la chambre du Turc

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Cahier d'Olivier

Maître Tao habite une belle maison au pied du Saint-Amand, entre les villages de Séguret, Crestet et Suzette. Il vit seul depuis que sa femme est décédée d’une mauvaise chute de cheval. Tous ses enfants sont partis depuis quelques années.

Quand on est arrivé, il était sur la terrasse et il n’a manifesté aucune surprise de nous voir. Il m’a salué d’une large accolade et s’est incliné devant Dorothy. En quelques mots, je lui ai expliqué la situation et, sans autres questions, il nous a guidés dans sa grande bâtisse pour nous installer dans différentes chambres.

Je ne me suis pas décidé à rentrer à Vaison. Certes, le lendemain, j’étais au cabinet à la première heure car je n’aurais pas été étonné d’avoir la visite de Lord Angel. Je suis retourné auprès de mes fugitives, dès la fin de l’après-midi, avec une malle de toilettes pour Dorothy et ses filles que m’a apportée le fidèle James, au milieu de la matinée. J’ai prévenu ma bonne que je ne serais de retour qu’en fin de semaine car j’étais en affaires pour un mariage dont le contrat serait difficile à conclure. Je le lui ai dit avec une certaine malice qui m’amuse encore. En effet, il me faut bien la semaine entière pour accrocher définitivement mon cœur à celui de Dorothy. Cependant, j’ai bon espoir et cela me remplit d’allégresse et d’optimisme.

Quand j’ai présenté Maître Tao aux enfants, celles-ci ont demandé tout de suite s’il pouvait leur donner quelques leçons. C’était bien la première fois que je vis un soupçon de surprise dans le regard du vieux maître. Durant les six jours suivants, il a eu quatre élèves assidues et performantes. Seule, Dorothy ne voulait pas apprendre le taï-chi. Elle se trouve ridicule en culotte et il est difficile de le pratiquer en robe.

Je vis sur un petit nuage. J’ai ma vénus à mes côtés. Si nous sommes distants la journée, nos nuits sont torrides. Dorothy me donne son corps sans réserve et je m’en délecte délicieusement.

Cependant, elle fuit dès les prémices d’une demande qui pourrait être maritale. Cela me désespère mais je n’insiste pas car je ne veux ni la brusquer ni, surtout, rompre le charme de notre idylle.

Pourtant, je me vois si bien être le papa de ces petites « vénucioles » qui s’égaient dans la nature et dans les champs d’oliviers. J’aime leurs rires, leurs questions, leur liberté de pensée. J’aime les consoler quand elles tombent ou quand maître Tao est trop sévère. J’aime jouer avec elles, leur apprendre les insectes que nous découvrons sous les pierres. J’aime soigner mes abeilles car j’ai une ruche non loin de la maison de Tao.

Dieu que je suis bien !

À la fin de la semaine, j’ai emmené Dorothy sous le prétexte de devoir signer quelques papiers à mon étude en confiant mes petites « vénucioles » à Tao. Je n’ai pas pris vraiment le chemin de Vaison mais plutôt celui inverse. Dorothy ne s’en est rendue pas compte tout de suite. Elle s’en est avisée quand nous étions presque aux pieds des dentelles de Montmirail.

- Où m’emmenez-vous donc, Olivier ? Je n’ai pas vraiment le sens d’orientation mais il me semble que nous tournons le dos à Vaison.

- Je vous emmène à la chambre du Turc ! Ne vous l’avais-je pas promis ?

Dorothy a souri. C’était une bonne surprise. Elle était ravie de ce petit congé parental. J’ai attaché le buggy dans un tournant de la route. Nous avons marché un petit quart d’heure avant d’atteindre une cascade cachée dans la végétation. Un long rocher descend dans le lit de la rivière par une pente relativement douce tandis que de l’autre côté d’énormes rochers retiennent l’eau et la laissent passer parcimonieusement dans une anfractuosité de la roche. Dorothy était à bout de souffle, les joues rouge écrevisse. Elle a mis les mains sur les hanches et a dit :

- C’est splendide !

Je n’ai pas répondu, je la mangeais du regard. Des gouttes de transpiration perlaient sur son front.

- Tu as soif ? ai-je demandé en me penchant vers la mare. Elle s’est agenouillée à côté de moi et a bu quelques gorgées. Elle s’est mouillé la tête.

- Mon Dieu qu’il fait chaud ! a-t-elle dit.

- Je connais un moyen très radical pour avoir moins chaud ! ai-je répliqué en enlevant ma chemise.

Dorothy a regardé mon torse, en mordant légèrement sur sa lèvre inférieure. Elle a penché la tête sur le côté, puis a cherché des yeux un endroit où elle pouvait s’asseoir à l’ombre tandis que je prendrais mon bain. J’étais rapidement dans l’eau aussi nu que le jour de ma naissance. Dorothy attendait patiemment dans un coin, veillant à regarder ailleurs. Dès lors, elle ne m’a pas vu m’approcher et elle a sursauté quand elle a senti les gouttes froides sur son visage. Je l’ai surplombée, elle a mis les mains au-dessus de sa tête. D’un mouvement sec, je lui ai pris les poignets et l’ai forcé à se lever.

- Vous savez nager, Comtesse ?

- Oui, a-t-elle murmuré.

- Eh bien alors, qu’attendez-vous ?

Sans lui demander la permission, je l’ai déshabillée complètement. Je lui ai pris la main et l’ai emmenée sous la cascade.

Dieu, que c’était bon !

Ensuite, nous avons entamé l’ascension de la montagne. Nous avons dû marcher une demi-heure, en longeant la paroi des dentelles pour arriver à un endroit précis où les rochers semblent se croiser. Nous avons grimpé le long du rocher et nous sommes arrivés dans une petite grotte qui avait une fenêtre de l’autre côté. Celle-ci surplombe la vallée du Rhône. Dorothy était fascinée par le paysage, elle ne disait rien savourant le moment présent, les larmes aux yeux. Je la tenais par la taille, Je l’ai embrassée dans le cou.

- C’est ici la chambre du turc, ai-je soufflé.

- C’est très beau, a-t-elle murmuré. Vous me comblez.

- Toi aussi, ai-je répondu, sur le même ton. Et ce n’est pas tout, tu n’as pas le vertige ?

- Non, bien sûr ! a dit Dorothy en haussant les épaules.

- Dans ce cas, viens !

J’ai enjambé la fenêtre et lui ai tendu la main.

Elle s’est retrouvée à une vingtaine de mètres au flanc du rocher. Un sentier à peine dessiné longeait la paroi.

- Vous êtes fous ! je n’arrive pas à mettre mes pieds sur ce petit sentier, mes jupes sont trop amples !

- Retire-les ! ai-je suggéré, l’œil lubrique.

- Non ! a-t-elle dit en me tenant la main fermement.

- Si ! personne ne te verra, ai-je dit, sur un ton autoritaire. Il serait dommage que tu ne voies pas ça !

Joignant le geste à la parole, j’ai déboutonné la jupe, qui est tombée autour des jambes de Dorothy. J’en ai caressé une, mais je me suis retenu d’aller plus loin et je lui ai pris doucement la main pour qu’elle enjambe les baleines. Nous avons monté ainsi une dizaine de mètres. Nous sommes arrivés à une terrasse surplombant l’ensemble de la région. Dorothy était fascinée. Elle a tourné doucement sur elle-même. Un léger mistral nous caressait les joues.

- Nous sommes à l’endroit le plus beau du monde, lui ai-je soufflé. Et vous savez ce qu’on fait à l’endroit le plus beau du monde ?

Dorothy n’a pas eu le loisir de répondre, déjà je l’embrassais tout en déliant le dernier jupon qui nous a servi de matelas.

James est venu chercher la petite famille, une semaine plus tard. Une lettre attendait Dorothy, au château. Elle a reconnu l’écriture de son frère, elle l’a déchirée sans la lire.

Dieu, que je regrette que le temps ne se soit pas arrêté à ce moment-là. Je regrette aussi ne pas lui avoir demandé officiellement sa main, sur la terrasse de la chambre du Turc, cela nous aurait évité bien des déboires.

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