l'acte de vente

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Cahier d'Olivier

J’ai fini par m’endormir sur un banc. Le lendemain matin, j’ai cherché ce qui pourrait m’aider à déverrouiller cette porte. J’ai descendu un Christ en croix pour récupérer le fil de fer. Je n’ai jamais forcé une porte, mais un de mes clients m’avait expliqué qu’on peut aisément remplacer la clé par ce procédé. Quand enfin, j’ai enfoncé le bout fer dans la serrure, je me suis aperçu que la porte avait été déverrouillée pendant mon sommeil.

Je suis sorti de la chapelle, j’ai aperçu mon cheval qui broutait calmement cent mètres plus loin. La cloche de l’église de Caderousse a sonné six heures. Je suis arrivé au château calmement. John et Françoise déjeunaient déjà aux cuisines, ils m’ont proposé un café. Je n’ai pas eu le temps de le terminer j’ai été interrompu par les enfants qui réclamaient une séance de taï-chi. Je les ai accompagnées dehors et nous avons fait dans un silence presque religieux l’ensemble de la forme.

Vers le milieu de la troisième partie, nous tournions le dos au château, j’ai entendu la grosse voix d’Harry :

  • Qu’est-ce que c’est cette comédie ?
  • Chut, est intervenue Dorothy. Ils font du taï-chi.
  • Du quoi ?
  • Du taï-chi, c’est un art martial chinois. Cela apprend aux filles à se défendre.
  • Les femmes n’ont pas besoin de se défendre, les hommes sont là pour ça !
  • Venez Harry, nous allons prendre notre breakfast, a-t-elle dit calmement. Maître, vous nous rejoindrez quand vous aurez fini !

J’ai approuvé d’un hochement de tête.

Quand j’ai raconté mes aventures à Dorothy juste avant de partir pour la ferme Demaret, nous avons conclu assez rapidement que mon geôlier devait être Renaud. A-t-il eu l’audace de la suivre et de la regarder se baigner ou bien était-il uniquement le chevalier servant veillant à la pudeur de la jeune comtesse ? Nous n’en saurons rien, mais je redoutais qu’il me reconnaisse lors de notre entretien présent. Certes, il faisait presque noir, mais mon cannetier et mon pantalon ligné sont terriblement reconnaissables. J’ai enfilé, pour la seconde fois, une redingote du comte et j’ai pris un de ses hauts-de-formee et pour plus de  précaution, nous sommes arrivés ensemble dans le Clarence de Dorothy. 

Dès que nous étions en vue, monsieur Dumaret est sorti de son mas pour nous attendre devant l’escalier d’honneur du bâtiment. Il nous a accueillis très cordialement. Il s’est tourné vers Dorothy et lui a dit :

  • Renaud sera déçu de vous avoir manqué, il a dû rester au village à cause du meurtre du garde.
  • Un meurtre dans le village ? suis-je intervenu.
  • Oui, on l’a retrouvé hier après-midi. D’après mon fils, il est mort depuis plus de dix jours ! Il n’était pas très beau à voir, presque irreconnaissable.
  • Vous ne vous étiez pas rendu compte de sa disparition ?
  • Si bien entendu ! C’est le Rhône qui nous l’a rendu.
  • Une idée sur l’assassin ?
  • Non. Ça doit être un règlement de compte. Il s’était venté d’avoir gagné aux dés une grosse somme d’argent. On ne le saura jamais !
  • Vous n’allez pas investiguer ?
  • Nous avions déjà fouillé sa maison et les environs, personne n’a vu qui que ce soit roder près de chez lui. Ils ont établi le lieu du crime bien plus en amont du château. Peut-être que les agents enquêteront du côté de Bollène. Mais je doute qu’ils cherchent beaucoup plus loin, dès qu’ils constateront que l’homme était si peu recommandable. Ce n’est pas madame la comtesse qui va me contredire, n’est-ce pas ?
  • Certes non ! a murmuré Dorothy extrêmement mal à l’aise.
  • À ce propos, madame la comtesse, je ne devrai pas venir chez vous avec un agent de la maréchaussée.

Dorothy a fait un petit mouvement pour acquiescer. Le maire nous a introduits dans son salon, tout en nous donnant les détails de ce qui avait établi que l’assassinat avait dû avoir lieu si loin en amont. Les détails sur la décomposition du corps ont donné quelques pâleurs à Dorothy. Le maire s’en est aperçu lorsqu’il s’est tourné vers elle pour lui proposer un siège. Il s’est arrêté de parler pendant quelques secondes. Il s’est repris et a dit :

  • Excusez-moi, madame la comtesse, ce ne sont pas des propos très utiles à une femme de votre rang.

Dorothy a souri légèrement. Le maire a enchaîné directement :

  • Vous avez fait forte impression auprès de mon fils. Vous êtes allée à la pêche aux insectes, hier soir ?
  • C’est une façon de parler, nous nous sommes croisés près du bassin, en effet. Votre fils est un érudit, il doit faire votre fierté !
  • Bof, j’aimerais mieux le voir dans les champs. À mon âge, on pense à sa succession.
  • Mais vous avez plusieurs fils, il me semble...
  • Trois autres, l’un se lance dans une entreprise de balai et le deuxième est sourd, c’est sans doute, le dernier qui reprendra les champs. Il n’a que douze ans, mais il est déjà terriblement costaud.
  • Ce n’est pas parce qu’on n’entend rien qu’on est un idiot. Je pense qu’on doit donner la chance à toute personne de bonne volonté, qu’elle soit sourde, aveugle ou unijambiste ! Si votre fils aime la terre, il faut la lui confier, a déclaré Dorothy avec conviction.

Demaret a froncé les sourcils, puis l’a dévisagée de la tête aux pieds. Il s’est demandé si elle se moquait de lui ou pas. On ne confie pas une ferme à un sourd, c’est l’évidence même. Il a plissé les yeux, légèrement dérouté.

  • Certes, a-t-il murmuré.

Il s’est levé, a pris trois verres et une bouteille de cartagène en silence, comme s’il réfléchissait encore aux propos de Dorothy. Il s’est tourné vers elle, un petit sourire plus doux et a demandé :

  • L’eau du bassin était-elle bonne ? Renaud m’a dit que vous vous y baigniez.
  • Oui. C’est une habitude que j’avais prise à l’époque de mon mari. Ce sont mes terres et j’aime l’endroit à la tombée du jour.
  • Vous devriez faire plus attention, il y avait un voyeur qui vous lorgnait hier soir !
  • Votre fils ? dit Dorothy d’un ton offusqué.
  • Non, jamais, c’est lui qui a chassé cet homme.
  • Oh mon Dieu, a-t-elle dit rouge pivoine, qui était-ce ?
  • Ce n’était pas quelqu’un du village, il ne le connaissait pas, il l’a enfermé et délivré après vous avoir raccompagnée...

Le maire a suspendu sa phrase en se tournant vers moi. Il m’a observé de la tête au pied pendant un moment. Il a secoué la tête, comme pour chasser une idée abjecte et a dit :

  • Décidément, il y en a des étrangers au pays ! Bon, maître, si nous passions à des choses plus sérieuses...
  • Certes, ai-je dit, heureux de cette diversion.

Je me suis empressé de sortir de ma mallette, les contrats de vente. Après avoir signé les papiers, pratiquement sans les lire, le maire nous a rempli une seconde fois nos verres de cartagène. Au loin, j’ai entendu les pas d’un cheval, redoutant que ce soit son fils, je me suis levé sonnant l’heure du départ.

  • Je vous remercie pour votre accueil, monsieur le maire, ai-je dit. Il est temps que je me mette en route ainsi, je passerai au cadastre à Orange pour clore notre affaire.
  • Vos clients viennent tous de si loin ?
  • Non ! heureusement, je n’ai que trois clients dans ce pays. Souvent, je m’arrange pour les voir sur le même déplacement, ainsi j’ai passé la soirée et la nuit chez celui qui réside à Orange.

Je lui ai serré la main, Dorothy l’a salué d’un mouvement de tête. Une porte s’est ouverte dans le vestibule. J’ai craint que ce soit trop tard, mais des pas précipités se sont dirigés vers la cuisine. Nous sommes sortis sans croiser personne.

Je me suis arrêté aux écuries. Il était temps de dire au revoir à ma mie et de rentrer à Vaison. Je l’ai embrassé une dernière fois, elle m’a retenu par l’épaule et m’a demandé :

  • Est-ce que vous avez tué le garde ?
  • Il ne te posera plus de problème, ai-je répondu mal à l’aise. N’est-ce pas là le principal ?
  • Certes ! mais vous ne répondez pas à ma question.

J’ai soupiré. J’ai fixé mon pied qui faisait des courbettes dans le gravier, avant d’avouer :

  • Ce n’est pas moi.
  • Mais, vous connaissez l’auteur ?
  • Laisse-moi me taire à ce propos, ai-je répliqué doucement.

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