Le spectre c'est du vinaigre

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Cahier d'Olivier

Deux ou trois jours plus tard, je retrouvais Dorothy à la bastide. À la fin du dîner, j’ai pris la parole. J’ai expliqué en long et en large ce que j’ai envisagé pour le nouveau conseil de famille. La mort du subrogé-tuteur arrange considérablement les affaires. Un nouveau conseil doit avoir lieu et cela se fera suivant les volontés des défunts. Dorothy a posé quelques questions sur l’avenir des filles, Paul sur celui de ses frères. J’y ai répondu, puis j’ai fixé Paul dans les yeux et je lui ai annoncé qu’il avait reçu une bourse pour terminer ses études. Celle-ci était octroyée par le fonds de l’aide aux orphelins du pays de Vaison (en réalité, c’était la vente du terrain aux Demaret). Paul a froncé les sourcils, il ne connaissait pas du tout cette association. Il a posé quelques questions, j’ai répondu, sur un ton qui ne prêtait à aucune discussion, que je l’avais obtenue pour lui, qu’elle durerait les cinq années à venir et que la somme serait versée sur le compte du subrogé-tuteur et que celui-ci veillerait à ce que Paul soit véritablement devant ses cours.

  • Et qui serait notre subrogé-tuteur ? a demandé Jean.
  • Si vous n’y voyez aucun inconvénient, ce serait moi, ai-je répondu, sur un ton presque badin. Je prendrais cette charge pour que les filles puissent rester avec Dorothy, ce qui est le vœu de vos parents et que la bourse de Paul soit versée. Mais pas d’inquiétude, je vous montrerai les comptes au minimum une fois par an et à chaque demande que vous m’en ferez. C’est écrit dans les papiers. Je voudrais aussi que vous soyez assez simples pour me demander de l’argent si le besoin s’en fait sentir.
  • En quoi cette charge est-elle indispensable au sort des filles ? a demandé Paul, tout à coup.

J’ai souri et j’ai pris mon élan :

  • Rien de plus naturel que les orphelins vivent chez leur tuteur.

Personne n’a réagi. Ils ne comprenaient manifestement pas où je voulais en venir. J’ai pris la main de Dorothy et j’ai continué :

  • Dorothy et moi, nous allons nous marier. Je me ferai muter à Orange, pour que nous puissions continuer à vivre au château.

La nouvelle a été accueillie avec joie et exclamation. Tous nous ont congratulés. Je nageais dans le bonheur. Cependant,j’ai vu qu’Églantine restait un peu dans l’ombre. Elle dodelinait de la tête, mordait sur sa lèvre inférieure sans piper mot. C’est la plus secrète de mes filles. Jacques l’observait également d’un regard inquisiteur. Églantine a quitté la table sur la pointe des pieds et s’est éloignée pour rejoindre la source, quelques mètres plus loin.

Jacques est allé la rejoindre. C’était une bonne idée. Il pourrait lui retirer les craintes qu’elle devait éprouver à l’idée d’avoir un nouveau père. Je l’ai laissé faire en me promettant de lui demander le pourquoi de sa mélancolie soudaine, afin d’y remédier.

Nous papotions de tout et de rien et surtout du mariage à venir, quand Jacques est revenu près de moi et m’a dit :

  • Puis-je vous parler, Olivier ?
  • Bien sûr !
  • Je voudrais vous voir seul, avec Paul.

J’ai embrassé une dernière fois le dos de la main de Dorothy avant de me lever pour m’isoler avec Jacques et Paul. Jacques a commencé par expliquer les facultés d’Églantine avec précision en appuyant ses dires avec quelques exemples. Paul le suivait et approuvait de temps en temps. Je me souvenais d’une série d’éléments qui ne me permettaient pas de douter de la teneur de leur propos. D’ailleurs, c’était elle qui m’avait prédit que je serais le mari de Dorothy et que cela aurait été judicieux que je réussisse à le finaliser le plus vite possible. J’y repensais avec une pointe d’amertume. Si, en effet, j’avais suivi son conseil, il n’y aurait eu ni viol ni morts.

Quand Jacques en vint à la malédiction qui s’abattait sur le château, j’ai pâli un peu. L’accident de sir Davidson et du frère de Dorothy, lorsqu’il avait été mandé de rechercher un mari, m’est revenu en mémoire comme autant de preuves du danger potentiel.

  • Dorothy est-elle au courant ? ai-je demandé au bout d’un moment.
  • Oui, mais elle n’y croit pas vraiment, répondit Jacques. En Angleterre, on vit avec des fantômes, sans y prendre garde. Elle aime son domaine et elle n’envisage aucun déménagement. Mais il ne s’agit pas d’un fantôme mais d’un spectre.
  • Quelle est la différence ?
  • Le fantôme est une âme qui cherche comment retrouver la Lumière, a expliqué Paul. Le spectre reste volontairement là où il élit domicile. Vous risquez de ne plus vivre, tout simplement. Au début, cela vous amusera peut-être, puis cela vous agacera profondément. Vous deviendrez irascibles, vous dormirez mal et, d’après les dires d’Églantine, vous, personnellement, vous risquerez un accident à chaque pas dans la maison : une tuile qui tombe sur votre tête, un feu de cheminée, une poutre ...

J’ai tout de suite repensé à la tuile au regard apeuré qu’avait eu Dorothy lors de ma dernière visite au château. Elle en connaissait la cause. Pourquoi s’était-elle tue ?

  • Que risque Dorothy ?
  • Mère disait : « le spectre, c’est du vinaigre ».
  • Mais encore ? ai-je demandé, en fronçant les sourcils.
  • Si malgré tout vous continuez à vivre au château, l’amour qui vous unit actuellement risque de se flétrir comme des plantes sous l’effet du vinaigre. Dorothy ne parviendrait pas à mettre un enfant au monde, les filles risquent d’en pâtir aussi. Je me demande si les arbres porteront beaucoup de fruits cette année, si c’est le cas, ce sera la dernière année.

J’ai senti mon ventre se nouer. J’ai clairement entendu Dorothy se plaindre de ses rosiers et le « petit Chandelon »qu’elle couve en secret risque de ne pas vivre tout simplement.

  • On ne peut pas faire appel à un rebouteux ou un curé ? ai-je demandé en dernier recours.

Jacques nia d’un mouvement de tête. Le spectre ne partirait qu’une fois sa vengeance obtenue.

  • Quelle solution peut-on envisager ? demandai-je.
  • Un déménagement, rien d’autre.

Je me suis frotté le menton en grimaçant. Je me souvenais qu’Églantine m’avait aussi demandé de quitter le château. Je ne l’avais pas vraiment écoutée parce que j’imaginais que c’était un caprice de petite fille. Églantine ne faisait jamais de caprice, c’était une enfant, bien trop sérieuse pour son âge...

  • Bien, je crois avoir compris l’ampleur du problème. Pour ma part, nous pourrions habiter à Vaison mais je ne suis pas sûr que Dorothy le voudrait. Je vais lui en parler.

J’ai proposé à Dorothy de me promener dans les allées du verger. Elle a vu à la tête des garçons qu’il y avait un ennui grave et s’est levée comme un ressort de son fauteuil. J’ai abordé le sujet dès que nous sommes éloignés.

  • Il n’en est pas question ! a-t-elle crié dès que le problème a été énoncé.

Elle a haché les syllabes assez pour que cela puisse clore tout de suite la discussion. J’ai avancé tous les arguments des garçons, elle a avancé le sien :

  • On ne va pas se laisser intimider par un fantôme, il veut me voir nue, eh bien, qu’il regarde, le vicieux ! Il ne pourra point faire de commentaire et je m’y suis déjà habituée. Il s’en lassera et il partira.
  • Dorothy, l’accident de sir Davidson, celui de ton frère ainsi que la tuile tombée sont dus à ce spectre, je me trompe ?
  • Oui, sans doute mais une fois marié, il verra qu’il a perdu et il nous laissera tranquilles.
  • Je ne le crois pas et les frères non plus. Nous devons déménager, ne fût-ce que pour nos enfants à venir. Paul m’a dit que tu n’arriverais pas à mettre une grossesse à terme.
  • Il exagère, un fantôme ne peut pas provoquer d’avortement ! Voilà ce que nous allons faire : vous, Olivier, vous ne retournerez pas au château avant le mariage. Nous nous marierons à Vaison et nous y resterons quelque temps. Une fois le mariage bien entamé, nous retournerons au château. Pour moi, Alphonse sera parti. Si ce n’est pas le cas, nous aviserons en fonction de l’inconfort que cela nous procurera. S’il est minime, nous resterons, sinon, nous le vendrons. Promis.

Je n’étais pas du tout d’accord. Nous en sommes sortis relativement énervés l’un sur l’autre. Le repas du soir a été servi sans que la tension se libère. Les fils Bonnel n’osaient plus aborder le sujet ; Dorothy et moi essayions de faire bonne figure mais nous n’y parvenions pas vraiment. Je cherchais comment lui faire entendre raison, tandis qu’elle tentait de chercher d’autres éléments qui argumenteraient en sa faveur.

À la fin du souper, j’ai pris congé. Dorothy m’a suivi pour me dire au revoir près du buggy. Je lui ai glissé la main dans les cheveux l’ai embrassé tendrement.

  • On ne peut pas se quitter comme ça ! ai-je dit. Oublions quelques minutes le château et son spectre, veux-tu ?
  • Oui ! a-t-elle soufflé. Je ne veux plus me fâcher avec vous.

J’ai souri malicieusement.

  • Oui, vous avez été odieuse, Comtesse ! Tenez-vous bien, j’aurai ma vengeance !
  • Prenez-là ici et maintenant, a-t-elle répliqué, soyez désagréable, dites-moi que vous êtes furieux et n’en parlons plus.
  • Ici et maintenant ? Je vous prends au mot : montez !
  • Mais je... Je voulais simplement dire que vous pouviez me dire franchement que vous êtes fâché !
  • Je suis très fâché, montez, je vais être tellement désagréable que je ne veux pas qu’on nous entende !

Dorothy restait sans bouger. Je l’ai prise par les hanches et l’ai forcée à grimper dans le buggy. Je suis monté à mon tour et, sans un mot, j’ai claqué le fouet. Je l’ai emmené sur une colline. Je connais un endroit où nous ne serions en aucun cas dérangés. Au milieu de nulle part, j’ai arrêté le cheval. J’ai sauté à terre, j’ai humé l’air et la nuit. La nuit était encore douce pour la saison. Sans un mot, j’ai fait descendre Dorothy. J’ai étendu une couverture sur le sol, quelques feuilles mortes offraient un matelas assez douillet.

  • Venez, Comtesse, ai-je chuchoté. Asseyez-vous au centre de la couverture...

Je lui ai enlevé les escarpins et les bas. J’ai embrassé chaque pied, puis j’ai laissé glisser la main sous le coton des jupons.

  • Mais si on nous surprend ?
  • Avouez que vous avez peur. C’est ici que je veux ma vengeance, déboutonnez votre paletot, je m’occuperai du corsage.
  • Je ne veux pas ! a-t-elle dit avec force.
  • Suis-je assez désagréable ?
  • Vous l’êtes épouvantablement ! On rentre !
  • Non, ai-je répliqué en la couchant sur la couverture. Et maintenant, taisez-vous. Si vous ne voulez pas qu’on nous surprenne !

J’ai libéré les seins et les ai sucés avec avidité. Elle a cru entendre un bruit et s’est redressée sur les coudes. Je l’ai recouché avec autorité.

  • Non, Olivier, je ne peux pas !

Elle s’est rhabillée en vitesse. Je l’ai regardé faire avec une pointe d’ironie dans le fond des yeux.

  • Alors, Comtesse, quel effet ça vous fait d’être la proie d’un voyeur ?

Dorothy a compris que je l’avais emmenée là rien que pour lui faire comprendre l’incommodité d’un spectre dans leur chambre. Elle n'a pas désserré les dents jusqu'au retour à la bastide !

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