L'école Peeters

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Cahier d'Olivier

Depuis le départ précipité de Caderousse, Dorothy et moi cherchons activement un domaine qui nous permette de loger le personnel, les chevaux et la famille que nous voulons agrandir, autant par amour pour les enfants que pour conjurer le sort. Durant ce temps, Dorothy dort, avec les deux plus jeunes, au château de Grignan, chez une vieille amie américaine qui avait divorcé mais dont le mari lui laissait encore prendre quelques vacances dans le Midi. À la demande de Paul,Victoria et Églantine participent aux vendanges de la bastide. Dorothy a pensé acheter le château de Grignan, mais elle n’en veut plus. L’ex-mari de son amie vend à Paris, tour à tour tous les plus beau éléments de la demeure. Le château est amputé de ses cheminées, ses gargouilles et autres vestiges. De la sorte, il perd son âme.

Dorothy vit à la bastide depuis les vendanges terminées. Nous avons retrouvé les aînées grandies et épanouies. Si le travail est harassant, il n’en est pas moins très amusant pour elles car elles ont été les mascottes de l’équipe et elles ont plongé dans une vie bien différente de celle du château. Le teint hâlé les étoiles plein les yeux, elles ont quitté définitivement leur enfance.

Une fois les noces célébrées, nous habitons enfin, chez moi, à Vaison. J’ai proposé aux enfants de m’appeler papa, dady, ou même Olivier si elles ne me reconnaissent pas comme nouveau père, mais plus « maître Chandelon ». J’espérais secrètement qu’elles optent pour Dady ou même papa. Les deux plus jeunes ont directement opté pour « Dady ». Alice et Églantine ont suivi avec un temps d’adaptation plus long. Pendant un mois, elles ont tourné leur phrase de telle sorte d’éviter de prononcer le nom. Cela m’a amusé et je suis ravi depuis que j’ai entendu pour la première fois, Alice m’appeler « Dady » avec naturel.

Il est grand temps que les filles reprennent des activités scolaires mais sœur Marie-Hyacinthe, la religieuse qui leur avait enseigné depuis leurs cinq ans ne peut pas les suivre à Vaison et Dorothy ne se décide pas à les inscrire à l’école publique.

Ce matin, deux messieurs se sont présentés à la maison. Avant d’entrer, ils ont croisé les enfants qui jouaient dans le jardin. Je travaillais à mon bureau, la fenêtre ouverte et j’ai entendu toute la conversation : L’un d’eux leur a demandépourquoi elles n’étaient pas à l’école, Alice leur a répondu avec aplomb, qu’elles attendent que la perceptrice arrive.

  • Et qui sont donc vos parents ?
  • Mon papa est le notaire de Vaison, il est à son bureau et notre maman est la dame qui s’occupe des roses, dans le fond du jardin.
  • Allez me chercher votre père, s’il vous plaît, ordonna un des inspecteurs.

J’avais déjà quitté mon bureau et je n’ai pas attendu qu’Alice me mande pour venir à la rencontre des visiteurs. C’étaient des inspecteurs de l’éducation nationale qui, suite à une dénonciation, venaient vérifier l’état de scolarité de ces enfants. J’ai expliqué la situation avec une certaine aisance. Le mariage, le déménagement et enfin la religieuse qui assure ce rôle de perceptrice.

  • Je vous propose de leur poser quelques questions de mathématique et de lecture, à la place d’attendre indéfiniment le professeur, car, ai-je expliqué avec une pointe de fatalisme, vous connaissez les nonnettes, n’est-ce pas messieurs, on ne sait jamais ce qui se trame derrière leur coiffe. D’ailleurs, depuis que nous sommes mariés, je cherche une autre solution, pour leur instruction. Je voudrais quelque chose de plus laïque.

L’un d’eux sourit à l’allusion. Il approuva le procédé, il n’avait pas envie de se frotter aux religieuses. Ils perdraient ainsi bien moins de temps, d’autant plus que la diligence retournant en Avignon partait deux heures plus tard. Cela leur permettrait de ne pas devoir dormir sur place.

Il n’a pas fallu pas longtemps aux agents de l’État pour voir que les filles en savent bien plus que les enfants de leur âge.

Ce soir, j’ai proposé à Dorothy d’inscrire les filles à l’école privée tenue par un couple d’instituteurs qui ont été renvoyés de l’instruction publique. Elles n’auraient qu’à traverser la rue pour s’y rendre et je sais par d’autres parents que leur enseignement est couronné pour chaque élève du diplôme élémentaire à onze ans. Personnellement, j’ai eu à faire à l’instituteur un certain Monsieur Peeters pour mettre sur papier ce qu’il enseigne en classe et cela m’a convaincu. Quant à sa femme, je me suis abstenu de la décrire, je n’aurais eu aucune chance que Dorothy traverse la rue pour visiter l’école.

  • Comment osez-vous prétendre que ce maître est meilleur que les autres, s’il s’est fait congédier par l’Instruction Publique ?
  • Il a des méthodes très particulières... mais je n’en sais pas plus. Les garçons de Madame Chantrenne y sont tous allés et ils ont tous embrassé des carrières scientifiques remarquables. Va les rencontrer, tu jugeras après !
  • Si vous aviez un fils, l’inscririez-vous là ? a-t-elle demandé encore méfiante.

Je la fixai perplexe et un peu vexé, il faut le dire.

  • Mais Dorothy, je considère les filles comme mes enfants !
  • Peut-être mais ce sont des filles !
  • Non pas « peut-être » ai-je répliqué furieux. Elles le sont.

Elle m’a dévisagé un peu désolée, elle s’est abstenue de s’excuser avec un petit sourire taquin.

  • La question n’est pas là, votre fils, si toutefois c’est un fils, irait-il dans cette école ? Parce que voyez-vous, je ne veux faire aucune différence entre les filles et les suivants.

J’ai compris tout de suite et mon cœur s’est emballé. Je me suis levé, agenouillé devant elle et j’ai embrassé son ventre :

  • Tu iras à l’école Peeters, je te le promets. C’est pour quand ?
  • D’après Églantine, c’est pour le mois de juin.
  • Mais tu es déjà à deux mois ! Pourquoi ne me l’as tu pas dit ?
  • Je n’en suis sûre que depuis quelques jours.

Je me suis relevé, et j’ai embrassé longuement Dorothy. J’ai retiré la guimpe, j’ai fait sortir les seins du plastron.

  • Je dois en profiter avant qu’il ne me les vole ! ai-je dit en embrassant les tétons.
  • Je préfère qu’on fasse ça dans notre chambre, a murmuré Dorothy en se couvrant de son châle.
  • C’est quoi « ça » Comtesse ? ai-je raillé. Qu’est-ce qu’on va faire dans notre chambre ?

Dorothy n’arrive pas à dire « faire l’amour », cela me fait sourire et je la chambre régulièrement sur son manque de vocabulaire. « Tout ce qui est naturel a le droit d’avoir des mots pour le décrire ».

Une fois dans la chambre, je lui ai retiré la jupe et les jupons en laissant le plastron.

  • Je vous trouve très excitante quand vous êtes vêtue de la sorte... Vous devriez peut-être en créer la mode...

Le lendemain, Dorothy s’est rendue à l’école. Une femme d’environ trente-cinq ans lui a ouvert la porte. Elle a les formes généreuses, des dents blanches sous un sourire éclatant. C’est Fanny. La détentrice du jeu de cartes. (c’est pour cette raison que je n’en avais pas parlé à Dorothy) Elle a tendu une main ferme que Dorothy a prise avec une certaine hésitation.

  • Bonjour, Comtesse, je suis bien heureuse de vous revoir ! dit-elle. Je croyais qu’après la séance sur le bateau, vous ne voudriez plus me voir.
  • Je ne viens pas du tout pour cela mais pour l’instruction de mes filles. Vous êtes en plus institutrice ?
  • Mais oui, bien sûr, l’ignoriez-vous ?
  • Mais comment le saurai-je ?
  • Mais par ma sœur, c’est elle qui vous a demandé de venir au bac, non ?
  • Votre sœur ? Je ne connais pas votre sœur !

La femme a ri, d’un rire assez communicatif pour que Dorothy se détente. D’une main engageante, elle l’a entraînéedans la cuisine. Une table était couverte de cahier d’écoliers ouverts à la même page. Un stylo rouge était déposé dans son étui très proprement. Madame Peeters a pris deux feuilles blanches qu’elle a placées de telle manière à faire une coiffe de religieuse !

  • Vous êtes la sœur de sœur Marie-Hyacinthe ? s’est exclamée Dorothy avec un grand sourire. Mais ça change tout !
  • Qu’est-ce que ça change exactement ? a demandé l’institutrice en riant.
  • Je vous avoue que je n’étais pas prête à vous confier mes filles mais c’est mon mari qui insistait. J’aimais beaucoup les valeurs de votre sœur, les partagez-vous également ?

Madame Peeters l’a fait asseoir. Elle a expliqué la genèse de leur méthode d’enseignement. Tout avait commencé en Avignon. Les deux sœurs, Fanny et Paulette avaient créé une école privée sous la houlette d’un ami de leur père, ancien précepteur, qui avait été épaté par les idées des deux jeunes filles. Beaucoup de bonnes familles envoyèrent leurs enfants et elles durent engager un instituteur, monsieur Peeters, pour enseigner à la classe des garçons. Hélas, elles n’ont compris que trop tard qu’en introduisant un homme dans leur école, elles avaient mis le ver dans le fruit. Des rumeurs ont circulé, l’école s’est vidée et elles durent la fermer. Paulette entra dans les ordres pour pouvoir continuer à enseigner, elle quitta donc son nom de baptême pour celui de « sœur Marie-Hyacinthe ». Fanny se maria avec monsieur Peeters. Le couple ouvrit une nouvelle école à Vaison.

L’instituteur les a rejoints durant le récit de sa femme. Il l’a laissée continuer la chronologie sans l’interrompre, en arborant un petit sourire attendri. Dorothy connaissait ce sourire (exactement, le même que le mien quand je la regarde, m’a-t-elle dit). C’était celui de l’amour. Cela lui a plu. Les favoris déjà grisonnants, il a un accent que Dorothy n’arrivait pas à identifier.

Quand est venue la fin de l’entrevue, Dorothy a hésité un instant en dévisageant l’homme.

  • Serais-je indiscrète si je vous demandais d’où vous venez ? a-t-elle fini par dire.
  • Je viens de Belgique.
  • Ça alors ! je n’avais jamais vu de Belge !
  • Et moi d’Anglaise ! a répliqué l’homme avec un sourire assez doux.

Dorothy a éclaté de rire.

  • Qu’est-ce qui vous a mené jusqu’ici ? a-t-elle repris.
  • La vocation. Mon père est le patron d’un grand journal. Ses affaires vont très bien et il ne supportait pas que son fils veuille suivre l’école normale. Je me suis exilé pour avoir la paix. Depuis, ma sœur a épousé un imprimeur qui reprendra l’affaire. Cela l’a calmé et nous nous sommes réconciliés.
  • Est-il venu jusqu’ici ?
  • Grand Dieu non ! a-t-il dit en riant. Il serait honteux de voir ma masure, je ne veux pas lui faire de mal.
  • Et il n’aurait pas tort ! s’est écriée Dorothy en le pointant d’un doigt sévère. Vous vivez dans une maison qui est clairement en deçà de votre position sociale.
  • Ne dites pas cela, Comtesse. C’est très dur pour un fils de se disputer avec son père pour une cause qui paraît juste de part et d’autre. Je suis profondément heureux, ici, avec Fanny. Je n’aurais pas pu être le patron d’un journal. Mon père parle de moi comme d’un doux illuminé mais c’est lui qui m’a envoyé le matériel d’imprimerie, pour notre petit journal.

Dorothy a apprécié ce discours. Elle avait dû batailler longtemps pour être libre, elle pensait que cela était réservé aux hommes. Le regard bleu de cet homme est un regard profondément bon et serein. Le cœur léger, elle a traversé la rue pour rentrer chez nous. Elle a raconté, à force de détails, son entrevue et a déclaré que les filles commenceront le lendemain. Les filles en sont contentes quoique légèrement inquiètes, c’est la première fois qu’elles poseront un pied dans une école.

Très rapidement, les relations entre les instituteurs et nous se sont solidifiées. Ils sont très cultivés et très ouverts. Monsieur Peeters nous a expliqué quelques particularités du Comtat venaissin que moi, enfant du pays ignorais. Il nousa raconté comment on vivait dans son petit pays, la Belgique. En outre, Monsieur Peeters est protestant ce qui, aux yeux de Dorothy, est un allié dans ce monde trop catholique. D’autre part, Dorothy a un plaisir fou à s’entretenir avec cette jeune femme qui a d’autres sujets de conversation que les chiffons.

Dès l’annonce des noces, les vautours qui avaient lorgné sur les terres de Dorothy durant tout son veuvage, sont revenues à la charge. Nous nous sommes bien gardés de dire à quiconque que l’oncle Alphonse y hante les lieux. Le seul à ne plus être intéressé par l’affaire est le maire et, pour cause, son fils lui a sûrement raconté ses déboires. Cependant, il a écrit à Dorothy afin d’obtenir les terres de Chateauneuf qu’elle lui avait promises. Dorothy a acceptépour un prix honnête qu’elle a fixé elle-même. J’ai été assez impressionné par la manière dont elle a tourné sa lettre. Dans son propos, elle a déclaré qu’elle voulait que le château soit vendu en même temps que les terres pour que le tuteur d’Alice et Victoria puisse venir à l’étude qu’une seule fois.

  • Mais le tuteur, c’est moi ! me suis-je écrié.
  • Ils n’en savent rien. Ainsi, ils tairont que le château est hanté, pour que celui-ci soit vite vendu.

J’ai éclaté de rire.

  • Et quand ils viendront que feras-tu ?

Elle a haussé les épaules et a déclaré :

  • On demandera à Paul de venir.
  • Il est trop jeune !
  • C’est vrai, on pourrait demander à John ?
  • Non, on demandera à Monsieur Peeters !

Quand les deux hommes sont entrés dans l’étude, Monsieur Peters était déjà là. Il avait troqué son tablier d’instituteur par un costume flambant neuf, qu’il n’avait mis qu’une fois, lors de son mariage. Nous l’avions à peine reconnu. Le fils, Renaud Dumaret m’a dévisagé avec méfiance tout le long de la lecture de l’acte de vente. Je crois que j’aurais pu lui lire n’importe quoi, Il n’écoutait manifestement rien de ce que je racontais.

Son père était plus attentif, manifestement très heureux de l’affaire. Il faut dire que Dorothy avait fixé le prix de manière très avantageuse et il récupérait allègrement les terrains qu’il avait achetés quelques mois plus tôt. Dorothy se tenait à côté de Renaud. Elle avait les mains jointes sur les genoux et n’écoutait pas plus que son voisin. Elle n’était vraiment pas à l’aise, je le voyais dans le fond de ses yeux. Elle m’a dit par la suite qu’elle avait tout de suite compris que Renaud m’avait reconnu comme le voyeur de la chapelle.

Sur l’heure, je ne pensais pas cela bien grave, nous sommes mariés et il comprendra que ce n’était pas par voyeurisme mais par jeu amoureux. Hélas, je me suis trompé entièrement.

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