Finir dans le Rhône

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Nous étions fin octobre. Ce jour-là, Dorothy nous avait interdit de sortir. Cela ne lui ressemblait pas, elle aimait qu’on passe deux heures par jour, dans le parc.

Alphonse Bonnel était venu au château suite à une invitation de Dorothy. Il avait cru qu’il était convié parce qu’elle acceptait enfin sa demande en mariage. Il était donc habillé de neuf de la tête au pied et s’était lavé. Elle avait décidé qu’il serait plus aisé de l’amadouer sous l’eucalyptus qu’au salon. Elle avait fait dresser une petite table sur laquelle le thé et quelques mignardises attendaient. Assis à l’ombre du grand arbre, Dorothy vint au fait le plus simplement du monde en lui présentant la lettre qu’elle avait reçue de Catherine. Bonnel la lut puis la lui rendit sans un mot.

-  Qu’en pensez-vous, Alphonse ? demanda Dorothy. Vous qui aimiez tant votre frère et ses enfants. Nous devons suivre leurs dernières volontés, n’est-ce pas ?

-  Comment avez-vous eu cette lettre ?

-  Catherine me l’a confiée lors de l’enterrement de son père. Sans doute, avait-elle eu ce pressentiment. Je ne savais pas à qui la livrer jusqu’à ce que j’aie pensé à vous. Je peux compter sur vous pour que leurs volontés soient faites, n’est-ce pas.

-  Personne d’autre n’a vu cette missive ?

-  Non. Ce n’est pas une missive, c’est un véritable testament, vous ne trouvez pas ?

Alphonse Bonnel eut un petit sourire vainqueur. Il pencha la tête sur le côté.

-  Certes, mais c’est dommage que ce soit trop tard ! Toutes les dispositions ont été prises pour ces orphelins, dit-il, nous ne pouvons pas revenir en arrière.

-  Je voudrais prendre les filles à ma charge comme l’ont demandé leurs parents, dit-elle.

-  Impossible, elles sont déjà chez les petites sœurs de la Charité et elles y resteront jusqu’à leurs douze ans, puis elles aideront à la bastide.

-  Cela ne vous coûtera aucun franc, plaida-t-elle.

-  Personne ne confie des enfants à une veuve, soyez raisonnable ! Cependant, vous pouvez aider à leur éducation en me versant une petite pension que je leur rétrocéderais à leur mariage.

-  Je pourvoirai à leur dote. Je n’aurai pas besoin d’intermédiaire !

Alphonse Bonnel pencha la tête en avalant la réplique.  Il se tourna vers elle pour lui faire face. Il dit :

-  Il existe une autre solution...

-  Oui ? demanda Dorothy sur un ton enjoué.

-  Vous me prenez comme époux.

Dorothy le dévisagea un instant et dit :

Vous n’y pensez pas sérieusement ? Je vous ai déjà dit non. Je n’ai pas besoin d’homme et je n’éprouve aucun sentiment pour vous.

-  Épousez-moi et les enfants vivront avec vous, dit-il froidement.

Dorothy ne s’attendait pas à cela, elle le fixait incrédule. Elle avait cru que la peur de la prédiction de Catherine lui avait complètement retiré toute prétention matrimoniale à son égard.  Il ne soutint pas son regard longtemps. Ses yeux se baladèrent sur le parc le château et pour finir se posèrent de nouveau sur la belle châtelaine qui désormais lui appartiendrait d’ici peu.

-  N’imaginez pas un instant que je vais succomber à votre odieux chantage, monsieur.

-  Vous auriez grand tort. Votre cause est déjà perdue. Vos filles n’ont pas encore de conseil de famille, je peux par une simple lettre au juge vous les retirer. Je vous promets que je serai un bon mari.

-  Et vous finiriez dans le Rhône ! Souvenez-vous ce que Catherine vous a prédit si vous ne me laissiez pas tranquille ! Cette lettre est une belle preuve que ses oracles sont justes. Si j’étais vous, je ferais ce que Catherine nous demande, dit-elle en exhibant la lettre devant les yeux.

Il prit la lettre et la déchira consciencieusement. Dorothy regarda les bouts de papier voleter autour d’elle, sans un commentaire. Elle se leva d’un bond et lança :

-  Je vous savais goujat mais je n’imaginais pas à quel point vous étiez malhonnête ! Je vous dois un aveu, monsieur Bonnel. La lettre que vous avez lue est un faux. J’ai donné l’original à mon notaire. J’eus espéré que vous auriez assez de décence et de compassion pour y accéder, sans arriver à ce stupide chantage. Maintenant, si vous voulez bien quitter ce château, l’entretien est terminé. Nous n’avons plus rien à nous dire.

Bonnel plissa les yeux, furieux. 

-  Et qui est votre notaire ?

-  Cela ne vous regarde pas. Quant au conseil de famille qui a été instauré et dont vous profitez honteusement, je vous garantis que j’y mettrai un terme et que vous rembourserez les orphelins jusqu’au dernier franc volé.

Dorothy fit volte-face et se dirigea d’un pas ferme vers le château. Bonnel la rattrapa au bout de deux mètres, il enserra sa nuque d’une main et de l’autre, il lui tordit le bras violemment dans le dos. Il lui fit faire demi-tour et sans un mot, il l’entraîna au fond du bois. Dorothy hurla mais personne ne l’entendit.

Olivier était à la fenêtre du premier étage. Lorsqu’il vit la réaction de Bonnel, il descendit en courant. Une fois au rez-de-chaussée, il ne vit plus le couple. L’eucalyptus lançait ses branches avec force sans pouvoir protéger sa châtelaine, la table avait été renversée. Olivier demanda à James où Bonnel aurait pu l’emmener. James émit un petit juron en anglais. Il sortit, suivi par Olivier et ils se dirigèrent à l’écurie. Le palefrenier n’avait vu personne.

Alphone Bonnel avait gardé Dorothy d’une poigne de fer. Il la mena au petit belvédère baroque qui surplombait de quelques mètres le Rhône. D’un mouvement brusque, il la mit à genoux. Sans qu’elle ait le temps de réagir, il se tint face à elle, la tenant par les cheveux d’une main, il déboutonna son pantalon. Elle détourna la tête. Ils étaient à quelques pas du fer forgé qui avait failli céder quelque temps auparavant, sous le poids de Davidson.

-  Tu vas goûter ça, l’Anglaise, susurra-t-il.

Dorothy ramassa une branche qui était à ses pieds et frappa de toutes ses forces. Il évita le coup mais perdit l'équilibre. Elle eut le temps de se relever, elle courut vers le château. Au bout de quelques mètres, elle reçut un coup sur la tête. Elle tomba lourdement,  plat ventre. Il la tira par les pied pour rejoindre le belvédère. Elle s'accrocha à la racine d'un pin. Il sauta à pied joint sur ses bras. Dorothy hurla de douleur. Il continua à la tirer jusqu'à ce qu'il soit hors de vue du château. Il retroussa sa jupe. Elle ne voyait plus rien que le bas de ses jupons. Elle voulut se redresser mais la douleur dans les bras était trop forte. Il écarta brutalement ses cuisses. Elle hurla d’une voix rauque sans arriver à reprendre son timbre normal.

- Ça ne sert à rien de crier, personne ne t’entendra, lui siffla-t-il dans l’oreille. Laisse-toi faire, j’aurai vite fini.

Il eut à peine le temps de finir sa phrase qu’il s’effondra sur le côté. Dorothy entendait qu’on se battait juste au-dessus d’elle. Elle roula sur elle-même, ses bras lui renvoyaient une douleur qui lui faisait tourner la tête à chaque mouvement. Deux bras puissants la hissèrent hors du combat. C’était Olivier. Il l'assit contre le pin et alla prêter main-forte au majordome. Celui-ci venait de recevoir un coup qui l’avait couché à terre, assommé. Bonnel visa Olivier :

-  Maître Chandelon ! j’aurais dû m’en douter, siffla-t-il.

Bonnel se pencha et attrapa un couteau qu’il avait dans sa botte.

-  Venez mourir, ici ! Je ne vous laisserai pas repartir vivant, cracha-t-il.

-  Dans tes rêves, ordure ! répliqua Olivier. 

Extrêmement calme, Olivier le toisait en tournant autour de lui. En une fois, il envoya un coup de pied qui déséquilibra Bonnel sans le faire tomber. Bonnel approcha son couteau devant lui. Avec le tranchant de sa main sur le poignet de son adversaire, Olivier lui fit perdre son arme.  Il profita de l’effet de surprise pour lui envoyer un coup de pied dans le ventre. Bonnel valsa vers le précipice et se soutint à la rambarde qui céda sous son poids et l’emporta au fond du fleuveune dizaine de mètres plus bas. Le courant du Rhône était, à cette période, très puissante ; à moitié assommé, Bonnel ne put que s’y noyer.

Olivier fixa d’un air atterré le Rhône où le corps apparaissait de temps en temps. À une vingtaine de mètres en aval, un pêcheur aperçut Bonnel. En quelques coups de rames, il rattrapa la dépouille et il réussit vaille que vaille à la hisser sur sa barque. Dorothy murmura :

-  Mon Dieu, qu’allons-nous faire ?

-  Pas de panique, la calma Olivier, c’est un cas de légitime défense ; nous allons tout de suite appeler le garde champêtre et mettre cela au clair.

-  Pas le garde ! intervint Dorothy. Nous avons déjà eu quelques anicroches avec lui. Appelez directement le maire, s’il faut un représentant de la Loi.

-  Le maire ? Mais il a voulu vous spolier à la mort du comte ! Il ne nous fera pas de cadeau.

-  Ne pourrait-on pas éviter l’enquête ? Je pourrais lui offrir une terre...

-  Non ! pas de pot-de-vin ! Cela équivaudrait à nous prétendre coupables. 

Olivier se pencha vers le précipice. Le pêcheur les fixait encore en criant quelque chose qu’Olivier ne comprenait pas.  Il se demanda si ce témoin pouvait les reconnaître. Il devait y avoir une bonne cinquantaine de mètres qui les séparaient, lui-même n’y parvenait pas mais il avait de mauvais yeux.

-  Allons voir ce pêcheur, nous arriverons à savoir ce qu’il a vu et nous ajusterons la version pour le garde champêtre, après tout ce pêcheur n’a peut-être vu qu’un homme tombant de ce belvédère.

-  Le pêcheur est le garde champêtre, murmura James.

-  Si c’est lui, nous sommes dans de beaux draps ! murmura Dorothy.

Olivier la dévisagea, le cœur aussi meurtri que si c’était lui qui avait été agressé. Elle s’était assise sur un rocher, elle était verdâtre, tremblante, quelques ecchymoses commençaient à gonfler du sang coulait de son front. Il s’accroupit devant elle, lui épongea la joue et tenta de la rassurer :

-  Vous oubliez que je suis notaire, Dorothy. Je suis un homme de loi, ma parole est patentée. Il n’y aura pas plus d’enquêtes que celle-ci. Je veillerai personnellement à ce que tout soit clos en une seule fois. James, allez quérir cet homme. Nous allons régler cela au château.

-  Taisez l'agression, je vous en prie, dit-elle d’une toute petite voix.

Elle n’osait plus le regarder. Elle avait recroquevillé ses jambes, elle pleurait silencieusement. Olivier en fut bouleversé. Tandis que, pudiquement, James fit quelques mètres vers le château, Olivier la releva doucement et la prit dans ses bras. Dorothy pleura à gros bouillon. Elle claquait des dents et tremblait comme une feuille. Olivier l’enveloppa de son veston. Soutenue par Olivier, elle fit quelques pas, puis vomit tout ce qu’elle avait dans le ventre sur la redingote. Elle se remit à pleurer en s’excusant d’être aussi lamentable.

-  Chut ! lui répondit le notaire, ne vous excusez pas. Vous n’y pouvez rien.

Nous jouions dans le vestibule, sur les grandes dalles en marbre, lorsque la porte s’ouvrit avec fracas. James et Olivier soutenaient Dorothy souillée de vomi, la tête couverte de sang. Bethy accourut ; Olivier lui donna l’ordre de lui verser un bain chaud et il nous regarda avec une autorité que nous ne lui connaissions pas.

-  Retournez vite à vos devoirs.

Nous n’avions pas de travail scolaire mais nous obéîmes dans un même élan, en rejoignant la bibliothèque.

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