Une terre pour le maire.
Ce jour-là, elle lisait sous l’eucalyptus, un roman facile pour oublier ses misères. Tao vint la rejoindre après notre leçon de Taï-chi. Il lui offrit du thé qu’il faisait venir directement de Chine. Elle lui proposa de le goûter ensemble. Tao nous appela, puis il sortit d’une petite mallette une théière et six tasses tandis que James apportait une bouilloire d’eau chaude.
Il nous fit une dégustation de thé, comme on le sert dans son pays. Nous étions toutes suspendues à ses lèvres et nous bûmes en l’imitant très sérieusement. Puis, nous nous égayâmes dans la nature. Tao resta à côté d’elle.
Le vieil homme arborait un sourire très doux, plein de compassion. Ses petits yeux n’étaient plus que deux fentes perdues dans ses rides ; sa barbichette blanche et filasse allongeait harmonieusement sa figure. Il se tenait droit et la fixait sans être pour autant inquisiteur. Tout doucement, il prit la parole :
- Quand je vous ai abritée chez moi, vous étiez gaie et enjouée, malgré votre famille qui vous harcelait. Depuisvotre accident, vous êtes triste et, maintenant, vous êtes anxieuse,vous survivez en dehors de votre corps. Je m’inquiète, Dorothy. Vous vous enfoncez dans le désespoir.
Il n’en fallut pas plus pour que Dorothy fondît en larme. Il attendit patiemment en massant sa main, qu’elle se calmât. Sans s’y attendre et pour la première fois de sa vie, elle raconta ses déboires. Elle expliqua le viol, son amour pour un pays qui lui serait éternellement étranger et, même, ce maître chanteur qui l’assiégeait actuellement.
- Je ne peux pas effacer ce qu’on vous a fait subir mais je peux ranger dans votre cerveau votre agression, pour qu’il ne vous encombre plus. Votre choc a été trop grand ; votre cerveau ne sait pas quoi en faire, si vous me le permettez, je peux faire une petite manipulation pour vous aider à le calmer. Quant à être étranger dans un pays inhospitalier, je connais la chanson. Je n’ai qu’un conseil à vous donner : Françoise a raconté des fadaises, eh bien tant mieux ! Cela les aidera à vous accepter dans leur paysage. Continuez à vivre : promenez-vous, allez à la boulangerie...
Il respira profondément deux ou trois fois, but quelques gorgées de thé avant de continuer :
- Votre maître chanteur, par contre, est dangereux. Ne payez rien, il vous ruinera.
- Ai -je le choix ?
- On a toujours le choix ! répondit Tao avec force. Vous avez dit que vous alliez vendre une terre ? Vendez-la au maire, vous en ferez un allié, ainsi si le garde vous ennuie, le maire se fera un plaisir de l’envoyer paître !
Doroty et Tao discutèrent encore longtemps. Elle lui offrit le gîte et le couvert du soir, pour notre plus grand bonheur. Tao nous donna encore une leçon de taï-chi, nous devenions très douées, nous arrivions à faire la forme des cent huit mouvements sans nous tromper ; il fallait maintenant, apprendre à puiser la force de l’énergie de la terre, cela prendrait beaucoup de temps. Au moment de nous coucher et, grâce à Violette, il nous raconta une histoire de samouraï.
Le lendemain matin, nous étions à cinq dans le jardin à pratiquer le taï-chi et cela ne paraissait plus étrange à quiconque !
Deux ou trois jours plus tard, Sir Davidson revint au château. Il vint avec la ferme intention d’épouser Dorothy. Il semblait avoir pris quelques leçons de conduite. Il parlait moins, nous adressait même quelques fois la parole. Il avait apporté deux poupées en porcelaine qu’il comptait offrir à Victoria et Alice. Quand il les sortit de son bagage, Alice me fit un petit clin d’œil et dit :
- Comme c’est gentil d’avoir pensé aux petites !
Elle prit les poupées et les distribua à Victoria et Violette. Dorothy mordit sur sa lèvre pour ne pas éclater de rire. Davidson inclina la tête tandis que nos plus jeunes le remercièrent par une formule de politesse prononcée dans une petite révérence. Elles disparurent aussitôt avec leur jouet.
Malgré ses efforts, il continuait cependant à énerver prodigieusement Dorothy. Il était sur ses talons dès qu’elle quittait ses appartements privés. Elle avait d’autres soucis et, en aucun cas, elle ne voulait lui en parler.
Elle suivit le conseil de Tao et invita le maire, monsieur Demaret pour la vente d’une vigne. C’était, après Dorothy, le notable le plus riche de la région. Il avait eu un oeil plus qu’intéressé sur le château et sur les terres. Il avait été très marri du refus de la comtesse, il lui avait voué une défiance ouverte depuis. Dorothy prenait plaisir à régler cette affaire sans Olivier. Cela faisait une bonne quinzaine de jours qu’elle lui avait écrit pour qu’il vende une terre et elle n’avait aucune nouvelle. Lui prouver qu’elle était capable de se débrouiller sans lui était une petite vengeance quant à ses manques de visite.
Monsieur Dumaret, le maire, arriva en fin de semaine, avec son fils. Il avait ouï dire l’histoire agrémentée par Françoise, sur l’affaire Bonnel et il avait revu son jugement, sans pour autant apprécier l’Anglaise. Son fils, par contre, n’avait rien contre la châtelaine ; il en éprouvait beaucoup de respect et, il faut bien le dire, une bonne dose de curiosité.
Dès qu’ils franchirent la grille, Dorothy remarqua la différence de sentiment que portaient les deux hommes à son égard. L’un regardait le château avec un certain dédain, tandis que l’autre se pencha sur une rose. Elle les observait de la fenêtre de la bibliothèque où ils seraient directement introduits.
Le jeune homme, secoua la tête en observant de plus près, l’une des fleurs de Dorothy. Il semblait désolé, son père le rappela à l’ordre, il le rejoignit directement.
Quelques minutes plus tard, ils furent devant elle. Tous en les saluant, Dorothy observa Renaud, ainsi que se nommait le fils. Il devait avoir le même âge qu’elle. Il avait les cheveux blonds ondulant harmonieusement, le nez droit et la bouche très sensuelle. Il avait un mètre quatre-vingt-cinq (une taille idéale pour Dorothy !). Son teint hâlé trahissait une vie au grand air, alors que son maintien était droit et distingué, sa démarche légère et souple. Ses mains étaient nettes et non calleuses, les ongles coupés courts et propres.
- Le candidat idéal, se dit-elle.
Dorothy fut troublée d’avoir fait cette réflexion et, même, ce portrait avec tant de précision. Elle en rougit, grimaça un sourire de circonstance et les invita à s’asseoir. Elle expliqua qu’elle ne s’occupait pas assez de ses terres et qu’elle désirait en lâcher quelques-unes. Le père esquissa un petit sourire satisfait. Elle désigna deux hectares qui longeaient les terres du notaire en sachant pertinemment, qu’il en désirait d’autres, bien plus intéressantes parce qu’elles étaient situées sur la commune d’à côté, à Chateauneuf du Pape. Dans la conversation, elle glissa qu’elle pensait vendre les vignes convoitées par le maire mais qu’elle ne le pouvait pas le faire directement, parce qu’elle avait besoin, pour se faire, de l’accord du conseil de famille des enfants.
- Vous comprenez celles que je vous propose m’appartiennent totalement, tandis que celles de Chateauneuf font partie du patrimoine de mes filles. Pour ces lopins-ci j’ai deux autres propositions l’une à 5 000 et l’autre à 6500 francs. Que me proposez-vous ?
- 7000 mais vous me donnez la priorité sur les terres de Chateauneuf.
Dorothy pencha la tête faisant mine de réfléchir. Elle savait que ses vignes en valaient le double. Elle se demanda si c’était sa nationalité ou sa féminité qui donnaient des ailes à ces voleurs en herbe. Renaud fusillait son père ; manifestement, il n’était pas sur la même longueur d’onde que lui. D’un signe discret, il lui sommait de monter la mise. Le maire nia d’un mouvement de tête, dans un sourire vainqueur. Dorothy avait suivi le manège. Le fils serra les poings.
- Cela va sans dire que mon père parle d’un prix à l’hectare, dit-il.
- C’est vraiment très généreux de votre part, déclara Dorothy en tendant la main pour conclure le marché.
Le maire était rouge écrevisse. Il transpirait légèrement et lança un regard assassin à son fils. Celui-ci le toisa quelques secondes et se tourna vers Dorothy relativement satisfaite. Il ajouta :
- Seulement, promettez-nous les terres de Chateauneuf !
- Bien entendu, je vous les réserve !
Cela mit un peu de baume sur le coeur du maire. Il sortit de son veston un contrat de vente qu’il commença à lire. Dorothy posa la main sur la table pour l’arrêter dans sa lecture.
- Ne vous donnez pas tant de mal, dit-elle avec un délicieux sourire. Je n’y connais pas grand-chose et la langue du notaire ne m’est pas familière.
- La langue du notaire ? s’exclama monsieur Dumaret avec un sourire grivois.
- Le langage, vous vouliez dire, reprit le fils d’un ton conciliant.
Dorothy ne comprit pas vraiment la différence ou le sous-entendu mais acquiesça d’un signe de tête. Elle capta néanmoins que cela pouvait être mal interprété et se leva en défroissant sa robe pour se donner un peu de contenance.
- Bien. Revoyons-nous dans quinze jours, nous procéderons à la vente devant mon notaire, dit-elle.
Elle les raccompagna jusqu’à la porte. Dorothy analysa la démarche des deux hommes. Celle du fils était franche dynamique, tandis que celle du père un peu rageuse. Elle en sourit, la jeune génération était plus honnête que la précédente et cela la confortait dans sa vision du monde. Au bout de quelques mètres, Renaud fit demi-tour et revint vers elle. :
- Dans mes souvenirs, lui dit-il, vos roses étaient exceptionnelles...
- Et vous êtes déçu ! répondit Dorothy affligée. Moi aussi. Je ne sais pour quelle raison, elles sont particulièrementtristes, cette année ! Je suis désolée par ces roses maigrichonnes et ternes, nous ne comprenons pas ce qui se passe ; les autres années, elles faisaient ma fierté.
- Ces roses ont été attaquées mais je ne comprends pas par quelle maladie. Puis-je vous prendre un échantillon ? Les roses sont ma passion. Je pourrais peut-être déterminer le mal qui les ronge, j’ai un petit laboratoire à la maison.
- Volontiers ! s’exclama-t-elle. Décidément, vous êtes la providence !
Renaud rougit. Il pencha légèrement la tête et ajouta :
- Si vous me le permettez, je reviendrai demain après-midi avec mon matériel parce qu’il me semble que celles du bout des allées sont en meilleure forme. Ce sera plus facile de les comparer.
- Formidable !
Durant le souper, Davidson revint sur la visite du maire.
- Qui étaient ces gens ? demanda-t-il à Dorothy.
- Le maire et son fils, répondit Dorothy.
- Quel était le but de leur visite ?
Dorothy soupira. Il se considérait déjà chez lui. Il était temps qu’il parte. Elle commençait sérieusement à ne plus le supporter. Elle hésita à lui répondre la vérité ou à inventer un bobard. Mais quel mensonge pourrait-elle lui lancer pour l’ennuyer ? Elle n’eut pas assez d’inspiration et comme Davidson avait suspendu son repas pour la fixer avec détermination, elle décida de lui prouver qu’elle n’était pas aussi cruche qu’il le pensait.
- Je voulais me débarrasser de trois hectares qui longent leur propriété.
- Vous les leur avez vendus ?
- Oui.
- Vous auriez dû me demander de prendre les choses en main, j’en aurais eu sûrement un meilleur prix.
- Ah bon, racontez-moi comment vous auriez fait alors que vous ne connaissez absolument pas le prix du marché et que vous ne parlez pas un mot de français.
- Heu eh bien, ce n’est plus tout à fait vrai, je connais quelques mots de français et je me serais renseigné sur le prix du terrain.
- Bien ça ! nous pouvons donc parler français ! dit-elle dans cette langue. Si je vous dis que le prix des terrains avoisinant est de 5 000 francs l’hectare. Combien pensez-vous que vous auriez pu en obtenir ?
- ...
Davidson ne comprenait manifestement pas la question. Nous aurions bien éclaté de rire mais nous savions que nous nous serions fait gronder. Nous arborions dès lors un large sourire moqueur. Dorothy répéta la question en anglais. Davidson n’était pas heureux d’être pris en défaut. Il la fusilla du regard puis il répondit d’une manière assez sèche et très doctorale.
- J’aurais demandé à maître Chandelon de me traduire ou d’assister à la vente. Parce que ça, ma chère, c’est bien une erreur de femme ! Vous croyez pouvoir vous en sortir toute seule et je parie que Maître Chandelon en aurait eu le double.
- Vous n’avez pas répondu à ma question, répliqua Dorothy. Combien en auriez-vous eu ?
- Je vous rappelle que je suis clerc de notaire, Que je sais dès lors qu’une femme qui négocie obtient la moitié du prix réel, qu’un étranger en obtient à peu près les deux tiers. Donc je dirais que j’en aurais eu les quatre cinquièmes puisque maître Chandelon m’aurait secondé. Cela fait 4000 !
- Tout ça ? Vous me paraissez bien présomptueux ! s’exclama Dorothy qui s’amusait méchamment de le mener à la déconfiture.
- Oui ! répondit Davidson en essuyant sa bouche. Il la désigna du doigt en l’asticotant :
- Vous imaginez que je l’aurais laissé partir pour moins que cela ? Vous vous méprenez, ma chère, une fois qu’il s’agit d’affaire, je suis imbattable ! Oserez-vous me dire combien en vous avez eu ?
- Voyez-vous, mon cher Davidson, cela ne vous regarde absolument pas. Ce sont mes affaires, mon patrimoine.
Sûr d’avoir touché juste, Davidson la nargua. Il faillit ajouter une remarque quand Dorothy poursuivit :
- Néanmoins, je vais vous le dire, pour que vous compreniez bien, une fois pour toutes à quel point vous êtes superflu et prétentieux : j’en ai obtenu 7 000 francs l’hectare.
- C’est impossible, bredouilla Davidson. Vous me moquez.
- Je vous mentirais sur quoi, Davidson ? Sur le prix du terrain ? L’acte de vente est sur mon bureau.
- Le prix d’une vigne en général, tenta-t-il.
- J’ai également une lettre du notaire me donnant la valeur de chacun de mes terrains. Et ne croyez pas un instant que je me leurre sur les deux autres énoncés.
- Lesquels ?
- Vous êtes inutile et prétentieux.
Davidson faillit s’étrangler. Il était fulminant. Nous étions suffoquées. Il était rare que notre mère rabroue quelqu’un de la sorte. Nous passions de l’un à l’autre, la figure éclaboussée par nos mines hilares. Très diplomatiquement, Dorothy nous envoya nous coucher. Même si nous brûlions d’envie de rester à compter les coups, nous comprenions très clairement qu’il fallait obéir au plus vite.
Davidson essuya la bouche et attendit que nous soyons hors de sa vue pour continuer :
- Dorothy, je n’ai pas voulu vous déshonorer devant vos filles et vos pupilles, mais...
- Combien de fois devrais-je vous dire qu’il n’y a pas de pupilles ici ! cria-t-elle.
- Certes, calmez-vous, se reprit Davidson. Je disais donc que je n’ai pas voulu vous humilier, mais je vous demande de me montrer ce que vous avez avancé il y a quelques minutes devant elles.
- Pourquoi le ferais-je ?
- Parce que vous êtes absolument incapable de négocier et que je voudrais voir comment on pourra arranger le contrat pour que nous ne nous fassions pas rouler.
- Nous ?
- Heu vous, voulais-je dire. Montrez-le-moi s’il vous plaît !
Dorothy était verte de rage. Elle hésita à lui montrer ses papiers parce qu’elle était sûre qu’il irait fureter au-delà du contrat et cela ne lui plaisait pas. Mais elle était piquée par ses propos. Elle se leva, il la suivit comme un petit chien.
Elle se mit derrière son bureau et s’assit. Il resta debout à côté d’elle. Elle lui désigna une chaise, il grommela et s’assit le dos droit, prêt à se lever d’un bond. Très calmement, Dorothy ouvrit une farde, retira le contrat et le lui présenta. Ne comprenant pas le français, il ne put que voir que le chiffre de l’affaire. D’un petit geste de la main, il demanda à voir l’estimation du terrain par son notaire.
C’était la dernière lettre d’Olivier. Il l’avait écrite en deux parties, la première était très professionnelle, la seconde était très personnelle. Olivier avait différencié les deux pour qu’elle puisse montrer la première sans dévoiler la seconde car celle-là, d’aucuns auraient rougi en la lisant. Elle-même en avait eu quelques vapeurs mais aussi quelques délicieux frissons.
Cela faisait presque un mois qu’il l’avait envoyée et depuis plus rien. Dorothy avait donc pris cette lettre comme une preuve qu’Olivier traitait leur relation comme un amusement, un jeu entre un homme et une femme consentants. Aurait-elle voulu plus ? Ne lui avait-elle pas dit qu’elle ne se remarierait pas ? Évidemment ! Elle ne pouvait que constater qu’elle s’était elle-même fourvoyée dans son propre jeu. Elle en était profondément triste. Olivier avait ouvert une brèche dans sa détermination à rester veuve. Elle avait un terrible besoin de bras d’homme qui l’envelopperait dans de l’amour. Elle avait envie d’un lit réchauffé par un conjoint. Elle brûlait d’envie de lit mais, de cela, elle en était honteuse.
Dorothy resta seule dans sa bibliothèque après que Davidson ait lu l’acte de vente ainsi que l’estimation d’Olivier. Il s’était retiré directement dans sa chambre, furieux de la réussite de Dorothy. Dorothy l’avait laissé partir en espérant qu’il ait compris le message subliminal de l’affaire : il était inutile et prétentieux, il valait mieux qu’il trouve ailleurs chaussure à son pied.
Elle ressortit la seconde lettre qu’elle avait cachée en dessous du buvard de son sous-main. Elle la relut pour la dixième fois. Comment Olivier pouvait-il être assez obscène tout en restant dans les limites de la décence ? Comment se faisait-il que même la dixième fois, elle lui procurât ces délicieux frissons et ces petites vapeurs de honte ?
Elle repensa au portrait qu’elle avait fait de Renaud et à sa réflexion, tout aussi indigne : « le candidat idéal ! » Elle en conclut, qu’elle ne pourrait pas se passer d’un homme in vitam eternam. Elle ne supportait plus vraiment la solitude et sa liberté avait un goût amer.

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