quitter le château
Sur le chemin du retour, Dorothy ne pensa qu’à leur vie future. Elle était rêveuse, sourire aux lèvres, elle contemplait le paysage qui respirait la fin de l’été. Les vignes rayonnaient, couvant la future récolte jalousement. Les odeurs de thym, lauriers et romarins envahissaient le clarence avec persistance.
Elle se demanda un instant si elle aurait un jour des nouvelles de son frère. Il faudrait lui envoyer une annonce de mariage officielle. Elle attendrait qu’il soit trop tard pour qu’il puisse réagir. Il était déjà trop tard, puisqu’elle était enceinte. Elle caressa doucement son ventre. Un cinquième enfant, quelle aventure !
Elle observa avec tendresse ses quatre filles, Alice avait déjà 11 ans, ses formes se dessinaient petit à petit sous sa robe d’enfant. Dorothy sourit en pensant qu’il faudrait appeler la couturière pour qu’elle lui fasse deux robes de demoiselles. Alice était un peu poète, sa plume était déjà fluide, sœur Marie-Hyacinthe en était émerveillée. Elle resterait encore en famille, les deux prochaines années, puis il faudrait penser à l’envoyer en pension. Dorothy ne savait pas très bien à qui elle s’adresserait pour parfaire sa culture et sa scolarité. Elle ne voulait pas d’un enseignement catholique qui ne menait qu’au mariage. Elle voulait une éducation sérieuse qui encourage les filles à choisir leur destinée. Sur l’heure, son aînée lisait le livre qu’elle venait de recevoir d’Olivier et elle semblait passionnée par sa narration. Elle n’entendait pas les piaillements de ses deux petites sœurs, Victoria et Violette qui jouaient à côté d’elle. Ces deux-là faisaient la paire, Elles étaient turbulentes et espiègles. Dernièrement, elles avaient décrété avec une certaine solennité qu’on ne devait plus les appeler les « petites » mais les deux Vi. Les frères de Violette les avaient quelque peu chambrées mais elles avaient tenu bon et, à la fin du séjour, tout le monde les appelait les deux Vi. Qui pouvait croire qu’il y avait à peine quinze jours, cette enfant était entre la vie et la mort ? Même si Violette ne marchait pas encore, il y avait tant de vie dans cette petite fille, que Dorothy commença à croire en ma prophétie : elle marcherait !
Dorothy tourna son regard vers moi. Je regardais la main de Dorothy sur son ventre. Dorothy me sourit, je répondis par un petit sourire très doux, presque triste, ce bébé-là ne verrait pas le jour, je le savais. Je détournai les yeux pour regarder le paysage défiler, il ne fallait pas dire les mauvaises nouvelles. Dorothy se douta que j’avais deviné son état mais elle ne voulait pas en parler au risque que cela se sache. Olivier m’avait offert un livre, il avait choisi les voyages extraordinaires de Jules Verne. Je le tenais, posé sur mes genoux, sans le lire. Dorothy eut le regard attiré par une chaînette entortillée entre mes doigts. Elle mit la main dessus et me demanda doucement ce que c’était. Je lui découvris mon trésor ; c’était un pendule en buis dont le bois avait été poli par de nombreuses générations de guérisseur.
- C’est le pendule de mon oncle Germain. Paul m’a dit que Mère me l’avait réservé, elle croyait que je suis la réincarnation de cet oncle et Paul est d’accord.
Dorothy approuva d’un petit mouvement de tête.
- Tu devras faire des études plus sérieuses que celle d’un pendule ou la pose de tes doigts sur une brûlure. Je ne veux qu’en aucun cas, on te prenne pour une sorcière.
- Paul m’a dit la même chose. Il dit aussi que je ne dois jamais contredire un médecin.
Dorothy rit en me donnant une grande accolade. Cela me fit un plaisir immense. J’étais à deux doigts de lui demander si elle devait choisir entre ses filles de sang et nous autres qui choisirait-elle. Mais je ne le fis pas, j’étais terriblement honteuse d’avoir préféré sacrifier Olivier pour sauver ma sœur.
Lorsque nous sommes arrivés, Dorothy fut légèrement contrariée par l’état du parc. Il semblait déjà endormi dans l’hiver, les roses avaient fané, les arbres avaient perdu presque la totalité de leurs feuilles. Le jardinier s’était déjà plaintque les fruitiers n’avaient pas été très productifs, elle n’en avait pas pris garde, il se lamentait toujours à cette période. Cette fois, on ne pouvait pas lui donner tort : à la bastide, les arbres avaient été très généreux ; ici, il n’en était rien.
- Je ne comprends pas, dit-il quand Dorothy lui demanda les causes de cette désolation. Pourtant je les ai soignées très minutieusement et il ne semble pas qu’il y ait de parasites.
Tandis que James s’occupait de Violette qu’il installa confortablement dans un fauteuil, Alice sortit de la voiture, demanda la permission de continuer à lire dans la bibliothèque. Dorothy accepta d’un mouvement de tête. Son regard se posa sur moi qui l’observais se désoler avec son jardinier de l’état du parc. Dorothy plissa les yeux d’un air sévère, elle se doutait que j’allais lui dire pourquoi le parc était déjà endormi, c’était l’oncle Alphone. Mais elle n’avait pas vraiment envie de l’entendre. Elle me proposa de rejoindre Alice.
Cette nuit-là, j’entendis des cris déchirants et le remue-ménage qui en suivit. Je me levai sur la pointe des pieds et je me glissai devant la porte de la chambre de Dorothy. Bethy et Dorothy étaient terrifiées, elles étaient toutes les deux sur le lit de Dorothy et hurlaient en fixant les rideaux. C’était encore l’oncle Alphonse qui agitait les rideaux de manière compulsive. Même si elles ne voyaient pas le spectre, elles ne pouvaient ignorer le mouvement des rideaux. Les draps de Dorothy étaient rouges de sang.
James et Françoise, notre cuisinière qui était aussi la femme de James, arrivèrent avec Julien Tranchand, le rebouteux du village et le médecin du village, Renaud Dumaret.
Je fixai le docteur d’un œil angoissé, Il fallait qu’il quitte le château, il était certain qu’Alphonse allait s’en prendre à lui. Renaud mit une main sur mon épaule et demanda à Françoise de me raccompagner au lit. Je suivis Françoise, les cris s’estompèrent.
Renaud évita un chandelier de justesse, alors qu’il allait porter secours à Dorothy.
Dorothy lui cria de sortir le plus vite possible du château. Renaud n’y prit garde et la prit dans ses bras. Il découvrit la tache de sang et voulut l’ausculter. Une chaise valsa à travers la pièce et assomma le docteur. Le rebouteux prit Renaud avec John afin d’éloigner celui-ci en dehors du château, la comtesse avait raison, il était clairement visé.
- Quittez également cette chambre, Comtesse.
Dorothy ne se fit pas prier. Elle descendit les escaliers en courant et se réfugia à la cuisine. Bethy lui donna une chemise de nuit propre, avant qu’elle aille voir le pauvre Renaud qui gisait dans le jardin. Il se réveilla au bout de quelques minutes.
- Où suis-je dit-il, tout déboussolé.
- Vous êtes dans mon parc, répondit doucement Dorothy. Vous avez été attaqué par un spectre qui vous a lancé une chaise sur la tête. Monsieur Tranchand est retourné dans ma chambre, il essaie de calmer le courroux de ce fantôme et j’espère qu’il réussira à le chasser.
- Pardon ? demanda Renaud abasourdi.
Dorothy attendit qu’il refasse lui-même le fil de la chronologie. Renaud la regarda d’un œil terrifié. Il se leva douloureusement et dit d’une voix peu assurée :
- Et vous, ça va ?
- Oui, murmura Dorothy, je n’ai rien.
- Il me semblait avoir vu une tache de sang...
- Ce... ce sont les petits problèmes des femmes, chuchota-t-elle. Il n’y a pas lieu de s’inquiéter.
- Et les filles ? Elles dorment toujours ?
- Oui. Cela ne sert à rien alerter tout le monde...
- Mais enfin...
- Monsieur Tranchand dit aussi qu’elles sont en sécurité, le coupa Dorothy.
- Bon, murmura-t-il sidéré.
Il resta assis sans rien dire pendant quelques minutes. John apporta du whisky et quelques verres. Dorothy proposa d’attendre le rebouteux près de l’eucalyptus. Elle craignait une tuile tombée sur le pauvre docteur. Celui-ci hésitait à prendre congé. Il ne voulait pas paraître poltron ou autre, mais cette histoire l’angoissait outre mesure. La comtesse ne paraissait pas terrifiée. Elle semblait épuisée et mettait de temps en temps la main sur son ventre, ses menstruationsdevaient être douloureuses.
- Vous devriez prendre des tisanes de graines de coriandre, c’est très bon pour les ménorragies lui souffla-t-il.
- D’accord, répondit-elle un peu atone.
Un temps passait en silence ; tout le monde était perdu dans ses pensées. Renaud les observait un à un, il y avait que lui qui était terrifié, aucun des autres ne pensait qu’il fallait sortir les enfants du château ou que la situation était démesurément cauchemardesque. Ils attendaient calmement que le rebouteux fasse son office. Ce monde était décidément très peu le sien. Françoise, la seule femme du pays, était appuyée sur l’épaule de son mari et semblait somnoler.
« Même elle n’est pas terrifiée à l’idée de travailler dans un château hanté, se dit-il, Ils sont tous tarés ! »
Le vieux Julien rejoignit le petit groupe au bout d’une bonne demi-heure.
- Je n’ai rien pu faire, avoua-t-il. Il est très costaud. Ne dormez plus dans cette chambre, madame la comtesse, et, pour cette nuit, il est préférable de ne pas dormir au château.
- Vous pouvez dormir à la maison, décréta Françoise. John restera ici avec les filles.
- D’accord, murmura Dorothy.
Renaud pencha la tête, il aurait voulu l’inviter chez lui mais, pour finir, il en était peut-être mieux ainsi. La nuit avait refroidi quelque peu ses ardeurs.
Quand Dorothy se réveilla, à onze heures passées, dans une chambre étrangère, elle mit quelques minutes à se remémorer la terreur de la nuit. Elle pleura enfin le bébé perdu.
Dorothy rentra au domaine. Elle hésita à entrer dans le château. Pour finir, elle s’installa sous l’eucalyptus. Elle prit la douloureuse décision de vendre le domaine. C’était ce grand arbre qui lui manquerait le plus. Elle me fit appeler.
- Je te présente mes excuses, j’aurais dû t’écouter plus tôt, me dit-elle. Nous allons déménager.
Dorothy sanglota en me tenant la main. Je caressai doucement son visage et dis :
- Vous avez perdu votre bébé, Mammy. Ce n’est pas grave, vous en aurez trois autres. Mais ils naîtront dans la grande maison près du fleuve. Je l’ai vu, hier, en songe. La maison sera grande mais je ne peux vous dire si c’est un château, je n’ai vu que quelques pièces. On y sera très heureux.
Dorothy s’effondra plus encore. Ses sanglots semblaient venir du plus profond de son ventre. Elle me bredouilla entre ses larmes qu’elle était responsable de cette petite mort et qu’elle ne se le pardonnerait jamais. Je réfléchis, je lui demandai si elle me considérait responsable de l’accident de Violette. Elle me dévisagea un moment puis répondit :
- Mais non, voyons ! On te l’a déjà dit : tu ne peux en aucun cas te sentir responsable de la maladresse de ce chasseur ! Églantine, ce n’est pas toi qui as commis le mal, la culpabilité n’a jamais fait grandir personne, retire cela de ta tête.
Je hochai la tête et la penchai sur le côté.
- Je pense que c’est la même chose pour vous.
Elle me sourit entre ses larmes, elle murmura :
- Toi, tu ne savais pas que Violette partirait toute seule et qu’elle rencontrerait un chasseur. Moi, tu m’avais dit que je risquais une fausse-couche, si je t’avais écoutée, mon bébé vivrait encore.
- Non. Il ne devait pas naître, je l’ai vu partir vers la Lumière, hier, dans la voiture. Ce n’est pas vous, c’est la vie, de temps en temps les enfants repartent sans avoir vu le jour.
Dorothy ferma les yeux. Elle était quelque peu rassurée. Du coup, elle remettait déjà en cause son déménagement mais les images terrifiantes de la nuit, lui donnèrent encore quelques frissons. Elle ne devait pas revenir sur sa décision.
- Merci, murmura-t-elle. Nous devons quand même quitter le château, n’est-ce pas ?
- Sans hésiter, répondis-je très fermement. Vous avez vu ce qu’il a fait au docteur Dumaret, ce sera pareil pour Maître Chandelon.
Le ton autoritaire que j’avais employé la fit sourire.
- Tu as déjà le ton du médecin ! Tu en as les dons, il ne te reste plus qu’à apprendre la médecine !
Olivier arriva à cheval jusqu’à l’eucalyptus. Il avait fait la route d’une traite depuis que le palefrenier était venu le mander. Il était encore couvert de poussière. Il sauta de sa monture et se précipita aux pieds de sa mie. Il la prit dans ses bras et la serra doucement. Il sentait le thym, la fraîcheur du matin, Dorothy s’en enivra. Elle lui dit entre deux sanglots qu’elle avait perdu le bébé. Il la serra encore plus fort, lui murmura quelques mots réconfortants.
- Vous avez gagné, lui dit-elle, on quitte cet endroit maudit, emmenez-nous à la bastide.
- Bien, on part sur-le-champ.

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