Visite à la bastide

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Cahier d’Olivier

Paul, l’aîné de la fratrie Bonnel était très heureux de revoir ses sœurs et Dorothy. Il craint avant tout que ses benjamines ne connaissent pas assez la bastide, or il en est très attaché. Dès leur arrivée, les filles ont été emmenées par Jacques et Jean, les deux autres frères, dans quelques aventures autour de la maison. Dorothy est restée en compagnie de Paul. Celui-ci lui a offert un petit rafraîchissement en donnant quelques nouvelles du domaine. Dorothy l’observait, il a changé. Il est devenu un homme. Sa barbe est drue, ses épaules se sont élargies, son maintien redressé. S’il a gagné quelques centimètres, c’est surtout en prestance qu’il a grandi. Dorothy souriait, elle est aussi fière de ce gamin, que s’il était le sien.

Dorothy a bu sa grenadine lentement, puis elle a proposé au garçon de se promener parmi ses fleurs. Paul s’est levé et lui a tendu la main pour l’aider à se redresser. Décidément, ce garçon est devenu un homme et un homme du monde qui plus est ! Elle a pris le bras du jeune homme, ils se sont baladés dans le jardin, elle lui a donné des nouvelles de ses sœurs et il lui a partagé avec simplicité les déboires et les espoirs de la bastide.

Quand on arrive de Vaison, on longe la propriété par la droite. J’ai vu tout de suite Paul et Dorothy perdus dans les plantations. Mon cœur s’est emballé. J’ai cru deviner qu’elle ne m’avait pas reconnu directement, car elle continuait à parler avec Paul en lui désignant quelques plantes.

Je suis descendu de mon buggy calmement, j’ai attaché le cheval à sa place habituelle. Mon cœur cognait ferme, impétueux, mais je ne voulais pas paraître trop empressé ; nous devions, elle et moi, rester discrets. Je me suis avancévers eux le plus nonchalamment possible. Elle est restée immobile à me voir progresser sur le chemin de gravier. Elle a froncé les sourcils et tandis que j’étais encore à deux mètres d’elle, elle m’a obligé à m’arrêter en disant relativement froidement :

  • Bonjour, monsieur le notaire, ne deviez-vous pas nous rendre quelques visites ?

Un peu étonné, par la fraîcheur du propos, je l’ai dévisagé un quart de seconde avant de faire un dernier pas vers elle pour répondre en baisant galamment la main :

  • Certes, le temps m’a manqué.
  • De cela, j’en doute ! a-t-elle maugréé.

Je l’ai fixée déçu, extrêmement déconfis et démuni.

  • L’affaire qui vous occupe demande plus de travail que vous le pensez, me suis-je défendu faiblement.

Paul était légèrement peiné par le ton de la conversation ; il croyait lui faire une bonne surprise. Il a opté pour la discrétion :

  • Faites le tour du jardin, a-t-il dit. Je vais voir où en est le dîner !

Nous l’avons laissé partir en silence. Quand il était assez loin, je me suis tourné vers Dorothy et je lui ai fait face.

  • Que se passe-t-il, Dorothy, lui ai-je demandé. Tu as une mine de déterré.
  • Ce qui se passe, Olivier, ne vous regarde pas. J’ai une affaire urgente à régler et je vous avais mandé pour la clore. N’avez-vous pas eu mon courrier ?
  • Certes, mais il me faut du temps pour trouver un acheteur.
  • Trop tard, c’est fait !
  • Pardon ?
  • J’ai vendu le terrain des Jauchelettes au maire. Je n’ai plus à vendre celles de Chateauneuf.

Je l’ai regardée, stupéfait. J’ai hésité à lui demander le prix, puis je m’en suis abstenu. De toute façon, c’était trop tard et le problème n’était pas là.

  • Que se passe-t-il Dorothy ? Tu ne manques pas de bien. Qui a-t-il de si urgent ?
  • J’ai besoin d’argent pour...

Je l’ai fixée une pointe d’inquiétude au creux de mon ventre. Je suis bleu de ce petit bout de femme, j’avais espéré qu’à la bastide, je puisse avoir quelques moments d’intimité avec elle. Elle semblait être à mille lieues de l’amour qui me ronge. Comment pouvait-elle l’ignorer après ce que nous avions vécu ? Je l’ai observée, ai tenté de trouver la raison de ce ton et de cette urgence.

  • Pour ? ai-je demandé doucement.

Dorothy a soupiré. Elle savait que je ne la laisserais pas tranquille.

  • Cela ne vous regarde nullement, a-t-elle répliqué en s’éloignant brutalement.

Quelle gifle ! J’étais anéanti. La distance qu’elle marquait m’indiquait clairement que notre relation était au bord du précipice si ce n’était pas déjà fini. J’avalais difficilement sa salive :

  • Dorothy, je t’ai promis de te protéger, dis-moi ce que je peux faire pour toi.
  • Me protéger ? a répliqué Dorothy en faisant volte-face.

Elle était au bord des larmes.

  • Mais vous arrivez bien trop tard, mon bel ami ! a-t-elle continué, sur un ton de reproche. Validez cette vente, voilà ce que vous pouvez faire, pour me protéger !
  • Que s’est-il passé ? ai-je demandé la voix étranglée par la crainte.

Dorothy a détourné la tête. Elle a répondu assez sèchement :

  • Rien !

Puis, elle s’est éloignée de moi en se dirigeant droit vers la campagne. Je l’ai regardée partir le cœur serré. Je l’aimaistrop, Je ne voulais pas la perdre. J’ai rejoint la bastide terriblement peiné. Arrivé devant la maison, les filles m’ont assailli.

  • Maître ! Vous nous faites une leçon de Taï-chi ? a crié l’une d’elles.

Je leur ai souri. Leur ton enjoué m’a mis un peu de baume sur le cœur. Il a alimenté également, l’immense angoisse de les perdre, si Dorothy mettait fin à notre relation. J’ai répondu :

  • Volontiers ! Je suis très curieux de voir vos progrès depuis que Maître Tao vous donne des leçons.
  • Il ne vient plus depuis deux semaines, a répondu Victoria sur un ton désolé.
  • Oui, a renchéri Violette, la dernière fois qu’il est venu, il a longtemps parlé avec mamy même qu’elle a pleuré. Vous croyez que c’est de sa faute s’il ne vient plus ?

Dorothy s’était donc confiée à Tao. Ou alors, Tao l’avait fait pleurer. Ou encore Tao lui avait confié que je ne pourrais pas l’épouser... Il fallait que je mette ça au clair. J’ai répondu aux filles d’un ton enjoué qui ne correspondait absolument pas à mes états d’âme :

  • Sûrement pas ! Allez hop, on fait la forme !

Les quatre filles se sont mises en carré derrière moi et nous avons commencé. Très vite, nous avons eu du public mais les filles ne semblaient pas s’en soucier. Elles continuaient concentrées les mouvements à mon rythme. Nous avons étéapplaudis puis je les ai laissés aux frères qui leur posaient mille questions sur les raisons des mouvements. Je m’en suis allé discrètement en promettant à Paul d’être de retour pour le souper.

J’ai rejoint le mas de Tao. Le vieil homme était dans son jardin. Il cueillait des pêches et m’a accueilli comme d’habitude à bras ouverts.

Très vite, je lui ai demandé pourquoi il ne venait plus au château. Tao a pris un soin démesuré à disposer les pêchesdans un plat.

  • C’est trop loin pour mes vieux os, a-t-il dit au bout d’un moment.
  • Au nom de notre longue amitié, n’essayez pas de m’abuser, Tao. Vous savez que j’aime Dorothy et je l’ai retrouvée n’étant plus l’ombre que d’elle-même. Elle vient de vendre une terre, alors qu’elle en a un bon revenu mensuel. Je sais qu’elle ne l’aurait pas fait s’il n’y avait pas quelque chose de grave qui se tramait.

Tao a soupiré. Il est entré dans sa maison et est ressorti quelques instants plus tard. Il m’a tendu la pince en ivoire de Dorothy.

  • Donne-lui ceci, petit ! Dis-lui que tout est arrangé, qu’on ne l’ennuiera plus !

J’ai pris la pince et me suis souvenu que le garde l’avait gardée lors de l’affaire Bonnel.

  • Il est revenu ? ai-je demandé.
  • Oui. Il lui demandait 2000 francs. Il ne l’ennuiera plus mais il vaut mieux que je ne traîne pas dans son pays pour le moment.
  • Ah ! ai-je soufflé. D’accord.
  • Mais si elle vend sa terre, c’est peut-être qu’une autre personne l’ennuie-t-elle ?
  • Ou qu’elle ne sait pas que le garde n’est plus un danger.
  • Peut-être, en effet. À qui l’a-t-elle vendue ?

Il m’a raconté ensuite qu’il lui avait conseillé de faire du maire son ami. Nous étions bien perplexes et très inquiets. Il fallait savoir si on la faisait encore chanter et, si c’était le cas, qui avait pris le relais. J’ai promis à Tao de le tenir au courant.

De son côté, Dorothy m’en voulait d’avoir quitté la bastide sans crier gare. Elle a tenté de se changer l’esprit. Elle est partie se promener avec Paul et les filles dans les champs du domaine. Paul leur expliquait les différentes sortes de raisins et la raison pour laquelle il avait planté un rosier au bout de chaque rangée.

Elle a passé le reste de l’après-midi sous l’ombre d’un tilleul à lire son roman dont elle n’arrivait pas à retenir les détails. D’autre part, elle rentrerait demain au château et épouserait le perroquet, même si elle devait en supporter les conséquences. La pire, ce serait de partager son lit après avoir passé des nuits divines avec moi (elle me l’a confié plus tard, mais j’aime mettre cette petite pensée ici). Pour le reste, elle se débrouillerait pour vivre en dehors de ses pattes, même si elle devait y laisser sa fortune.

Je suis revenu à l’heure du souper. Durant tout le repas, j’ai tenu la conversation avec Paul, Jacques et Jean. Nos propos étaient rieurs, drôles, se chambrant mutuellement. Dorothy participait peu aux débats. De temps en temps, je lui lançais de petits regards furtifs. Elle semblait ployer sous le poids de trop de misère.

Je ne me suis pas fait prier pour raconter un autre épisode de la vie d’Adrien en Afrique ; je l’avais déjà choisi et embelli pour cette occasion. À la fin de l’histoire, les filles m’ont confié que Davidson était au château, qu’il avait battu Églantine et qu’elles avaient peur de lui. Elles m’ont supplié de leur apprendre toutes les prises de Taï-chi pour pouvoir se défendre, s’il sortait encore sa ceinture. Je me suis tourné vers Églantine. Elle était honteuse, elle se cachait sous ses draps en pleurant. Je l’ai sortie du lit et l’ai prise dans mes bras. J’ai essayé de la consoler le mieux possible. Elle n’a pas voulu m’expliquer pourquoi ce monsieur avait levé la main sur elle. Violette s’en est chargée. Je n’ai pas vraiment compris cette histoire de fantôme mais j’étais certain que cela ne valait pas un coup de ceinture. Je ne dérageais pas contre l’Anglais. Il était grand temps que je fasse une demande officielle de mariage à Dorothy pour qu’elle n’épouse pas ce « perroquet » comme ses filles l’appelaient. Quand j’allais fermer la porte, j’ai entendu une petite voix dans mon dos me dire :

  • S’il vous plaît, maître, ne dites pas à Mamy ce qui s’est passé avec le perroquet.

Je me suis retourné et j’ai fixé Églantine avec bienveillance :

  • Elle doit le savoir ! Il ne faut pas qu’il devienne son époux.

Les petites ont acquiescé. Puis Églantine m’a dit encore :

  • Vous allez l’épouser, de cela je n’ai pas de doute, mais il faut que nous quittions le château !
  • Laissez-moi régler cela, ceci est du ressort des grandes personnes.

Dorothy était assise sur un petit muret, elle regardait le coucher du soleil. Je l’ai rejointe et j’ai déposé doucement les mains sur ses épaules.

  • Si tu vois le rayon vert, lui ai-je dit, tu pourras faire un vœu.
  • Le rayon vert ?
  • Le dernier rayon du soleil est vert, regarde bien, il va apparaître dans les secondes qui suivent.

Dorothy a fixé le soleil jusqu’à ce que celui-ci disparaisse totalement.

  • Alors, tu l’as vu ? ai-je demandé.
  • Je pense que oui.
  • Tu as fait ton vœu ?

Un vœu ? Lequel choisirait-elle ? Elle est restée perdue dans ses réflexions. Elles ne devaient pas être bien drôles parce que sa tête s’assombrissait au fur et à mesure qu’elle pensait au vœu à formuler. Je n’ai pas voulu pas l’empêtrer dans ses sombres pensées et j’ai abrégé ses réflexions :

  • Alors ? l’as-tu fait ?

Dorothy a eu un petit ricanement sec, accompagné d’un haussement d’épaules. Elle m’a lancé un regard froid, presque rancunier. J’ai levé un sourcil, presque rieur. Dorothy en était encore plus fâchée.

  • L’as-tu fait ? ai-je répété doucement.
  • Oui ! a-t-elle répliqué pour avoir la paix.

Elle s’est éloignée de moi.

  • Et il est déjà exaucé ! ai-je continué, dans son dos
  • Cela m’étonnerait.
  • N’est-il pas de ne plus avoir d’affaire avec le garde-champêtre ?

Dorothy s’est tournée vivement vers moi. Elle m’a regardé mi-effrayée mi-furieuse.

  • Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? ai-je murmuré. C’est un scélérat. Tu ne peux pas payer comme ça, il t’aurait réclamé encore plus d’argent dans trois mois.

Elle a soufflé bruyamment et dit sèchement :

  • Puis-je être mise au courant de ce que vous tramez derrière mon dos ?
  • Bien sûr. Le garde-champêtre ne t’ennuiera plus ; voici pour preuve, ta pince à cheveux. Est-ce que quelqu’un d’autre t’ennuie de la sorte ?

Dorothy a secoué la tête, incrédule. Elle a accueilli la nouvelle avec réserve, elle caressait cette pince qu’elle ne mettrait plus jamais. Si ce n’était pas le garde-champêtre, ce serait quelqu’un d’autre. Elle voyait sa vie au château s’effriter comme la rambarde qui avait fini par céder. Elle se demandait pourquoi elle s’obstinait à vivre dans un pays inhospitalier. Elle a détourné le regard, elle a humé l’air frais et s’est perdue dans les dernières lueurs du jour.

  • Est-ce que quelqu’un d’autre t’ennuie de la sorte ? Dorothy, je veux savoir, ai-je répété.
  • Non, ne vous inquiétez pas... dit-elle du bout des lèvres.
  • Cependant ?

Dorothy n’a pas répondu. Elle se sentait vidée, au bout de toute résistance. Elle s’en est voulu d’être aussi cassante, sèche. Elle a mordu sur sa lèvre pour ne pas fondre en larme. Je lui ai soulevé le menton délicatement.

  • Cependant ? ai-je persisté. Dis-moi, je t’en supplie...

Dorothy sentait que ses larmes allaient déborder d’une seconde à l’autre, elle a tourné la tête pour ne pas se dévoiler. Je l’ai remarqué et j’en étais terriblement triste. Je l’ai dévisagé sans rien ajouter. Elle s’est reprise, a regardé la pince avec une pointe de dégoût et me l’a tendu sans me regarder :

  • Donnez ceci à n’importe qui, je ne la remettrai plus jamais.

J’ai écarté les sourcils, la tête décomposée de ma mie m’a dissuadé de poursuivre.

  • Je viendrai à Caderousse, après-demain dans l’après-midi, avec une demande en mariage que j’espère tu accepteras, ai-je osé.

Dorothy a froncé les sourcils en penchant la tête. Incrédule, elle a relevé les yeux vers moi. Je lui ai souri et j’ai ajouté :

  • Je ferai un papier qui te laisse entièrement libre de gérer l’ensemble de tes biens et qui te garantit de vivre comme tu l’entends, même si mon souhait le plus profond est que vous viviez à mes côtés. Tu ne dois pas dire oui, aujourd’hui, Dorothy. Je n’attends ta réponse que devant la feuille que je te présenterai.
  • Il existe vraiment ce contrat ?
  • Je le créerai. Rien n’est plus facile que de se balader dans les méandres de la loi, pour en prendre les bribes qui nous intéressent.
  • Faites-moi ce papier, mais ne vous mettez pas un boulet au pied.

J’ai froncé les sourcils. J’ai penché légèrement la tête et ai demandé :

  • Quel est ce boulet que je me mettrais au pied ?
  • Moi, pardi ! Vous n’allez pas vous marier avec une femme par jeu ou par pitié ! Je me marierai avec cet imbécile de Davidson et j’aurai la paix. Je vous délivre de votre serment par la même occasion, ajouta-t-elle en balayant l’air d’une main distraite.

J’étais tour à tour surpris, décontenancé puis furieux. Je me suis raidi, me suis éloigné d’elle et ai demandé d’un ton sec :

  • Et moi, dans cette histoire, ai-je mon mot à dire ?
  • Oui, pour le contrat ! Après, vous pourrez vous marier avec une fille que vous aimez.
  • Et si cette dame était toi ?
  • Moi ? Je ne t’ai rien dit de la sorte !

Dorothy m’a fixé avec une pointe de colère.

  • Combien de fois êtes-vous venu au château, depuis la mort d’Alphonse Bonnel ?
  • Je ne sais pas, trois ou quatre fois, sans doute.
  • Là ! vous voyez : vous ne savez même pas ! Je me doute que ce que m’a fait Bonnel vous dégoûte et si vous voulez me protéger, ce n’est que par charité chrétienne. Ne vous mettez pas martèle en tête, vous ne devrez plus sauver la pauvre petite veuve.
  • Tu l’aimes, ce Davidson ?
  • Là n’est pas la question.
  • Mais bien sûr que c’est la question ! criai-je hors de moi. Est-ce que tu aimes ce monsieur que tu qualifiesd’imbécile et qui bat tes enfants ?

Je lui avais pris le bras et le secouait nerveusement. Dorothy a fixé ma main crispée sur son bras.

  • Vous n’avez aucun droit sur moi, lâchez-moi, s’il vous plaît, a-t-elle sifflé. Je vous trouve bien scandaleux, Olivier. Vous déboulez dans ma vie sans crier gare, puis vous en disparaissez tout aussi rapidement. Et maintenant, vous voudriez que j’accepte un mariage où vous vivriez à Vaison, tandis que moi, je vivrais à quarante kilomètres de là ? Vous me prenez pour qui ? Ou plutôt, pour quoi ? J’ai l’impression que je ne suis qu’un jouet, que vous iriez voir de temps à autre pour vous divertir...

Complètement aphone par ces déclarations, j’ai libéré l’étreinte et je me suis éloigné de quelques pas en la fixant d’un air horrifié. J’ai passé une main dans les cheveux, qui ne ressemblaient déjà plus à aucune autre coiffure. Croyait-elle vraiment que je jouais avec elle, comme d’autres l’avaient fait, uniquement pour le plaisir du jeu ou du sexe ? J’étais complètement perdu.

  • D’autre part, si Davidson est un imbécile prétentieux, il n’a jamais levé la main sur mes filles.
  • Si, murmurai-je. Églantine a reçu des coups de ceinture pas plus tard qu’hier.

Horrifiée, elle m’a dévisagé quelques secondes, puis elle a tourné les talons et a disparu dans la bastide. J’ai vu la lumière de la chambre qui s’est rallumée ; je me suis éloigné en allant m’asseoir sur le petit muret qui longe la propriété. Je fixais les dernières lueurs du jour avec une mélancolie croissante. Églantine ne doutait pas un instant que je l’épouserais mais je voulais qu’elle partage mon quotidien, que notre semaine au mas de Tao soit les prémices de notre vie de couple. Comment pouvait-elle douter ?

Elle est revenue vers moi, une demi-heure plus tard, je l’ai dévisagée quelques instants, elle avait pleuré. Elle semblait encore plus perdue qu’une heure avant. Je ne l’ai pas laissée se confondre en excuses, je n’en voulais pas. Je voulais une sincérité absolue entre nous, même si je me cassais la figure.

  • Excusez-moi, Dorothy, ai-je murmuré. Je me suis abstenu de venir, uniquement pour vous préserver des mauvaises langues. Je regrette infiniment ne pas avoir pu intervenir plus tôt lors de votre agression. Toute l’humiliation que vos avez subie, je la vis encore dans mon corps. Chaque jour, je suis plus amoureux de vous que le jour précédent. Vous vous méprenez sur l’ensemble de vos suppositions. Je suis complètement fou de vous. Toutes mes pensées, tous mes gestes ne sont réalisés qu’avec vous en filigrane.

Dorothy m’a fixé d’un regard déterminé.

  • Olivier, il n’y aura pas de contrat de mariage entre nous, a-t-elle dit.
  • Bon. Voilà qui est clair, ai-je murmuré déconfit.

Je l'ai lâché, j’étais profondément déçu. Un grand vide avait envahi mon cœur. Je me suis éloigné, je n’arrivais plus à respirer. Des larmes de déchirure envahissaient mes yeux. Je ne voulais en aucun cas qu’elle ne le voie, et lui ai tourné le dos en tentant vainement de reprendre mes esprits.

  • Vous ne m’avez pas compris, Olivier, dit Dorothy d’une petite voix. Si je ne veux pas de papier, c’est parce que si je vous épouse, je veux que nous partagions tout. Je sais que vous n’avez pas d’œil intéressé sur mon patrimoine mais moi, je ne veux pas de semblant. Je ne veux pas être la femme d’un homme qui habiterait Vaison, alors que j’habite à Caderousse. Si vous voulez de moi, même après tout ça, je veux vivre avec vous. Je veux que nous formions un véritable couple, une famille. Je veux que mes filles soient les vôtres et que nous les élevions ensemble.

Abasourdi, je suis resté un moment à fixer le paysage avant de me retourner vers elle. Je l’ai dévisagée, sans trop y croire.

  • Tu es en train de me dire oui avec un grand oui ? ai-je dit enfin.
  • Oui ! dit-elle en riant. Mais avec le thé, les breakfasts, la sauce et la purée !

Je l’ai soulevée dans les airs, Je l’ai fait tournoyer. Je l’ai déposée, lui ai pris le visage entre les mains et l’ai embrasséavec fougue.

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