Les fées du Prébayon
Je profitai de notre passage à la bastide pour emmener ma petite sœur à travers la montagne, rejoindre une source perdue au milieu des ruines d’une ancienne abbaye. L’endroit était mystérieux, il fallait suivre un petit chemin surplombant un ruisseau avant d’y découvrir quelques pierres marquant la fondation du bâtiment, dans une pelouse fraîchement coupée.
- C’était l’endroit secret de Père, expliquai-je à Violette. Si nous suivons le ruisseau, nous tombons sur l’ancienne carrière qui servit à tailler les pierres du couvent. Et si tu bois l’eau de la source en prononçant un vœu, les fées de l’endroit l’exaucent tout de suite. Viens, allons boire un peu d’eau ; j’ai besoin de toi pour que mon vœu se réalise.
- Pourquoi ?
- Parce qu’il est trop important et qu’il nous concerne toutes les deux.
J’expliquai à ma petite sœur en quoi le vœu l’impliquait également. Violette accepta bien que ce ne fut pas pour les mêmes raisons que moi. Nous descendîmes doucement parmi les rochers pour atteindre la source. Je pris un air assuré et psalmodiai :
- Fées, Oh gentilles fées de Prébayon, Je voudrais que nous quittions le château pour vivre dans notre pays, afin que Mamy ou Maître Olivier n’ait pas d’accident.
- Et que je puisse vivre près de mes frères, ajouta Violette.
Je bus une gorgée d’eau et en présentai une à ma sœur qui la but religieusement. Je répétai l’opération trois fois, puis je clôturai mon incantation en disant :
- S’il vous plaît, je suis prête à un sacrifice pour y arriver.
- C’est quoi un sacrifice ? demanda ma benjamine.
- C’est une offrande de soi qu’on fait pour obtenir le vœu.
- On va avoir mal ?
- De toute façon, cela ne te concerne pas, s’il y a un sacrifice c’est moi qui le subirai, pas toi.
- Mais je ne veux pas que tu aies mal ! Je préfère qu’on habite le château !
Je souris. Je lui caressai la joue et dis :
- Les fées peuvent me prendre quelque chose qui m’est cher et que je ne retrouverais plus. Si dans les trois jours, rien ne disparaissait, je reviendrais ici et je me couperai une mèche de cheveux.
- C’est quoi qui t’est très cher ?
- Mes livres d’images, mes aquarelles, un jouet ou le petit boléro que Mère m’avait donné avant de mourir. Veux-tu demander autre chose aux fées ?
Violette secoua énergiquement la tête. Elle ne voulait pas qu’on touche à ses cheveux ou que sa poupée disparaisse. Je n’insistai pas ; nous reprîmes le chemin du retour. Violette pensa toute la journée à cette source et surtout aux fées qui y logeaient, elle n’en parla à personne, même à Victoria, comme elle me l’avait promis.
L’après-midi, Olivier fit son entrée à la bastide à bicyclette. Cela fit sensation. Mes trois frères prirent beaucoup de plaisir à tenter les exploits les plus fous pour épater leur public. Nous, les filles étions assises sur le muret, nous encouragions les coureurs sans pouvoir essayer ; Dorothy avait refusé catégoriquement, c’était bien trop dangereux. Seule, Violette en avait furieusement envie. Elle ne tenait plus en place et à chaque fois qu’un de nos frères revenait en se frottant le pantalon, elle demandait qu’on lui permette de monter sur l’engin. À force de jérémiades, Olivier la prit en pitié et lui fit faire un petit tour en la tenant sur la selle.
Après le souper, Olivier fit quelques pas avec Dorothy dans l’allée.
- Sais-tu pourquoi je suis venu à bicyclette ? lui demanda-t-il.
- Pour épater les enfants et c’est réussi ! répondit-elle.
Elle s’arrêta et le fixa malicieusement avant d’ajouter :
- Au moins, avec ce genre d’engin, tu ne m’obligeras pas au milieu de la garrigue !
Il rit à gorge déployée avant de l’enlacer. Ils s’embrassèrent longuement. Il lui caressa la tête, les joues avant de s’enivrer encore une fois dans un baiser langoureux.
- Non, murmura-t-il. C’est parce qu’une bicyclette se cache plus aisément qu’un cheval. Je crois que Mireille m’a entendu partir ce matin !
Ils pouffèrent comme deux adolescents.
Le lendemain matin, Violette se leva la première. Elle se débarbouilla à la source et elle partit en trottinant jusqu’aux ruines du Prébayon. Depuis qu’elle était montée sur la bicyclette, elle était prête à sacrifier sa poupée ou même ses cheveux pour cela : une bicyclette à sa taille !
Elle répéta, comme elle le put, l’incantation que j’avais faite puis elle repartit le cœur léger vers la bastide. Elle ne voulait pas s’attarder plus longtemps pour ne pas devoir se justifier auprès des grandes personnes.
Violette était presque à l’orée de la forêt, quand elle sentit une violente brûlure dans le bas du dos. Elle crut que les fées prenaient leur sacrifice en lui infligeant ce mal, avant de sombrer dans l’inconscience.
Dorothy et Olivier furent réveillés par le remue-ménage qui régnait en bas. On criait de partout, ils entendirent un cheval partirent au galop.
- On dirait qu’un loup est entré dans la cuisine, murmura Dorothy.
- Mmm, ce n’est peut-être que la préparation d’un breakfast par James et les rouspétances des autres ...
Dorothy lui envoya son oreiller sur la tête. Olivier ricana avant de recevoir un second coup de coussin. Il se redressa et,en un mouvement, il s’assit à califourchon sur sa compagne. Il lui prit les poignets qu’il écarta le plus loin possible. Dorothy battait des jambes. Il la bâillonna d’un baiser.
- Vous êtes en furie, Comtesse, il va falloir que je vous dompte, dit-il, en s’étalant de tout son long sur son corps.
Leur jeu fut interrompu par Bethy qui tambourina à leur porte avec force.
- Madame la Comtesse, vite, réveillez-vous, hurlait-elle affolée. C’est la petite Violette, on nous l’a ramenée presque morte !
Dorothy se leva d’un bond. Elle entrouvrit la porte, Bethy lui relata le chasseur et la balle perdue dans le dos de l’enfant. André était déjà parti quérir le docteur mais la petite perdait beaucoup de sang. Dorothy et moi déboulâmesensemble dans la cuisine. Sur la grande table en chêne, on avait couché l’enfant sur le ventre. Elle s’était réveillée et geignait doucement.
Paul arriva et il prit directement les opérations en main. Il envoya Jacques chercher une bouteille d’eau de vie. Il déchira la chemise de l’enfant, pour laisser apparaître la blessure dans son ensemble. En la découvrant, Dorothy tourna de l’œil. Bethy la soutint pour qu’elle aille s’asseoir sur le côté. Elle se redressa et se mit à la hauteur de la tête pour encourager Violette. Jacques revint de la cave avec l’alcool et la tendit à Paul. Paul l’ouvrit d’un coup sec, il s’en aspergea les mains puis un tissu pour nettoyer la plaie. Il pestait de ne pouvoir arrêter l’hémorragie, Violette perdait beaucoup trop de sang, la balle avait peut-être rompu une artère.
- Églantine, réclama faiblement la blessée.
Olivier se tourna vers Bethy et lui pria d’aller la quérir, quand il me vit sur le pas de la porte. Sans rien dire, je me dirigeai vers ma petite sœur et posai mes mains sur la plaie. Le sang s’arrêta de couler. Tout en gardant une main sur la plaie, je pris la main de ma petite sœur. Violette se tourna vers moi et dit :
- Est-ce que j’aurai ma bicyclette ?
- Tu es retournée au Prébayon ?
- Oui, j’ai demandé une bicyclette à ma taille, tu crois que ça va marcher ?
Je fermai les yeux, quelques larmes envahirent mes paupières. Mon Dieu, qu’avais-je fait en l’emmenant à la source.
Olivier se pencha doucement près de son oreille, et lui chuchota :
- Tiens bon, Violette, tu auras une draisienne, j’en ferai faire une à ta taille.
Violette sourit faiblement et sombra dans l’inconscience. Le docteur arriva à ce moment-là. Il fit sortir tout le monde,sauf Paul. Paul désinfecta les pinces et le matériel du médecin qui en sourit, il ne croyait pas vraiment à cette manie de tout désinfecter mais puisque le jeune homme l’avait fait, cela ne pouvait pas faire de mal. Cependant, il était très réservé sur le sort de l’enfant, il grimaça et murmura entre ses dents :
- Je vais essayer de la sauver, mais franchement, elle est mal partie.
Tandis que tout le monde attendait dans la cour, je pris mes jambes à mon cou et je retournai à la fontaine aux fées. J’arrivai en nage de pleur et de sueur. Je regardai la fontaine et frappai d’un coup de pied, l’eau du petit bassin.
- C’est pas juste ! m’écriai-je face au faible jet qui coulait dans l’indifférence de ma détresse. Vous n’avez pas le droit de toucher à ma sœur ! si c’est le cas, tant pis, vivons au château quoi qu’il advienne !
Puis je pleurai abondamment. Une main se posa sur mon épaule, c’était Jacques. Il me prit dans les bras et me dit :
- Les fées n’y peuvent rien, elles n’ont pas ce pouvoir.
- Mais hier, je leur ai demandé de quitter le château quitte à faire un sacrifice, me confiai-je.
- Ce sont des fées de vie et non de mort, elles feront ce qu’elles peuvent pour vous éloigner du spectre, mais elles ne tueront pas Violette.
- Elle ne sera pas tuée, mais juste boiteuse.
- C’est vrai ? demanda Jacques. Oh merci mon Dieu ! ajouta-t-il avant que je ne réponde.
Je le regardais sans comprendre, je venais de lui dire que sa sœur serait claudicante et il s’en réjouissait. Il me sourit :
- Certes, il eût été mieux qu’elle s’en sorte sans dommage. Cependant, je préfère la savoir vivante, quitte à clopiner, que morte !
J’acquiesçai. Jacques sortit son mouchoir et le trempa dans la fontaine. Il nettoya mon visage et continua :
- Tu es très forte, Églantine, je fais le vœu que tu sois la docteur de ce pays. Je voudrais aussi que les fées n’entendent pas ce que tu as dit lorsque tu étais désespérée... vous devez quitter le château.
Je réalisai à ce moment-là que j’avais dans le coup de la colère sacrifié Dorothy et Olivier pour sauver ma sœur. Je mordis sur ma lèvre inférieure, tout en recommençant à pleurer.
- Chut, souffla doucement Jacques. Tu ne l’as pas fait exprès, les fées le savent très bien. Viens, rentrons, il est temps que tu soignes Violette.
Sur le chemin du retour, je pensai à Harry qui avait dit que Dorothy choisirait immédiatement ses filles sans un regard pour moi et Violette. Je pensai qu’il n’avait pas tort, je venais de faire la même chose vis-à-vis de ma sœur.
Dorothy et Olivier étaient assis sur un petit banc, contre le mur. Aussi blancs, l’un que l’autre, ils se tenaient la main sans rien dire. Je vins vers eux timidement. Dorothy me désigna le banc en m’invitant à m’asseoir à côté d’elle.
- Elle est entre de bonnes mains, dit Olivier. Le médecin est le meilleur à la ronde et ton frère a eu tout de suite les bonnes réactions.
- C’est de ma faute, dis-je avant de me mettre à pleurer.
Dorothy me regarda légèrement surprise puis elle passa le bras sur mon épaule.
- Je t’ai dit que ce ne pouvait être le cas, intervint Jacques.
- Oui, mais je lui ai montré l’endroit où les fées habitent, on y fait un vœu qui se réalise. Alors, elle y est allée pour avoir une bicyclette.
- Alors, je suis aussi en faute que toi, répliqua Olivier, avec une pointe de rage. Mais je ne pense pas que nous soyons responsables d’une balle perdue. C’est le chasseur, le responsable ! ajouta-t-il. Comment peut-on confondre un sanglier avec une fillette vêtue de blanc !
Le docteur sortit enfin de la maison. Tous se précipiteront vers lui. En une phrase et sans prendre des gants, il donna son diagnostic :
- Bon, annonça-t-il, normalement, elle devrait s’en tirer mais je ne crois pas qu’elle pourra remarcher. Elle s’est réveillée.
Olivier soutint Dorothy qui faillit défaillir à l’idée de voir sa fille dans une chaise jusqu’à la fin de sa vie. Tout le monde s’en désolait et en pleurait. Le médecin retourna vers son matériel, qu’il rangea dans on petit coffre en bois. Il ne paraissait pas autrement déçu ou soulagé, il avait fait son travail.
- C’est même pas vrai, déclarai-je assez fort pour qu’il se retourne. Vous n’en savez rien. Violette remarchera mais elle boitera.
- Si vous croyez au miracle... répliqua-t-il avec dédain.
Le docteur détourna la tête et revint à ses occupations. Je n’aimais pas ce docteur, je le trouvai incompétent et pédant. Paul qui était resté sur le pas de la porte vit que j’allais encore réagir et il en eut un peu peur. Il m’appela pour installerViolette dans notre chambre. Il me dit qu’il ne fallait surtout pas détromper un docteur, même si on savait qu’il avait tort.
Quinze jours plus tard, Violette quittait sa chambre. Elle bougeait ses jambes, ce qui prouvait qu’elle n’avait aucune paralysie mais sa hanche était très douloureuse. Olivier arriva avec deux magnifiques draisiennes qu’il offrit à Violette et Victoria.

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