagers. Je me suis laissé emporté par le jeu parce que ma carte de « vie » m’a appris que ma fortune se ferait grâce à ma plume et que je serais réincarné dans la petite-fille de Violette devenant de la sorte, la sœur de la réincarnation de Dorothy ! J’ai failli éclater de rire, mais je m’en suis abstenu en découvrant la gravité de l’ensemble du bateau.

Malgré mon semblant de sérieux, Dorothy a aperçu mon envie de pouffer et m’a soufflé :

- Je devrais peut-être vous appeler déjà « Olivette » ?

C’en était trop et j’ai ri aux éclats emmenant dans mon fou rire, Dorothy. Fanny ne s’en est pas offusquée. Elle s’est à peine interrompue en disant :

- Je sais que cela peut paraître comique, riez ! Cela ne dérange personne, nous devons rester dans la bonne humeur !

Puis, elle a repris le fil de ses prédictions, au dernier des cinq nouveaux joueurs.

Le second tour était plus troublant. Dorothy est passée la première :

- Un tourbillon ! s’est exclamée Fanny. Vous allez vous retrouver dans une tourmente qui vous mènera dans un pays pluvieux.

- Ah bon, où ça ?

- Au nord.

- L’Angleterre ? Oh non !

- Vous verrez ! a répliqué Fanny en haussant les épaules, ce n’est pas dit que ce soit l’Angleterre, mais c’est loin d’ici. Bon, ne vous y attardez pas, dans toute cette bataille vous trouverez le tout grand amour.

- Une bataille ?

- Oh oui ! le tourbillon c’est une vaste bataille ! Certaines personnes vous y décevront terriblement, d’autres vous combleront. La seule chose à laquelle vous devez faire attention c’est à ce chacal qui est prêt à vous dévorer.

- Encore ce chacal ! Est-ce le même que la fois précédente ?

- Peut-être. Tiens ? La carte est séparée en deux parties, je ne peux dire laquelle l’emportera, ce sera à vous de choisir : soit vous opterez pour l’Amour soit pour la Raison.

- L’amour ! a murmuré Dorothy, sans hésiter.

Fanny sourit.

- Attention, il n’est pas toujours aisé de suivre ce chemin, il contient des embûches, des doutes, et surtout, la Raison vous condamnera. Elle vous poursuivra et tentera de vous démolir, coûte que coûte.

- Qui est un chacal ? La Raison ou l’Amour ? a demandé Dorothy prise au jeu.

- La Raison, pardi ! Comptez sur l’Amour pour l’éloigner de vous.

Dorothy a secoué la tête vigoureusement. Elle a lancé un regard sur ses filles, elle n’aimait manifestement pas qu’on dévoile ainsi ses futurs tourments devant elles. Fanny lui a souri, compatissante, et est passée au passager suivant. Dorothy est restée prostrée et dubitative.

À mon tour, j’ai écouté la prédiction avec scepticisme. J’allais rencontrer mon « binôme », une personne que j’avais déjà aimée lors de mes vies précédentes. Je n’avais vraiment pas envie d’expliquer que la réincarnation était mathématiquement impossible à tous ces joueurs qui acceptaient les oracles avec une certaine déférence. J’avais un petit sourire aux lèvres et un sourcil relevé lorsqu’on me prédit que je devrais me cacher le restant de mes jours pour échapper à la justice.

Quand tout le monde a su de quoi était composé son destin, Fanny a récupéré les cartes, les a emballées précieusement dans un sac en toile usé jusqu’à la corde. Elle a regardé Dorothy timidement et a grimacé.

- Vous souvenez-vous que Catherine Bonnel avait dit que je ne devrais les tirer qu’une seule fois, après ce sera Églantine qui en sera la gardienne ? Puis-je les lui donner ?

- Non ! s’est écriée Dorothy. Ce n’est qu’une enfant, elle est bien trop jeune pour ça.

- Elle ne devra les tirer que dans trois ou quatre ans, a plaidé encore Fanny.

Toutes les personnes du bateau fixaient Dorothy d’un air outré. Cela l’incommodait et je sentais qu’elle ne pouvait exprimer toute la fureur que ce jeu provoquait chez elle. En désespoir de cause, elle a grommelé dans un soupir :

- Gardez-le. On verra plus tard.

- Parfait, ce n’est pas grave parce qu’au prochain tour, tous les vivants se retrouveront pour tirer à nouveau.

Je lui ai souri et lui ai murmuré :

- Bien vu ! si vous quittez réellement la Provence, comme le promet votre carte, vous n’en entendrez plus parler !

Dorothy m’a lancé un regard torve.

- Ne prenez pas ça pour de l’argent comptant, ai-je continué. Tout cela est ridicule !

- Tout ce qu’elle m’avait prédit s’est réalisé, a-t-elle chuchoté. Je n’ai aucune envie de retourner en Angleterre.

- Oui, mais comme Fanny l’a souligné, nous serons à nouveau réunis au prochain tour ; cela veut simplement dire que vous reviendrez en Provence !

- Non. Cela signifie tout bonnement que nous sommes condamnés à nous voir régulièrement.

J’ai ri de bon cœur.

- Cela ne me dérange pas, ai-je répondu enfin.

Dorothy et ses filles ont quitté le bateau de l’autre côté du Rhône. Quant à moi, j’ai dû faire une seconde traversée pour récupérer mon buggy.

- Vous voyez, Olivier, nos cartes ont prévu un grand amour, pour vous comme pour moi ! m’a soufflé Mireille.

- Celle de Paul, de Jacques, de la Comtesse et de deux autres personnes aussi, ai-je répliqué sur un ton que je voulais très déterminé. Ne perdez pas votre temps, Mireille. Vous ne serez jamais heureuse avec moi. Et puis, vous avez entendu, je vais passer ma vie à me cacher, ce n’est franchement pas drôle pour une femme !

- Oui, mais vous serez riche !

- Pour tout vous dire, ces deux prédictions me paraissent tout à fait incompatibles l’une par rapport à l’autre : on ne peut pas être un auteur reconnu et fuir la justice.

- Sous un faux nom, peut-être ?

- Non. Cela ne me ressemble pas. Si j’écris un jour, ce qui m’étonnerait, je ne me cacherai pas sous un pseudonyme.

Mireille a hoché la tête, elle me connaissait assez pour savoir que j’avais raison. Je lui ai souri, je ne voulais pas lui faire mal ; je lui avais volé quelques baisés quand nous étions gamins, mais ce temps était bel et bien révolu.

- Peut-être, qu’en effet, votre mari se trouve dans cette barque ! lui ai-je chuchoté.

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