Les fillettes au bord du Rhône. 

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Cahier d'Olivier

Quand j’ai quitté Dorothy au pied des Dentelles de Montmirail, je savais que cela n’allait pas se passer si facilement. L’attitude et les questions de ce clerc étaient on ne peut plus claires : ils allaient me prendre mon amour de gré ou de force. J’ai tenté de la prévenir en lui montrant la chambre du Turc, mais je me suis rendu compte que c’était loin d’être suffisant. Comment peut-elle trouver le chemin toute seule, alors qu’il est connu que de quelques autochtones ?

Bertrand m’a fixé le sourcil relevé.

- Ce Davidson m’a dit qu’ils emmèneraient les filles du comte pour l’obliger à un retour en Angleterre, lui confiai-je.

- Si tu l’aimes à ce point, me dit-il, tu ne devrais pas la laisser seule avec cet Anglais !

- Je ne peux décemment pas la kidnapper !

- Si je comprends bien, il va la demander en mariage d’ici le souper.

- Oui et il sera éconduit.

- Ses parents seront furieux. Tu crois vraiment qu’ils attendront encore quelques jours avant de prendre les filles du comte ?

- J’ai dit à Davidson que je devais finaliser les papiers pour qu’il puisse emmener les filles plus ou moins légalement.

- Et il t’a cru ?

- Je l’espère.

- Pour ma part, tu as été un petit peu trop familier avec la Comtesse. Si j’étais le prétendant en question, je n’attendrais pas le coup suivant.

- Ce clerc n’est qu’un gratte-papier, le frère aîné est sûrement plus maléfique pour elle, dis-je pensif.

- C’est un chacal, il va se nourrir de la fortune de la comtesse. Je ne serais pas si optimiste, a-t-il répliqué. Souviens-toi de la carte de la comtesse, un chacal qui la dévorera à moitié. Qu’est-ce qu’il te faut de plus ?

J’ai dévisagé Bertrand qui fixait le chemin où les deux silhouettes disparaissaient dans la poussière. Une pointe de hargne s’était glissée dans ses yeux.

- Tu crois à ces cartes, toi ?

Il s’est tourné vers moi, le visage fermé.

- J’y baigne depuis ma naissance, comme tous ceux qui étaient au service de la bastide et je peux te dire qu’elles ne se sont jamais trompées. La carte de la comtesse était claire : un tourbillon, un chacal qui ne la laisserait pas indemne et un grand amour.

- Il y avait aussi le retour en Angleterre...ai-je ajouté pensif.

- Certes ! Tu as eu devant toi, le chacal, c’est évident.

Il ne m’en a pas fallu plus pour prendre mon cheval et rentrer à Vaison. Je me suis changé rapidement, j’ai pris quelques papiers à en-tête au cas où, et je suis reparti pour le château.

Durant tout le trajet, j’imaginais comment procéder. Je ne pouvais pas arriver prendre Dorothy et les filles puis m’en aller comme un voleur. Il fallait être plus judicieux, les éloigner sous un prétexte quelconque pour ne pas me retrouver moi-même derrière les barreaux. Cela m’a fait sourire, je serais hors la loi, comme le prédisait ma carte.

Non. Ces cartes n’auront pas raison ! Je veux Dorothy et qu’aux yeux de tous, elle soit ma femme. Cette dernière partie est loin d’être conclue. Pour l’instant, nous avons passé une nuit extraordinaire, ce n’est pas suffisant pour me l’accrocher définitivement à mon cœur. Elle tient trop à sa liberté.

Arrivé près du pont au-dessus du Rhône, j’ai ralenti l’allure, il fallait que je réfléchisse vite fait pour agir. Le fleuve glissait silencieusement, le soleil rougissait et donnait à la nature un ton doré qui m’a calmé. C’est alors que j’ai entendu des pleurs d’enfants. Il n’y a aucune maison alentour, j’ai cherché d’où venait ces sanglots, peut-être qu’un enfant s’était-il perdu.

En dessous du pont, j’ai trouvé les deux aînées de Dorothy, Alice et Églantine en pleine conversation. Elles ne m’avaient pas encore aperçu et j’ai entendu Alice se fâcher sur Églantine :

- Églantine, arrête de pleurer ! C’est moi qui devrais pleurer et pas toi. Moi, ils veulent m’emmener en Angleterre, toi tu pourras rester ici !

- Mais moi, je perdrai Mamy !

- Mais non, que tu es sotte ! Tu crois vraiment que mamy t’abandonnerait de la sorte ? Allez zou ! Nous devons établir un plan de bataille. Il n’est pas question que je rentre à la maison. Toi par contre, tu ne risques rien. Tu vas y retourner prendre une couverture et de quoi manger.

- Vous vous préparez à partir à la chasse au Tarasque ? les ai-je interrompues.

Les deux filles ont sursauté. Elles ont hésité quelques secondes sur l’attitude à prendre. Puis elles ont reculé vers le fleuve.

- Ce n’est franchement pas une bonne idée de prendre un bain dans le Rhône. Ne reculez plus, vous allez tomber.

- Et vous, ne vous avancez plus ! a déclaré Alice en prenant la main de sa sœur.

- Je peux savoir ce qui me vaut cette méfiance, ai-je demandé doucement.

Alice a reculé encore d’un pas.

- Je n’irai pas en Angleterre.

Elles n’étaient plus qu’à cinquante centimètres du bord de l’eau. Le terrain était glissant un pas supplémentaire et elle emporterait sa sœur avec elle dans le Rhône. J’ai levé une main très calme. Sur un ton très conciliant et assez ferme, j’ai dit :

- Stop, Alice. Ne faites plus un pas. Si vous tombez dans le Rhône, je ne pourrai pas vous sauver toutes les deux.

Alice a avisé le bord et a lâché la main d’Églantine. Celle-ci lui a repris la main avec force et l’a attiré vers elle, l’éloignant de quelques centimètres du danger. Je n’ai pas quitté des yeux l’enfant. J’y voyais une très grande détresse. J’hésitais à m’accroupir pour me mettre à sa hauteur ou à rester debout pour pouvoir sauter ou l’attraper si elle sautait dans l’eau. J’ai opté pour la première solution, il fallait lui donner confiance.

- Qui veut vous envoyer en Angleterre ? ai-je dit le plus calmement possible.

- Vous le savez très bien !

- Non. Je ne le sais pas. Expliquez-vous.

- Uncle Harry, pardi ! et vous allez lui donner des papiers pour qu’il puisse m’y emporter avec Victoria et sans Églantine et Violette.

- Jamais je ne ferai cela ! me suis-je récrié avec force.

- Alors pourquoi vous êtes ici ?

- Parce que Bertrand m’a dit que vous étiez en danger. Écoutez, Alice, j’ai dit à Davidson que j’allais apporter des papiers pour gagner du temps. Ainsi, il attendra les papiers avant d’avoir toute la maréchaussée aux fesses !

Le vocabulaire leur a fait pencher la tête avec une mine étonnée. Cela les a détendues un petit peu. J’ai continué :

- Jamais, vous m’entendez, jamais je ne vous laisserais partir dans un pays où il pleut tout le temps, avec des hommes qui ressemblent à des poissons rouges quand il y a un rayon de soleil ! Je préfère encore les moustiques, ai-je ajouté en me frappant la joue, comme si je venais de me faire piquer.

Cela a fait sourire les deux fillettes.

- Maman dit qu’il ressemble à un perroquet ! a dit Églantine. Il est vachement moche, hein ?

- Un perroquet ? Elle n’a pas tort, surtout qu’il est bavard comme une vieille femme !

Les filles se sont complètement détendues.

- Allez hop ! venez ici, ai-je dit en ouvrant les bras.

Elles se sont blotties contre moi. J’ai senti leurs cheveux d’enfants et leur peine fondre sous ma carapace. Cela m’a touché plus que je ne l’imaginais. J’ai souri et j’ai respiré longuement. Églantine s’est redressée, a froncé les sourcils et m’a grondé :

- Pourquoi vous ne lui avez pas demandé de l’épouser ? Je vous avais prévenu qu’il fallait le faire ; maintenant, ils veulent la marier avec cet anglais !

- Je ne crois pas qu’elle va l’épouser, rassurez-vous. Pour ma part, votre mère est difficile à convaincre et je n’ai pas un sou vaillant.

- Mais elle a des sous pour deux !

Je lui ai souri fataliste. Comme il est simple pour un enfant de ne pas avoir d’a priori. Comment leur faire comprendre que je ne veux pas qu’on croie que je l’épouse pour son argent, ou pour son titre.

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