Le contrat de mariage

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Depuis qu’il avait promis à Dorothy de lui trouver un mari dans le mois, Harry n’avait pas pu dormir convenablementau château. Les objets se déplaçaient dans sa chambre dangereusement ; les tapis semblaient se lever à son passage, il avait déjà trébuché deux fois. Il quitta les lieux le surlendemain, d’ailleurs, lui dit-il au moment de ses adieux, il ne fallait pas qu’il perde du temps ici, puisqu’il n’avait qu’un mois pour lui trouver un mari.

  • Un mois moins deux jours ! rectifia Dorothy avec un large sourire en lui disant au revoir.

La fête votive que Dorothy avait autorisée sur ses terres occupa les journées de l’ensemble du personnel du château pendant la semaine suivante. Dès le lundi, le curé vint faire l’inspection de notre chapelle, il demanda à une ou deux dames patronnesses d’aider Françoise à aménager le lieu en disposant quelques bancs récupérés dans l’autre édifice et surtout en y faisant un grand nettoyage.

Renaud profitait de l’occasion pour rendre plusieurs visites à Dorothy. Un jour, alors qu’elle était venue voir les changements dans sa chapelle, il l’éloigna de l’effervescence pour lui parler :

  • Mon père vous a dit qu’un voyeur vous observait l’autre soir, quand nous nous sommes rencontrés...
  • Oui, dit-elle en rougissant.
  • Pour l’heure, je crains qu’il ne revienne vous ennuyer.
  • Rassurez-vous, je n’irai plus au bassin, l’idée qu’on ait pu m’observer me rend malade !

Renaud rougit légèrement. Dorothy pencha délicatement la tête.

  • M’auriez-vous regardée ? dit-elle avec une pointe de désapprobation.
  • Certes non ! insurgea-t-il. Je vous ai attendue près de la chapelle. On vous aura dit aussi, qu’il s’agissait probablement de l’assassin de Pougeon ?
  • Non ! Quel est le lien entre les deux faits ?
  • Un étranger rode dans le pays, répondit-il.
  • Et cela suffit à être un assassin ? Dites-moi, avez-vous relaté ma petite baignade à tout le pays ?
  • Non, jamais ! Seulement à mon père, pour des questions de sécurité. Quoi qu’il en soit, je crains que cet homme soit sur votre piste, d’autant plus que vous avez actuellement une grosse somme d’argent en main !
  • De ce côté-là, pas de souci, je l’ai donnée directement au notaire. C’est lui qui gère l’ensemble de mes biens.
  • Parfait ! mais ça n’empêchera pas l’homme de venir vous importuner. Puis-je me permettre un conseil ?
  • Certes !
  • Mettez une barrière entre le champ qui servira à la fête et votre parc. Quelques curieux pourraient s’approcher du château et venir vous ennuyer !

Dorothy réfléchit un instant, elle n’avait pas vraiment envie que des badauds se baladent dans le domaine mais elle ne voulait pas, non plus, paraître paranoïaque.

  • En Angleterre, une fancy-fair était organisée tous les ans, dans la prairie, en face du château de mes parents, dit-elle. Cela se fait depuis des générations, il n’y avait aucune barrière et pas un villageois ne s’aventure au-delà de la prairie. Il est également de coutume que les nobles offrent le goûter ; je pensais faire la même chose. Tout le personnel sera ici et pourra veiller à ce qu’il n’y ait pas de débordement. D’autre part, je serai aussi à cette fête, personne ne pourra me houspiller pendant la fête.

Légèrement contrarié, Renaud dansait un pied sur l’autre.

  • Peut-être, lui dit-il. Je ne voudrais ni vous alarmer ni vous fâcher mais ce n’est pas suffisant ; aucun d’entre eux n’aura des yeux derrière la tête. L’homme pourrait se cacher au château et attendre la fin de la fête pour vous molester. S’il vous plaît, laissez-moi vous protéger.

Dorothy fut légèrement marrie. Elle ne pouvait déterminer si c’était cette mise en garde ou cette protection qu’il voulait absolument lui offrir. Elle commençait à comprendre qu’un homme qui tente absolument de protéger une femme a des idées derrière la tête. Cela l’ennuyait que Renaud soit dans le cas. Elle ne voulait pas l’éconduire, parce qu’elle l’aimait bien et qu’elle devinait que ce serait une rupture qui ne se ferait pas sans mal. Le mieux était qu’il apprenne son mariage avant de se prononcer.

  • L’homme pourrait vous rudoyer malgré tout ! continua-t-il doucement. Comtesse, vous avez déjà été agressée par un voyou du nom de Alphonse Bonnel. Vous ne croyez pas que cela suffit ?
  • Non, ce n’est pas...

Renaud leva un doigt et l’interrompit :

  • Je suis médecin, Comtesse, je sais qu’on ne se casse pas les deux bras en sauvant quelqu’un d’un précipice. Et les cinq mètres de ce petit précipice ne pouvaient pas le tuer, en tombant directement dans l’eau. Au nom de notre amitié, laissez cette version aux Caderoussiers et ne me dites pas que j’ai tort. Apposez une barrière discrète mais néanmoins efficace. Si vous faisiez une tresse de lierre posée sur quelques piquets, cela serait décoratif et assurerait une certaine sécurité.

Dorothy soupira. Elle promit d’y réfléchir pour avoir la paix. Le soir, elle en parla à John qui approuva totalement la thèse du fils du maire.

Dorothy envoya immédiatement une lettre à Olivier pour le prévenir de ce qu’on disait au pays. Il lui répondit aussitôt qu’il était préférable qu’il ne vienne pas au pays tant que les rumeurs ne se seraient pas éteintes mais qu’elle ne devait pas en prendre ombrage pour autant. Soulagée, Dorothy en rit.

Olivier guetta donc son courrier pendant tout le mois qui suivit. Il envoya une carte postale par semaine à Dorothy où, en quelques mots, il l’informa du silence de son frère. Un mois, jour pour jour après le départ d’Harry, Olivier revint au château, avec un de ses confrères et amis. Celui-ci était notaire à Orange. L’homme eut à peine un regard pour Dorothy. Il admirait le château, les tableaux qui l’ornaient, les tapisseries et le mobilier. Il n’avait d’yeux que sur l’ensemble de ce qui faisait de Dorothy une très riche héritière. Il maugréait quelques messes-basses à Olivier qui en souriait, sans y faire trop attention. Dorothy, par contre, en fût quelque peu gênée et surtout très agacée. Elle ne comprenait pas pourquoi Olivier avait invité cet homme à l’accompagner. Elle les fit entrer dans la bibliothèque et elle demanda à James qu’on y serve le thé. Elle eut un petit sourire sardonique quand ses deux invités eurent la même petite mimique de désapprobation à l’évocation du breuvage.

Olivier sortit d’une petite mallette en cuir une liasse de feuilles. Il expliqua à Dorothy que c’était un contrat de mariage et qu’il fallait qu’elle le lise attentivement avant de le signer. Dorothy le lut jusqu’au bout, en posant des questions de vocabulaire dont le sens lui échappait. Quand elle l’eut fini, elle le félicita sur le travail, puis elle déchira le papier. Le notaire d’Orange qui s’était désolé de voir un contrat pareil dans les mains d’une Anglaise écarquillait les yeux sans comprendre.

  • Ce n’est pas suffisant ? demanda Olivier sur un ton légèrement déçu.
  • Je vous avais dit « pas de contrat ».
  • Certes, mais j’en veux un. Je ne veux pas qu’on puisse croire que je vous épouse pour votre patrimoine.

Dorothy rit. Elle le regarda espiègle et répondit :

  • Dans ce cas, je suis désolée de l’avoir déchiré !
  • Je me doutais qu’il en serait ainsi, répliqua Olivier en sortant de sa mallette une seconde liasse de papier.
  • Vous avez combien d’exemplaires ?
  • Autant que peut en contenir ma mallette. J’en ai laissé un à Vaison qui me servira de modèle au cas où vous décideriez de brûler l’ensemble de mes papiers !

Dorothy rit de bon cœur et signa.

Le notaire d’Orange avait suivi le dialogue comme lorsqu’il suivait un match de jeux de paume. Seule sa tête tournait d’un côté à l’autre. Il avait éprouvé énormément de difficulté à suivre son ami dans le contrat qu’il voulait faire signer. Il en avait été profondément choqué. Il trouvait cela du gâchis, comment pouvait faire confiance à une femme dans la gestion d’un patrimoine pareil ? Et, alors que celle-ci refusait le contrat, ce qui, en soit, était d’un bon sens dont Olivier manquait absolument, il ressortait de sa besace un second exemplaire. Cependant, il repartit avec l’exemplaire signé par les deux parties et, conscience professionnelle oblige, il les acterait dans ses archives. Il signala toutefois à Olivier qu’il vérifierait si tout cela était légal parce qu’il ne voulait pas s’attirer d’ennui. Olivier lui serra la main, avec un grand sourire. Il pouvait chercher dans tous les livres de droit, il n’y aurait rien à redire sur le contrat.

Olivier le laissa repartir seul, puis il se tourna vers Dorothy avec un sourire vainqueur.

  • C’est un très grand ami, lui dit-il. Je suis sûr qu’il fera ce que je lui demande alors qu’en réalité, il désapprouve totalement ma démarche. De plus, c’est un très grand bavard, tout le pays saura que je vous épouse par amour.
  • Et vous serez considéré comme un doux fêlé, continua Dorothy. Je ne sais pas si j’apprécierai cela.
  • Tu seras obligé de t’en contenter ! déclara Olivier avec un large sourire, je suis complètement fada et j’aime ça.
  • Je m’en contente, répliqua-t-elle en riant.
  • Je vous en honorerai, Comtesse, dit Olivier en l’embrassant. Pouvons-nous demander à James de servir une grenadine sur la terrasse ?
  • Vous m’avez déjà honoré, cher monsieur, d’un petit Chandelon, lui chuchota-t-elle. Nous ne devons pas tarder à nous marier !

Olivier resta pantois quelques secondes, puis il éclata de rire en l’embrassant avec passion. Elle l’entraîna à la terrasse en demandant en passant un rafraîchissement. Une fois assis à l’ombre d’une bignone sur la terrasse, Olivier la contempla. Dorothy avait une robe légère, la base de ses seins n’était pas cachée par une guipure, il la fixa avec envie.

  • Quelle chaleur ! dit-il. Tu dois étouffer dans cette robe. Combien de jupons as-tu ?

Dorothy fronça les sourcils, légèrement intriguée, voire indignée.

  • Combien ? répéta Olivier.
  • Deux, la tournure et un en dessous.
  • Enlève celui du dessous, répliqua-t-il.

Rouge pivoine, Dorothy pencha la tête en le fixant. Elle faillit répondre mais du bout des doigts, Olivier fit un petit geste autoritaire. Il murmura :

  • Il n’est pas marqué dans le contrat que tu renonces à ton devoir conjugal. Je veux le voir à tes pieds.
  • Nous ne sommes pas encore mariés, je vous rappelle.
  • Oui, mais vous manquez d’expérience en ce domaine, Comtesse, je voudrais que vous y excelliez le jour de votre mariage.

Dorothy pinça les lèvres, puis, défiante, elle se leva pour déboutonner le premier jupon sans dégrafer le reste. Elle agita sa jupe et, dans un joli frou-frou, le jupon tomba à ses pieds. Olivier se précipita pour le rattraper. Une tuile tomba à ce moment-là, sur la chaise d’Olivier. Surpris, le couple s’arrêta net en fixant les débris.

  • On dirait que ce jupon m’a sauvé la vie, comtesse, dit Olivier, au bout d’un moment en tenant le jupon dans ses mains.

Dorothy ne répondit pas. Elle était livide. Olivier s’éloigna de la terrasse pour observer la façade et voir de quel toit, la tuile provenait.

  • Elle vient de la tourelle, n’est-ce pas juste au-dessus de ta chambre ?
  • C’est cela même, murmura Dorothy.

Très décontracté, Olivier sentit le jupon à plein nez. Il la regarda et dit :

  • Allons voir s’il y a des dégâts dans votre chambre.
  • Non ! s’écria Dorothy avec force.

Olivier fut surpris par cette réaction si vive. Le ton avait été urgent, presque apeuré. Il fronça les sourcils en la dévisageant. Elle était encore très pâle et sa lèvre inférieure tremblait légèrement.

  • Allons plutôt nous promener, dit-elle enfin, en tentant de reprendre pied. L’eucalyptus nous tend les bras.
  • D’accord... dit Olivier en lui prenant le bras doucement. Qu’est-ce qui te fait si peur ?

Dorothy s’accrocha au bras, sans répondre. Elle prit une profonde respiration et souffla pour chasser le spectre de sa tête. Cela faisait un petit temps, qu’elle n’y pensait plus vraiment. La veille, elle s’en était justement fait la réflexion en se disant que, pour finir, il suffisait de ne plus y songer pour en être débarrassé. Elle ne voulait pas en parler à Olivier car les prochaines nuits d’amour allaient en être gâchées. Elle lui sourit et lui chuchota avec une pointe de raillerie :

  • Il est normal que le mari initie sa femme qu’une fois le mariage prononcé, n’est-il pas ? Et vous emmener dans ma chambre aurait été un trop grand risque de tentation !

Olivier fit la moue et la suivit docilement. Le banc sous l’eucalyptus était couvert du pollen du grand arbre. Olivier parcourut le parc des yeux et aperçut le colombier. Il eut un petit sourire taquin et lui prit la main pour l’y conduire. Ils arrivèrent à la tour qui composait le pigeonnier. Il était presque désaffecté, seule une vingtaine de pigeons avaient élu domicile dans l’étage supérieur de l’édifice. Olivier tourna sur lui-même en fixant le toit.

  • Je voudrais un œuf de colombe, peux-tu m’en offrir un ? À moins bien sûr que tu craignes monter à l’échelle...
  • Absolument pas, répliqua Dorothy piquée au vif.

Elle monta quelques échelons, Olivier l’arrêta dans sa course en prenant ses chevilles en main.

  • Arrête-toi, lui dit-il. Tu es exactement à la hauteur que je voulais obtenir. J’adore les tournures quand une femme monte à l’échelle, surtout si elle a enlevé un jupon !

Sans rien ajouter, il mit sa tête sous la robe de Dorothy, en lui disant :

  • Ne t'inquiéte pas, ce n’est qu’un exercice prénuptial ...

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