Le Taïchi
Quand je suis arrivé à Caderousse, c’était déjà l’heure du dîner. Dorothy ne m’a proposé pas le repas, elle me l’a imposé ! Du reste, je l’espérais même si je redoutais le menu.
Dorothy évitait consciencieusement de parler de ce qui l’intéressait le plus : les conseils de famille parce qu’elle ne voulait pas en débattre devant les filles. Nous cherchions tous les deux quelques sujets de conversation et ce n’était pas évident. J’aurais bien devisé de ce jeu, mais je sentais que le propos était aussi brûlant que le conseil de famille. Pour ne pas paraître indisposé par ce silence, je buvais à petite gorgée l’excellent Gigondas qui m’était servi.
J’avais remarqué la dernière fois que, lorsque les enfants voulaient poser une question, elles devaient regarder intensément la grande personne concernée pour qu’elle leur permît de s’exprimer. Pour ma part, je trouvais cela quelque peu ridicule, mais je ne doutais pas que Dorothy avait une raison pour tenir cette règle. Dans le cas présent, Violette fixait Dorothy avec force espérant capter son attention. J’ai toussé afin que Dorothy lève les yeux et lui ai désigné la fillette. Elle a souri et a autorisé Violette à parler.
- Ma carte disait que...
- Ce jeu est stupide, il ne faut pas qu’il vous inquiète, a tranché Dorothy, de manière très ferme. Cette diseuse de bonne aventure ne doit rien connaître aux enfants pour vous embarquer là-dedans. Quoi qu’il en soit, je vous demande de l’oublier ! Maître Chandelon est là pour m’aider à régler les quelques petites choses qui nous établiront immanquablement ici. Cher Maître, a-t-elle continué, est-ce que vous avez des nouvelles de votre ami qui vit en Afrique ?
- Oui, ai-je répondu, j’ai reçu justement une lettre hier.
- Vous nous la raconterez ? a demandé Violette en dansant déjà sur sa chaise.
- Bien volontiers ! mais terminons, d’abord cette délicieuse soupe au pistou.
Les petites ont plongé leur nez dans leur assiette en avalant leur soupe à grandes cuillerées. Violette est d’elles quatre, la plus dégourdie. Elle est toujours à faire les quatre cents coups et sa langue est aussi déliée que celle d’un lézard. Sur l’heure, elle me fixait avec détermination, mais je réfléchissais à l’histoire d’Adrien que je leur raconterais. Dorothy a toussé à son tour et m’a fait voir le regard pressé de la gamine. J’ai souri et lui ai proposé de s’exprimer.
- Pourquoi dansez-vous dans le jardin ?
- Je n’ai jamais dansé dans le jardin ! me suis-je écrié surpris.
- Même pas vrai, je vous ai vu la semaine passée, a répliqué Violette sans se démonter. Vous avez dansé en chemise, avant le petit déjeuner, même que tout le monde en a bien ri !
- Violette ! l’a reprise Dorothy avec un petit sourire au fond des yeux.
- Ah ça ! ai-je dit, ce n’était pas une danse, mais du taï-chi. Tout le monde en a ri ?
- Oh oui ! a répondu Violette, d’ailleurs, c’est pas vraiment fini !
- Là, mon cher Olivier, a repris Dorothy espérant que je n’aie pas entendu la dernière partie de la réplique de Violette. Cela exige une explication ! Qu’est-ce que le taï-chi ?
- C’est un art martial chinois. C’est une manière de combattre un ennemi potentiel rien qu’en s’ancrant dans le sol et en dirigeant son énergie pour l’anéantir.
- Ciel ! Beaucoup de monde vous veut du mal ? a-t-elle demandé avec une pointe de raillerie.
- Non. Notez, il en suffit d’un ! Je m’exerçais. Je vous avoue que cela me remplit à chaque fois d’une grande énergie pour toute la journée. Vous devriez tenter l’expérience, cela vous surprendra.
- Non merci. Je n’ai pas d’ennemi en vue !
- Et moi ? a persisté Violette qui décidément ne se laissait pas intimider facilement. Je pourrais essayer ?
- Bien sûr, ai-je dit en m’essuyant la bouche.
Je me suis levé et je me suis placé, les jambes légèrement écartées, sur le tapis, derrière la table.
- Venez vous mettre face à moi ! ai-je imposé.
Violette a sauté sur ses pieds et a pris la même position que moi. Comme pour tout exercice, je lui ai expliqué que nous devions nous saluer. Nos spectateurs commençaient déjà à rire.
- Si je vous tiens le poignet ainsi, tentez de vous échapper, ai-je dit.
La petite gigotait dans tous les sens, sans pouvoir se dégager.
- C’est pas juste, vous êtes trop fort ! a-t-elle protesté.
- Ah oui ? nous allons voir ! Dans ma danse du matin, vous avez remarqué que j’ai fait ce geste, n’est-ce pas ?
J’ai exécuté un petit mouvement qui a provoqué encore une nouvelle salve de rire et d’applaudissement ; sauf Violette qui imitait le geste très sérieusement et moi qui étais plongé dans ma leçon. Je lui ai soufflé quelques mots au creux de l’oreille, puis je me suis replacé devant elle et je l’ai réempoigné avec force. Elle a poussé un petit cri de surprise et d’un clin d’œil, je l’ai engagé à faire le mouvement. Elle s’est dégagée sans mal.
Ses sœurs et Dorothy ont applaudi à tout rompre. Violette était très fière.
- Vous la teniez moins fort pour la laisser gagner ! s’est écriée Alice.
- C’est faux, regarde ! a démontré Violette en montrant les traces de ma poigne.
- Je peux te tenir pour voir ? a-t-elle dit.
- Absolument !
- Oui, mais avant, il vous faut vous saluer ! ai-je rappelé.
Les quatre enfants ont essayé chacune à leur tour et Violette a gagné à tous les coups. Ensuite, je leur ai appris la prise.
J’ai raconté à Dorothy que j’avais appris le taï-chi grâce à un compagnon de classe, un certain Julien, dont le père était chinois et la mère française. Julien et moi nous étions les moutons noirs de la classe ; lui parce qu’il avait les yeux bridés ; moi, parce que mes pantalons étaient trop courts et que j’étais particulièrement gauche dans mon corps qui avait trop grandi en quelques mois. La famille de Julien habitait dans la montagne derrière Vaison. Je m’y rendais fréquemment parce que le père était aussi rebouteux et qu’il soignait mon asthme de manière très efficace. Lassé de nous voir revenir plein de coups et les vêtements déchirés, il nous a enseigné cet art, qui me comble encore aujourd’hui de beaucoup d’énergie, de discernement et de force tranquille.
Je me souviens d’avoir discuté avec mon maître de l’opportunité à apprendre le taï-chi aux femmes. Nous étions tous les deux d’accord pour dire qu’elles seraient plus amènes à se défendre. Je suis, dès lors, prêt à le transmettre aux enfants de Dorothy, si le temps m’en est donné et si, bien sûr, Dorothy est consentante.
Dorothy a mis un terme à nos jeux en envoyant les filles au lit. Je les ai suivis pour leur raconter une histoire d’Adrien.
Je n’ai pas tant d’épisodes d’Adrien à narrer, mais je m’amuse terriblement à décrire la savane, les lions et les éléphants. Je m’inspire de petites anecdotes pour les parfaire. Adrien aurait été très surpris de m’entendre relater ses exploits, bien que ses aventures soient peu communes !
Je suis descendu au salon en m’attendant au dessert aux gingembres. J’avais eu un peu de mal à l’avaler la dernière fois, je n’imaginais pas qu’une pâtisserie puisse être piquante. La crème anglaise avait quelque peu atténué le gâteau.
Nous étions enfin à deux, moment que je convoitais depuis longtemps, mais que je redoutais tout autant, car j’étais toujours très intimidé de me retrouver seul face à Dorothy. C’était bien plus facile quand les enfants étaient là et que je pouvais faire le pitre sans essuyer le regard inquisiteur de ma belle Anglaise. Le silence s’est installé. J’ai pris une bouchée du dessert et j’en étais agréablement surpris :
- Ce gâteau est particulier, mais il me plaît !
- J’ai demandé à Françoise de ne pas insister sur le gingembre. Il est plus fade que celui de la semaine dernière.
- Ah c’est donc ça !
- C’est donc ça que quoi ? a répliqué Dorothy en riant. Il est plus supportable ?
Découvert, j’ai rougi jusqu’aux oreilles. J’ai pris une bonne lampée de Beaume, pour me donner du courage. Puis je l’ai regardée intensément. Dorothy qui mangeait sa part de gâteau a relevé ses yeux. Elle a penché délicieusement la tête, a bu à son tour du vin doux, ses joues se sont délicatement rosies. Cependant, elle a rompu le charme en disant :
- Alors, racontez-moi ce que nous pouvons faire pour l’affaire qui nous occupe.
J’ai soupiré, autant parce que je devais réatterrir dans la réalité que parce les nouvelles n’étaient pas bonnes
- Pas grand-chose, hélas. Un seul conseil de famille est tout à fait exclu et le celui des deux filles Bonnel ne peut être changé sans le consentement du subrogé-tuteur. Ce Bonnel devrait avoir tué père et mère pour en être défait sans qu’il le demande.
- Bien. Dommage, a déclaré Dorothy. Puisque c’est ainsi, je le ferai mander. J’essaierai qu’il entende raison.
- Dans ce cas, nous irons à deux. Cet individu est vraiment peu recommandable, je ne veux pas vous laisser seule avec lui.
- Ne vous inquiétez pas, l’homme est superstitieux, je n’en ferai qu’une bouchée.
- Fait-il aussi partie de cette douce assemblée de cet après-midi ?
- Non. Il en a été exclu. Ne m’en demandez pas plus, je ne sais pas pourquoi. Mais ne parlons pas de ce jeu, s’il vous plaît, il me fait froid dans le dos !
- Moi, pas ! je n’y crois pas un instant. Si ma carte de vie était assez juste, je serais étonné d'être riche grâce à mon écriture, je n’ai aucune imagination. Je n’imagine pas non plus être un repris de justice et devoir me cacher jusqu’à la fin de mes jours ! D’ailleurs, écrire et en être riche suppose que l’on soit célèbre ce qui est complètement incompatible à être clandestin. Ne vous mettez pas martel en tête, pour si peu !
- Certes, je n’y croyais pas non plus, mais hélas, toutes les prédictions se sont réalisées.
- Que vous avait-on prédit ?
Dorothy a ouvert la bouche pour me le confier puis s’est ravisée et elle a plissé les lèvres, irritée par la question.
- Pardonnez-moi, ai-je dit. Je ne voulais pas être désobligeant, mais je crois tellement peu à ce genre d’histoire, que si vous aviez eu une preuve, cela m’aurait quelque peu ébranlé.
Dorothy a balayé l’air d’une main pressée. Elle n’aimait pas que je m’excuse à tout bout de champ et je ne pouvais m’en empêcher. Elle m’a dit un peu abruptement :
- Je n’ai rien à cacher ! Ma carte annonçait que ma famille s’agrandirait et me voilà avec quatre enfants et la mort de Charles et de Catherine leur avait été augurée. Elle avait prévu aussi l’arrivée d’un chacal. C’est à coup sûr, Alphonse Bonnel et les ennuis qu’il nous crée encore aujourd’hui.
- C’est tout ce qu’on vous avait prédit ? Il n’y a pas de quoi avoir peur.
Dorothy a semblé hésiter. Je me doutais qu’elle cachait une partie, mais je n’ai pas insisté.
- C’est pour cela que vous ne vouliez pas me dire pourquoi Catherine et Charles vous avaient confié cette lettre et pas à moi ! ai-je demandé.
- Catherine a le même don qu’Églantine, a-t-elle répondu. Elle voyait des bribes de l’avenir proche.
- Qu’est-ce qui vous fait croire que Bonnel est superstitieux, alors ?
Dorothy s’est apprêtée à me le révéler, mais elle s’en est abstenue en soupirant. Elle a resservi les deux verres de muscat et a bu une large gorgée. Cette fois, j’hésitais à persévérer. J’avais plus ou moins compris les rouages de ses réflexions, je me doutais que si elle en disait davantage, je l’obligerais à être à ses côtés, lors de cet entretien.
D’autre part, je connais ce Bonnel, je me suis suffisamment renseigné sur lui pour le savoir dépourvu de moral et de bonnes mœurs. Je me souviens fort bien que Bonnel l’a déjà demandé plusieurs fois en mariage et qu’il a été très loin pour la contraindre à céder. Je la fixais d’un air sévère. Elle m’a lancé un regard courroucé. J’ai bu mon verre d’un trait pour me donner du courage, il fallait qu’elle accepte mon aide. Elle sera en danger si je la laissais agir à sa guise.
- Dorothy, dis-je doucement. Vous connaissez ce Bonnel et vous savez qu’il peut être dangereux. Laissez-moi vous accompagner.
- Pas question ! je peux me défendre et je n’ai pas besoin de ce taï-chi pour cela !
Je me suis levé brutalement. J’étais furieux. J’ai fait quelques pas vers la fenêtre. Je me suis tourné catégoriquement vers elle et j’ai tenté le tout pour le tout :
- Cette fois, Comtesse, je ne vous laisse pas le choix. Soit, je vous accompagne ; soit, je me retire de vos affaires !
Dorothy s’est redressée à son tour. Elle était tout aussi fulminante que moi. Je la toisais, déterminé.
- Vous ne me ferez pas changer d’avis, ai-je dit fermement. Cet homme est dangereux.
- Vous n’êtes pas lié à moi, à ce que je sache, a-t-elle répliqué.
- Oh oui, je suis lié ! Sûrement plus que vous ne le pensez ou que vous le désirez, mais je suis bel et bien enchaîné.
- Mais Olivier, vous n’allez pas recommencer ?
- Je ne vais pas recommencer quoi ? Vous ne voulez plus que je vous défende contre les mauvais prétendants ou que je protège vos filles ?
- Ni l’un ni l’autre, a-t-elle murmuré, penaude. Ce n’est pas ça que je voulais dire.
J’ai compris alors qu’elle faisait allusion à ma tentative de rejoindre sa chambre la dernière fois. Elle fixait ses pieds, embarrassée. J’en ai eu pitié, mais il fallait que je tienne le cap. Je lui ai pris doucement le menton pour la forcer à me regarder. J’ai pris une grande inspiration et j’ai déclaré :
- Ce qui s’est passé la semaine dernière ne se reproduira pas. En tout cas pas de cette façon. Je me suis comporté comme un goujat, je ne sais pas ce qui m’a pris et je m’en excuse encore. D’autre part, sérieusement, vous pensez que d’un claquement de doigts, je vais vous oublier ? C’est bien mal me connaître, madame. Je suis toujours aussi amoureux, mais je me tiendrai tranquille, sauf si c’est pour vous protéger d’être malmenée.
J’ai repris mon souffle, je continuais à dévisager Dorothy. Celle-ci était manifestement autant impressionnée que moi. Elle n’arrivait pas à répondre. Ce petit désarroi a créé l’espace qui m’a permis de reprendre le dessus. J’ai soupiré, je lui ai pris délicatement les mains et j’ai dit doucement :
- Ne me demandez pas l’impossible, s’il vous plaît. Alors, soit nous nous quittons ici, en bons amis, je vous donne l’adresse d’un de mes confrères ; soit nous continuons ensemble, mais vous me laissez vous accompagner.
- Je ne veux pas d’un autre notaire, a-t-elle murmuré.
- Bien, ai-je répondu. Voilà qui me rassure.
- Olivier, a-t-elle soufflé dans un filet de voix, vous pouvez passer à la case suivante.
- La case suivante ?
- Celle-ci, m’a-t-elle dit en m’embrassant.
J’étais terriblement étonné et ému. Elle s’est retirée, gênée par son audace. Je lui ai souri en glissant mes doigts dans sa chevelure et je l’ai embrassée de tout mon saoul. Légèrement moqueur, en gardant son nez contre le sien, je lui ai chuchoté :
- Pour me défaire de vous, il faudra que vous appreniez le taï-chi, Comtesse !
Cela a fait rire Dorothy. On s’est réembrassés bien plus passionnément. J’ai senti que Dorothy perdait les pédales, délicieusement. Mes mains descendaient le long de son dos pour s’établir contre ses hanches.
- N’est-ce pas un peu trop féminin comme sport ? a-t-elle demandé, pour se donner de la prestance.
- Vous voulez que je vous prouve le contraire ?
- C’est à dire ?
- Je peux vous mettre sur le tapis, en moins d’une minute.
- Attendez que je me prépare, pour voir !
Elle s’est plantée sérieusement devant moi, prête à l’attaque. D’un petit signe, elle m’a donné l’autorisation de commencer ma démonstration. La seconde d’après, elle était couchée sur le dos, avec moi qui la maintenais complètement à ma merci. Elle a soufflé surprise et puis, elle a émis ce rire cristallin qui me fait fondre à chaque fois. Nous nous sommes réembrassés. Ses mains m’enlaçaient avec tant d’insistance que je me suis rendu compte qu’elle était prête à passer réellement à la case suivante.
- Allons dans votre chambre, ai-je murmuré. Je n’arriverai pas plus à dormir que la fois dernière dans la verte.
- Ah bon, vous avez mal dormi ?
- Vous aussi, non ?
Dorothy a rougi. Ça m’a fait sourire, un peu vainqueur.
- S’il vous plaît, montons... ai-je continué en lui caressant le menton.
Dorothy a hésité. Tout son corps désirait être dans mes bras, toute son éducation le refusait. Je me suis redressé et je lui ai tendu ma main pour qu’elle se relève à son tour. J’ai gardé la main prisonnière et taquin, j’ai lui soufflé :
- Celle-ci je la tiens jusque devant nos chambres. Comme vous ne connaissez pas la prise que j’ai apprise à vos filles, vous êtes obligée de me suivre. Vous déciderez là-bas.
Nous sommes montés. Je sentais dans sa main beaucoup de nervosité et d’hésitation, mais aussi, je ne la percevais pas réticente. Nous sommes arrivés devant sa porte et, afin de lui permettre de m’arrêter, j’ai levé un sourcil interrogateur :
- Je ne veux pas vous empêcher de dormir, a-t-elle bredouillé timidement.
Je n’en ai pas demandé plus. J’ai ouvert la porte et je lui ai pris délicatement les épaules pour la pousser vers l’intérieur. Elle semblait terriblement perdue. Bien que je n’avais aucune envie de m’interrompre, je lui ai murmuré :
- Pas de regret ?
- Non, a-t-elle répondu dans un filet de voix, arrêtez de me le demander !
- Alors, ça va être très difficile pour vous, vous allez devoir vous laisser faire...
On ne s’est pas quitté des yeux. Sans se presser, mes doigts cherchaient comment déboutonner la robe. Je n’avais pas vraiment l’habitude. Ah voici un lacet ! je l’ai délié et je lui ai posé délicatement un baiser sur son dos dénudé. Elle s’est cambrée légèrement en poussant un petit cri, j’en ai souri.
Dorothy était tremblotante, hésitante, elle ne savait quelle attitude prendre, cela la rendait vulnérable et, sur l’heure, elle aimait cette fragilité. Je tentais d’être délicat, doux. Par un regard ou un baiser, j’espérais la rassurer. J’ouvrais le cadeau dont j’avais rêvé depuis longtemps et je voulais faire durer le plaisir.
Puis, à chaque jupon que je retirais, je me déshabillais également. Une fois déshabillés, je lui ai ôté les pinces qui tenaient le chignon, j’ai secoué les cheveux pour les libérer complètement. Dieu qu’elle était belle... je lui ai pris les mains, je les ai écartés pour contempler son corps quelques secondes. Elle a fermé les yeux en rougissant. Elle n’osait pas me regarder nu devant elle. J’en ai souri.
- Vous êtes superbe, Comtesse, ai-je dit en la couchant sur le lit.
Nos corps s’embrasaient. Nous touchions des terres encore inconnues et nous nous sommes endormis l’un contre l’autre. Dorothy s’est réveillée la première. Le ciel rosissait doucement, nous n’avions pas fermé les volets. J’ai senti son souffle sur mes bras et le petit mouvement qu’elle a fait m’indiquait qu’elle devait me regarder, sans doute la tête reposant sur un coude. J’ai gardé les yeux fermés, j’avais envie qu’elle ose me toucher ou me regarder sans rougir.
Elle a bougé ; sa main a survolé mon visage. Cela m’a fait sourire.
Elle a poussé deux petits ricanements joyeux. J’ai senti ses doigts frôlant ma fossette au creux de ma barbe naissante.
D’un geste rapide, je lui ai pris la main et je me suis jeté sur elle.
- Eh bien, Comtesse, que vouliez-vous entreprendre avec cette main volage ?
Dorothy a ri. Je lui ai bâillonné la bouche par un baiser fougueux et nous avons repris notre voyage dans les plaisirs de l’amour.
Repus, nous étions encore l’un contre l’autre. Rêveuse, Dorothy caressait doucement les poils de mon torse. Elle a entendu du bruit dans le couloir, elle s’est redressée sur un coude.
- Je préférerais que vous regagniez votre chambre, a-t-elle dit.
- Pourquoi ce « vous », maugréais-je. On se disait « tu » ?
- Vous m’avez tutoyé, mais moi, je n’y arriverai pas, a-t-elle répondu, fermement.
- C’est ce qu’on verra...
- Votre chambre, s’il vous plaît.
- C’est trop tard, non ?
- Non, les filles ne passeront pas par ce couloir.
Intrigué, je l’ai dévisagée longuement :
- Avais-tu aussi prévu ce qui s’est passé cette nuit ?
Dorothy m’a regardé avec un demi-sourire. Elle a hésité une seconde puis elle a avoué :
- Prévu ? Sûrement pas. Espéré, qui sait, peut-être un peu.
- Voilà qui est bien, ai-je dit en me recouchant. Cela m’aurait déplu que tu aies feint la fragilité, les petites hésitations et pour finir le grand abandon.
- Ma fragilité ? a réagi immédiatement Dorothy. Je ne suis pas fragile !
J’en ai ri doucement.
- Tu n’étais guère sûre de toi, avoue-le !
- Vous avez raison, a-t-elle répondu simplement, j’étais loin d’être certaine de vouloir revivre un lit. Ce n’est pas facile d’oublier un mari aimé et les plaisirs de l’amour ne sont pas toujours bien vécus par les femmes.
- Tu ne le vivais pas bien avec ton mari ?
- Je ne parle pas de ça et cela ne regarde que moi ! a-t-elle répliqué un peu vivement. Je dis cela d’une manière générale.
- Comment le sais-tu, alors ? ai-je demandé.
- Croyez-vous vraiment qu’on ne parle que de chiffon lorsqu’on est entre femmes ?
Je suis resté pensif. Je ne connais rien aux bavardages des femmes. Entre hommes, les propos triviaux sont réservés aux militaires, aux marins ou aux chemineaux. De temps en temps, en société, on nomme une femme pour la dépeindre avec humour, délicatesse et parfois, il faut bien le dire, un peu de grivoiserie, mais je ne me suis jamais permis un commentaire de la sorte. Dorothy m’observait.
- Que connaissez-vous des femmes, Monsieur le Notaire ? a-t-elle demandé avec un petit sourire ironique.
Je me suis redressé brutalement et j’ai retiré le drap qui couvrait Dorothy.
- Je n’en connais rien du tout, il va falloir que vous m’expliquiez, Comtesse !
Je lui ai pincé un teton et ai dit :
- Qu’est-ce donc ceci ?
- Un sein, a-t-elle répondu en riant.
- Et cela ?
- Un nombril.
- Et ici ?
- Une cuisse !
- Et ça ?
- ...
- Dites-moi ce que vous cachez, là, entre les cuisses ?
Dorothy s’est tue. Elle ne souriait qu’à moitié, car le vocabulaire lui manque pour désigner les parties intimes et ma main lui procurait un effet qu’elle voulait ignorer.
- Alors ? ai-je insisté goguenard.
- Vous devez rejoindre votre chambre, Olivier, a-t-elle murmuré.
- Ah mais je vois que votre science a des ratés, Comtesse ! ai-je raillé. Retournez-vous !
- Plus tard, a-t-elle supplié.
- Je n’ai pas fini ma leçon ! Allez hop ! ai-je dit, en la renversant comme une crêpe sur le ventre.
J’ai caressé des deux mains ses fesses. Je les ai palpés un peu brutalement avec envie. Dorothy en était surprise, elle a tenté de se redresser, mais je l’ai obligée à rester allongée.
- Deux belles pommes, ai-je soufflé en mordillant dans l’une d’elles.
- Olivier, a murmuré Dorothy, plus maintenant. Les enfants vont déjeuner... j’ai l’habitude de manger avec elles.
Je ne l’entendais plus. J’ai glissé les mains jusqu’à la nuque de Dorothy, je me suis allongé entièrement sur son corps. D’une jambe, j’ai écarté celles de ma compagne.
- Promets-moi qu’on explorera cette partie de ton corps ! lui ai-je murmuré dans l’oreille.
- Olivier...
- Promets-le-moi ou je continue, là, maintenant.
- Oui, Olivier, oui ! a-t-elle répondu, énervée. Sur l’heure, allez-vous-en, s’il vous plaît !
Je me suis redressé un peu déconfit, je l’ai recouverte du drap et puis je me suis penché, lui ai caressé les cheveux et j’ai bredouillé :
- Excuse-moi, je ne voulais pas te brusquer. Je t’aime, Dorothy. J’ai besoin de toi.
Je me suis levé un peu penaud. J’ai pris mes affaires et j’ai quitté sa chambre pour m’habiller dans celle d’en face, en défaisant le lit. Je suis allé trop loin, pourvu que Dorothy m’offre encore son lit, cela me tuerait si elle ne le faisait plus. J’ai entendu quelques petits chuchotements de l’autre côté de la porte. Je l’ai ouverte et j’ai découvert les quatre filles en culotte et en chemise. Cela m’a fait sourire. Le taï-chi l’a emporté sur la consigne de Dorothy de ne pas passer par ce couloir. Elle n’avait sûrement pas tort de me renvoyer dans la chambre verte.
- Bonjour, mesdemoiselles, je vois que vous êtes prêtes pour une séance de taï-chi ! Allons-y !

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