Mon don de guérison
Olivier et James mirent au point la version qu’il donnerait au garde champêtre avant que le majordome aille le chercher. Celui-ci ricana et insista pour qu’ils aillent sur le lieu de l’accident.
Une fois sur place, le garde champêtre observa le sol et ce qui restait de la rambarde, puis les deux hommes à tour de rôle. Le majordome était pâle et très nerveux. Le notaire le dévisageait d’un air autoritaire. Il tiqua sur le costume du notaire qui seyait si mal à un homme de son rang, les manches étaient bien trop courtes, ce veston appartenait à feu monsieur le comte, il le reconnaissait. Il en sourit d’un air mauvais. Il n’aimait pas les Anglais. Et celle du château était encore plus exécrable que les autres. Elle l’avait proprement mis dehors alors qu’il braconnait sur ses terres. Le maire qui voulait acheter ces bois et, donc, garder ses bonnes grâces avait sévi en lui retirant un mois de paie. Le garde champêtre en avait une rancœur démesurée. Il tenait sa revanche, il allait récupérer deux fois sa paie. Il en jubila intérieurement.
- Donc vous prétendez que monsieur Bonnel était saoul et qu’il est tombé tout simplement de la rambarde. Tenez, regardez ce que je trouve à vos pieds, ajouta-t-il en se baissant pour ramasser quelque chose. C’est une très jolie pince à cheveux, ma parole. Elle ne peut qu’appartenir à madame la comtesse. Oh ! elle est couverte de sang. M’est avis que votre comtesse n’est pas innocente dans cette histoire... Et là, ce sang près de la barrière, il est encore tout frais, et puis, quand j’ai vu Monsieur Bonnel tomber, il avait quelque chose dans le ventre. Il faudra que je vérifie les blessures...Vous couvrez qui, monsieur le notaire ? La pute d’Anglaise ? Comment se fait-il qu’elle ne soit pas ici ?
Olivier était vert de colère, il serra les poings dans les poches du costume qu’on lui avait prêté.
- De quel droit vous vous permettez de traiter la comtesse de la sorte ? gronda-t-il.
- Moi, je crois qu’elle l’a tué, continua l’homme, et que vous avez demandé au domestique anglais de maquiller cela en accident.
- Comment osez-vous imaginer une scène aussi abjecte ? répondit Olivier hors de lui. Le garde sourit, il glissa la pince à cheveux dans sa poche et continua calmement :
- Bien sûr, votre version aurait été plausible, Monsieur Chandelon, mais j’étais là et j’ai tout vu. Arrangeons cette histoire entre nous, voulez-vous ?
Olivier perçut alors la manœuvre de l’homme.
- Je suis patenté, monsiuer, et je pense que la version d'un notaire vaut plus que celle d'un garde.
- et j'ai la preuve, répliqua le garde et exibant la pince devant lui.
- Combien ? grinça James entre ses dents.
- Olivier se tourna vers lui d'un air sévère mais c'était trop tard. Le garde avait désormais l'avantage. Il ricana et répondit :
- Mille francs.
- Vous aurez cinq cents francs, rétorqua Olivier, quand j’aurai lu votre rapport et qu’il sera consigné dans les archives de la commune. Pas un mot de tout ceci à la Comtesse.
- C’est d’accord, répliqua le garde champêtre en serrant la main du notaire.
Le garde jubilait. Il avait obtenu cinq fois sa paie. Il inclina la tête en guise de salut et il tourna les talons. Olivier et James suivirent des yeux le garde qui s’en retourna le pas allègre, presque en dansant. Olivier soupira. Toutesses économies allaient y passer. Il se tourna vers le majordome et dit
- En aucun cas, madame la comtesse ne doit être au courant.
- Nous partagerons les frais.
- pas question répliqua Olivier.
Olivier et James retournèrent au château en fin d’après-midi. Dorothy les attendait enveloppée dans un grand châle. Nous étions toutes autour d’elle. Sans un mot, sans demander ce qu’il s’était passé, nous la couvions comme elle nous cajolait quand nous étions malades. On a toujours tort de croire que les enfants vivent au-dessus des meurtrissures des adultes, nous en étions la preuve vivante.
Olivier s’agenouilla aux pieds de sa mie et lui posa les mains sur les genoux. Il chuchota :
- Tout est fini. Personne ne viendra vous importuner.
Dorothy tenta un petit sourire mal assuré. Olivier lui prit les mains, elle grimaça de douleur, ses bras lui faisaient trop mal. Elle pencha la tête, des larmes se remirent à couler le long de ses joues.
- Nous devrions appeler un médecin, dit-il, vous avez peut-être un bras cassé.
- Non, je ne veux en aucun cas qu’on fasse un lien quelconque entre mon état et ce qui s’est passé au belvédère.
Olivier approuva d’un mouvement de tête. Le majordome entra dans la pièce en déclarant que le souper était servi. Nous avons interrompu nos dessins et coloriages pour nous diriger sagement vers la salle à manger. Dorothy se leva et se mordit la lèvre. Elle s’évanouit de douleur. Olivier la porta jusqu’à sa chambre. Atterrées, nous les suivîmes sans un mot. Nous restâmes dans le couloir devant sa porte.
Dorothy revint à elle. Olivier lui caressa doucement la joue.
- Je ne peux pas te laisser comme ça, murmura-t-il. Je vais chercher un médecin à Orange, c’est un grand ami ; nous partagions une chambre quand nous étions à l’université. Il ne dira rien. Je serai de retour d’ici deux heures. D’ici là, repose-toi et essaie de ne pas bouger les bras !
Il se retira en se retournant trois fois vers elle, bouleversé. Il nous trouva toute en larmes dans le couloir. Il s’agenouilla et nous prit dans ses bras. Il nous déclara que Dorothy était très mal tombée et qu’il faudrait être sage. Sans que je ne susse pourquoi, je lâchai les bras protecteurs et je me dirigeai vers le lit de ma mère. Sous le regard perplexe d’Olivier qui était resté au seuil de la chambre, je posai mes mains sur un des bras de Dorothy. Celle-ci se détendit, sourit faiblement :
- My God, Églantine, tu soignes aussi ?
C’était la première fois que mes mains soulageaient. Je n’en savais pas plus qu’elle.
Olivier quitta le château prestement. James nous emmena à la cuisine où sa femme, la cuisinière, nous servit un bol de chocolat chaud et une galette. Avec justesse, elle avait relégué le repas prévu pour nous offrir quelque chose de sucré. Nous n’aurions rien mangé de consistant, c’était le bon sens. La cuisinière avait également pleuré, comme Bethy qui se mouchait encore bruyamment, plantée sur une chaise dans un coin de la cuisine. D’un air exaspéré, James envoya la femme de chambre près de sa maîtresse. Je la suivis sans réfléchir.
Dorothy s’était endormie. Nous restâmes, Bethy et moi à la veiller silencieusement de part et d’autre du grand lit. De temps en temps, en remuant dans son sommeil, elle gémissait, alors je déposais le bout de mes doigts sur le bras qui avait bougé et immanquablement, elle se calmait.
Lorsque Olivier accompagné du médecin arriva, je dus quitter la pièce avec Bethy et Olivier.
Olivier me fixait les sourcils froncés. Je baissai la tête, comme si j’avais été prise en faute. Il s’accroupit et me remonta le menton. Tout doucement il me dit :
- Savais-tu que tes mains atténuaient la douleur ?
Je niai de la tête et je me mis à pleurer et me jetai dans ses bras. Un peu pris au dépourvu, Olivier me tapotait le dos en murmurant des mots doux :
- Ce n’est pas grave, c’est juste un don. Tu lui as fait beaucoup de bien. Pourras-tu l’aider les quelques jours qui viennent ?
Les mots ne me venaient pas mais je hochai la tête vigoureusement. Olivier sourit.
- Heureusement que tu es là, je pourrai partir plus tranquille !
Le médecin sortit de la chambre, à ce moment-là. Il expliqua qu’elle avait les deux bras cassés, sans doute une côte également et une légère commotion cérébrale. Il fallait qu’elle garde le lit les rideaux fermés, pendant une bonne semaine. Il donna des remèdes en cas de douleur trop forte. Il tapota sur le flacon en disant :
- Elle n’a pas voulu en prendre, elle dit que la petite est son remède ! N’hésite pas à lui donner une cuillère trois fois par jour, si elle a trop mal. Attention, Olivier, ce remède peut créer une dépendance, il ne faut pas le lui donner à outrance. Je reviendrai demain lui poser deux attelles. Ses bras doivent être immobilisés pendant un mois minimum.
Olivier prit la fiole en acquiesçant d’un signe de tête convaincu. Il raccompagna son ami. Je me glissai dans la chambre de Mamy, elle me sourit faiblement :
- Dans chaque événement éprouvant, me dit-elle, il y a quelque chose de positif qui se cache. Ne l’oublie pas, Églantine. Aujourd’hui a été un jour épouvantable mais nous savons que tu as un don supplémentaire et ça, c’est un grand pas pour toi.
- J’aurais aimé le savoir autrement, dis-je en pleurant.
Dorothy rit puis grimaça en toussant.
- Moi aussi mais c’est ainsi. On ne pouvait le savoir que lorsque quelqu’un serait en danger. Et très sincèrement, je préfère que ce soit moi plutôt que l’une d’entre vous.
Olivier rentra dans la pièce à ce moment-là. Je m’éclipsai sagement. Olivier lui caressa doucement les cheveux :
- Je vais partir ce soir, je reviendrai dès que possible. J’espère que tu auras meilleure mine.
- Ne vous inquiétez pas, répondit-elle avec un sourire contrit. Mon teint n’est que passager. Je supporterai l’épreuve, j’en ai déjà connu d’autres.
Olivier en eut le ventre noué. Il lui effleura doucement la joue, murmura :
- Je te jure que je ne laisserai plus quiconque te malmener encore une fois !
Il lui baisa le front. Dorothy le regarda d’un air désabusé. Elle n’y croyait pas vraiment, dès qu’il aurait le dos tourné, le maire, le garde ou quelqu’un d’autre viendrait l’importuner. Il comprit les rouages de sa pensée et répéta plus solennellement :
- C’est promis, Dorothy. N’aie plus aucune crainte. Je te protégerai.
Il s’effaça sans bruit. Quand le majordome lui remit son manteau et son chapeau, il lui pria :
- Prévenez-moi, si madame la comtesse est encore victime de ces villageois. Nous ne pouvons plus tolérer cela.
Olivier quitta le château avec regret. Ce qui aurait dû se terminer par une victoire pour les orphelins se soldait par une contusion qui n’avait pas de nom. Il en était profondément démuni.
Comme promis, Olivier était revenu au château, trois jours plus tard. Il trouva Dorothy assise à la bibliothèque. Les bras étaient immobilisés dans deux attelles que le docteur avait posées. Bethy lui donnait à manger cuillère après cuillère. En voyant Olivier, la femme de chambre se leva et s’éclipsa. Olivier prit sa place et s’empara du bol de soupe et de la cuillère :
- Le docteur Tranchant n’avait-il pas prescrit le lit ?
- Ah c’est comme ça qu’il s’appelle ! s’exclama-t-elle. Personne n’arrivait à se souvenir de son nom. Bethy penchait pour coupant et James, penchant. Moi, j’avoue que je n’avais pas l’esprit à mémoriser son nom.
- Dorothy, pourquoi n’es-tu pas au lit ?
- Parce que je m’y ennuyais ! Ça va beaucoup mieux, Olivier. Et comme vous voyez, ma mine est nettement plus rose qu’il y a deux jours.
Olivier fronça les sourcils. Il prit une cuillère de soupe et à la place de la mettre dans la bouche de Dorothy, il l’avala sans réfléchir.
- Eh mais c’est ma soupe ! s’écria-t-elle.
Olivier rit de sa distraction puis il reprit un air plus inquiet :
- Comment vas-tu ? demanda-t-il.
- Bien, très bien.
- N’as-tu pas abusé du remède ?
- Je n’y ai pas touché, j’en ai un autre.
- Ah bon ? Lequel ?
- Églantine. Elle a posé ses mains sur ma tête pendant près d’une heure et depuis je vais très bien. Je n’ai absolument plus mal à la tête. Je me demande même si je n’ôterais pas ses attelles.
- N’y pense même pas ! dit-il autoritaire.
Dorothy le regarda avec un demi-sourire un peu effronté. Olivier leva un sourcil et soupira ; elle n’en ferait qu’à sa tête, il le savait. Il s’apprêta à la sermonner mais elle fut plus rapide que lui :
- Stop Olivier. Ne me dites pas ce que je ne veux pas entendre. Je retirerai ses attelles parce que je veux que la vie continue. Quand je suis dans mon lit, je ne pense qu’à l’agression. Les images que je vois sont épouvantables, elles m’angoissent ; je me mets à pleurer comme une fontaine. Il n’est pas question que je continue ainsi, je dois me relever. Donc, si je peux m’occuper de mes roses, je le ferai le plus vite possible.
Olivier la dévisagea. Il était relativement admiratif par son courage et, à la fois, il était inquiet. Il savait que le contrecoup pouvait être trop fort et que cette volonté pouvait se solder par un échec bien plus difficile à surmonter que si on prenait le temps de digérer le mal.
- Je t’ai amené une visite.
- C’est qui ?
- Tao. Il n’est pas au courant de l’agression mais il sait que tu as les deux bras cassés. Il peut t’aider surmonter le choc. Voudrais-tu te confier à lui ?
Dorothy fronça les sourcils. Elle n’avait aucune envie d’expliquer à qui que ce soit son agression. Olivier la fixait sans essayer de l’influencer mais sa démarche était en soi très orientée. Elle en fut fâchée et quelque peu outrée.
- De quel droit l’avez-vous conduit ici ? dit-elle.
- Il voulait voir les filles pour continuer à leur donner des leçons de taï-chi. Votre passage chez lui l’a complètement revigoré. Il se sentait seul et inutile, les filles lui ont donné un peu de chaleur dans sa vie. Il est venu me trouver pour me demander s’il pouvait continuer à enseigner le taï-chi. Et je l’ai amené ici. Il est dans le jardin avec les filles. Je ne lui ai rien dit d’autre, ne te fâche pas. Mais je sais qu’il peut t’aider et je te le conseille.
- Pas question, je n’en ai pas besoin ! il ne peut pas défaire ce qui a été fait.
- Non, il peut seulement t’aider à ne plus y penser pour ne pas revivre éternellement les mêmes images. Peut-il au moins donner cours aux filles ?
- Oui ! dit-elle, sans hésiter. Il faut qu’elles sachent se défendre. Qu’il vienne quand il veut, il est le bienvenu. Quant à l’agression, n’en parlons plus, s’il vous plaît.

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