Choisir entre ses filles

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Depuis l’arrivée de ses parents, Dorothy était très attentive à ce que Violette et moi fussions traitées de la même manière que nos deux autres sœurs. La domesticité avait été assez choquée par l’attitude des lords, si bien que les consignes claires de leur maîtresse étaient appliquées à la lettre avec plaisir et détermination. Il n’y avait pas plus dévoué que ces cinq personnes qui composaient le service.

Après cette chevauchée dans les montagnes, Dorothy prit le thé avec nous, à l’ombre de l’eucalyptus, comme à l’accoutumée. Pour Dorothy, c’était une heure sacrée. Pour rien au monde, elle l’aurait bâclée ou supprimée. Nous considérions ce goûter également comme un moment fort de notre journée. Cette heure de grâce est restée intacte jusqu’à la mort de Dorothy et même bien plus tard.

Sir Davidson nous rejoignit au milieu de notre conversation. Il n’y avait pas de chaise de libre et sans un mot, il souleva Violette de la sienne et la laissa tomber, pour s’asseoir à sa place, comme si ce n’était qu’un petit animal de compagnie. Il murmura à notre benjamine :

- File !

En soi, cette attitude était courante, tout enfant devait céder la place à l’adulte qui se présentait et il était rare qu’une mère de ce milieu prenne du temps avec ses enfants, de cette manière. Violette resta interdite, elle passait son regard entre cet homme et notre mère ne sachant pas quelle attitude avoir. Dorothy n’eut guère le loisir de réagir, car Sir Davidson continua en s’adressant directement à moi :

- Églantine, veuillez me servir une tasse de café, je vous prie.

- Il n’y a pas de café, répondis-je simplement, et Mamy dit qu’il est mauvais d’en prendre à cette heure.

- Arrêtez cette comédie ! s’écria-t-il. N’appelez plus la Comtesse « mamy » ce n’est pas votre mère et allez me chercher du café à la cuisine, sinon vous tâterez de ma canne.

Je le fixai quelques instants sans comprendre, il me regardait d’un air autoritaire et d’un petit geste de la main, il me désigna son bâton. Je quittai la terrasse en pleurant et j’allai directement dans ma chambre où je m’étalai sur mon lit en gros bouillon de rage, d’impuissance et désarroi.

Dorothy le pointa du doigt et rétorqua :

- De quel droit vous êtes-vous permis de traiter mes filles de cette manière ?

- Dorothy, je ne fais que vous aider à vous défaire d’actes que vous n’auriez pas dû poser en recueillant ces enfants.

- Arrêtez cette comédie ! répliqua-t-elle en le parodiant. Ne m’appelez plus Dorothy, mais Comtesse. Je ne suis point votre amie, reprenez vos distances. Quant à mes filles, je ne vous autorise pas à juger si elles sont miennes ou pas. Leurs parents me les ont confiées par testament et je les aime autant que celles de mon sang. Vous venez de faire là un dégât considérable. Les enfants sont des êtres fragiles et sensibles, et...

- C’est vous qui faites des dégâts considérables, Dorothy, la coupa-t-il sèchement. Ces filles sont vouées à être au service d’autres et vous les traitez comme si elles étaient de notre monde !

- Mais, mon bon monsieur, votre titre est bien maigre pour prétendre être de mon monde !

Davidson prit la remarque de Dorothy comme un soufflet. Il la toisa quelques secondes avant de se lever et tourner les talons. Mes trois sœurs étaient en larmes. Dorothy les observa avec un petit sourire tendre. Elle leur dit :

- On ne va quand même pas se laisser abattre par perroquet bavard, n’est-ce pas ?

Mes sœurs passèrent des larmes au rire sans transition et vinrent se blottir dans les bras de Dorothy. Cela émut Dorothy qui voyait en ce geste spontané la preuve qu’elle était sur la bonne voie et que celle dictée par ses parents ne la rendrait sûrement pas heureuse. Elle caressa doucement les cheveux de ses filles :

- Allez zou ! dit-elle, foncez nous chercher Églantine qu’on puisse terminer notre thé !

Mes sœurs me racontèrent la scène avec maints détails. Après ces consolations, nous dévalions les escaliers pour rejoindre notre mère quand, dans un ensemble parfait, nous nous arrêtâmes en plein élan, à quelques mètres de la terrasse. C’était là que Dorothy faisait servir le thé à ses parents tandis que nous prenions le nôtre sous l’eucalyptus.

Harry, son frère, était manifestement allé chercher notre mère et lui tenait le bras avec force tandis que sa mère la sermonnait vertement. Cette dernière venait d’apprendre par Sir Davidson, que Dorothy avait constitué un conseil de famille sans les avoir conviés. Elle trouvait cela scandaleux et elle s’apprêtait, grâce à son notaire, à contrecarrer ce conseil. D’ailleurs, le notaire de Vaison était prêt à les aider à le rompre définitivement, quand elle se mariera avec Sir Davidson. Ce dernier viendrait avec des papiers en ce sens, dès le surlendemain.

Un léger sourire espiègle flottait sur la figure de Dorothy qui n’écoutait plus vraiment sa mère. Elle avait enfin compris la manœuvre d’Olivier et lui pardonnait sur-le-champ ses sourires moqueurs.

- Dites quelque chose ! s’écria Lady Angel.

Dorothy leva calmement les yeux vers elle et dit :

- Il y a un souci dans votre combine, je n’épouserai pas Davidson.

- Arrêtez vos enfantillages, Dorothy ! C’est la meilleure solution.

- Je ne suis plus sous votre tutelle, vous ne pouvez pas m’y obliger. Je ne retournerai pas en Angleterre et mes enfants garderont le même conseil de famille. La discussion est close. Maintenant, veuillez m’excuser, je dois parler à mon jardinier.

Elle se libéra de l’emprise de son frère et elle se dirigea d’un pas déterminé vers la cabane de jardin où le jardinier terminait de ranger ses outils. Elle n’avait rien de particulier à lui dire, mais elle bavarda durant quelques minutes sous le regard ahuri de ses parents, de son frère et de Davidson.

Sir Davidson ne se laissa pas vaincu pour autant et déclara :

- Laissez-moi faire, je voudrais qu’elle m’épouse de gaîté de cœur et non par devoir. Je vais lui parler.

Il se dirigea vers elle et lui prit le bras en disant :

- Venez, ma chère enfant, nous allons faire quelques pas dans votre magnifique parc.

- Je ne suis pas votre chère enfant, rétorqua-t-elle en se dégageant. Et j’en ai assez d’entendre vos caquetages incessants. Vous avez brisé le peu d’estime que j’avais pour vous en traitant mes filles comme vous l’avez fait, nous n’avons plus rien à nous dire.

- Dorothy, vous êtes en colère parce que j’ai découvert que vous aviez constitué un conseil de famille sans vos parents. J’ai bien observé votre attitude depuis que nous avons croisé Maître Chandelon. Ce n’est pas si grave, vos parents oublieront cet incident, dès que nous serons mariés.

- Je crois avoir été claire, Sir Davidson : je ne vous épouserai pas.

- Je vous aime, Dorothy. Vous apprendrez à m’aimer, je vous en prie, soyez raisonnable, vous avez besoin d’un homme. Vous ne pouvez pas continuer à vivre seule dans ce grand château. Maître Chandelon est tout à fait d’accord avec moi. Il arrangera la situation pour que nous puissions nous marier.

Dorothy soupira. Elle s’éloigna de lui calmement en prenant une allée parallèle. Davidson la suivit et continua son laïus.

De notre côté, nous étions très remontées contre nos hôtes. Nous nous sentions prêtes à affronter n’importe quel dragon pour sauver notre mère des griffes de ses parents et de ce Davidson dont nous venions de nous faire un ennemi personnel. En ce temps-là, on accordait tellement peu d’importance aux enfants qu’il était aisé de laisser traîner nos oreilles partout. Alice et moi nous prîmes directement les commandes. Nous envoyâmes nos cadettes protéger notre mère dont la démarche était un peu trop tendue pour que la conversation soit amicale. Les deux petites s’élancèrent vers elle. Dorothy leur sourit et prit la main de chacune d’elle pour continuer sa promenade.

- Excusez-moi, Monsieur, c’est l’heure de mes filles. Vous pouvez rejoindre mes parents, sur la terrasse.

Davidson hésita une petite seconde, puis il battit en retraite en rejoignant la terrasse. De notre côté, Alice et moi, nous nous étions cachées dans les rideaux à proximité de la terrasse, où nous pouvions écouter, sans être vues, le plan machiavélique qui se fomentait. Alors que Sir Davidson se plaignait du manque de courtoisie de Dorothy, madame Angel frappait de petits coups avec sa canne pour calmer son exaspération.

- Aux grands maux, les grands moyens, déclara-t-elle. Je crois que nous devons appliquer ce que nous avions prévu si Dorothy n’entendait pas raison.

- Je crains qu’elle ne nous laisse pas le choix, intervint le frère, bien que j’aie horreur de cette façon de procéder. Nous ne la rendrons pas heureuse, si nous agissons par la force.

- Qui a dit que les femmes devaient être heureuses ? intervint Lord Angel, père. Je ne peux plus supporter ce climat. Il fait véritablement trop chaud. Nous partirons dès demain. Davidson et vous, Harry, vous vous occuperez de prendre les petites dans leur sommeil. Vous nous rejoindrez à Lyon. Nous ferons fi de la décision du conseil de famille. Dorothy nous suivra, si elle veut revoir ses filles !

- Et les deux orphelines ? demanda Davidson.

- Elles resteront ici, pardi ! Ces enfants n’ont rien à voir avec nous, s’exclama Harry. C’est déjà assez compliqué comme ça.

- Et si Dorothy choisissait de rester à côté d’elles ? continua Davidson.

Harry éclata de rire et répondit :

- Voilà qui ne m’étonne pas de toi ! Toujours aussi méfiant ! Ne t’inquiète donc pas, une fois qu’elle devra choisir entre ses vraies filles et les autres, elle n’hésitera pas une seconde.

- Sache toutefois que la loi est pour elle et ce que nous ferons est totalement répréhensible. Il est plus sage d’attendre les papiers de son notaire !

- Que penses-tu de ce notaire ?

- Il me semble être de notre côté. Une cliente comme Dorothy n’est pas facile.

- Bien. Dans ce cas, nous partirons cette nuit. Moi je prendrai les filles et toi tu iras chez le notaire récupérer ces papiers, nous n’attendrons pas après-demain pour agir. Nous nous retrouverons à Lyon. Néanmoins, dit-il en se levant, je vais tenter de la raisonner, ce sera plus facile pour tout le monde.

Il rejoignit donc Dorothy qui faisait réciter les tables de multiplication aux plus jeunes, en comptant les roses. Elle lui adressa un petit sourire ironique.

- Alors, c’est à ton tour ? Tu viens aussi me faire la morale ?

- Dorothy, dit-il sans répondre à sa sœur. Ne te languis-tu pas de l’Angleterre, de nos parents et de moi-même ?

- Honnêtement, non.

- Mais enfin, tu es seule, ici, pas un Angel pour converser avec toi. Tu vas devenir folle, toute seule dans un pays étranger. Et ce climat est tout bonnement insupportable ! Comment peux-tu supporter cette chaleur ?

- Regarde, ce paysage, dit-elle en se tournant vers les montagnes. Vois-tu, Les rochers qui se dressent vers le ciel ? Ils sont nommés les dentelles de Montmirail, un peu plus à gauche, tu as le mont Saint-Amant et ensuite, le majestueux Mont Ventoux. Et là, encore plus à gauche, sais-tu comment on appelle cette montagne qui se dessine à peine ?

- Dorothy ...

- Elle s’appelle la montagne d’Angèle ! Tu t’en rends compte ? Vous êtes là, tous les jours de l’année à veiller sur moi et sur mes filles. Non, Harry, je ne retournerai pas en Angleterre, j’aime cette terre, mes filles sont françaises, elles n’ont connu que ces paysages, ces odeurs, ces saveurs. Pour rien au monde, je ne les séparerai de cela. Quant à un mariage avec ce clerc, n’y pense même pas, il m’ennuie, il représente tout ce que je n’aime pas.

- Je ne peux supporter que mes nièces vivent ainsi séparées du beau monde ! s’exclama-t-il.

- Elles sont françaises, tes nièces, Harry. Elles verront du beau monde quand leur âge l’exigera. En attendant, elles sont très bien dans leur pays au milieu de cette nature qui est la leur. Ce débat est définitivement clos.

Elle se tourna vers son frère et avant qu’il ne réponde, elle leva un doigt autoritaire et détacha chaque syllabe pour que celles-ci entrent bien dans sa tête :

- Je ne me marierai jamais avec ce blanc-bec.

«  Une fois qu’elle devra choisir entre ses vraies filles et les autres, elle n’hésitera pas une seconde »

Heureusement qu’Alice me tint la main. Les propos de son oncle Harry me glacèrent de la racine des cheveux aux pieds : Ainsi donc, le sort de Violette et moi n’était pas définitif. À la première occasion, Dorothy allait choisir celles que j’appelais mes sœurs.

Dès que les adultes s’éloignèrent de la terrasse, nous sortîmes de notre cachette. J’étais complètement anéantie et je pleurais comme une madeleine. Alice tenta vainement de me consoler, elle me tira jusqu’au bout du parc. Il y avait là, une porte dérobée que nous empruntions de temps en temps pour sortir de la propriété. Cela donnait directement sur la route qui reliait au pont donnant sur le Rhône. En dessous de ce pont, il y avait une cabane qui nous semblait abandonnée. Nous nous y cachâmes.


Les paroles assassines du frère de Dorothy me hantèrent des années durant. Il fallut beaucoup d’attention et de doigté de Dorothy, pour me les retirer de l'esprit. Je crois sans me tromper que je dus attendre mes dix-huit ans, quand la guerre éclata, pour enfin les ranger dans ma mémoire.

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