Démonstration de Tai chi aux Anglais.
Harry, le frère de Dorothy, débarqua un jour d’avril, accompagné d’un ami d’enfance Lord Thomas Cordell. Lorsque Harry apprit que sa sœur était mariée au notaire qui avait conclu le pacte quelques mois plus tôt, il en fut furieux. Certes, il y était prévu qu’au bout d’un mois, elle pourrait épouser un Français, mais pas n’importe qui ! Il n’avait pas pu venir plus tôt parce que Cordell était en mission en Inde. Quand ce dernier sut que la famille lui offrait Dorothy sur un plateau d’argent, il revint le plus rapidement possible mais il avait quelques obligations qu’il devait clore avant le retour.
- N’aies aucun remord, cher frère, je suis véritablement comblée au bras d’Olivier ! déclara Dorothy très amusée. Et, comme tu vois, nous allons avoir un petit Chandelon.
Elle se tourna vers Lord Thomas Cordell et continua :
- Thomas, je suis tellement heureuse de vous revoir. Dites-moi ce que vous devenez.
- Je reviens d’Inde où j’ai monté une fabrique de thé. Je vous y aurais bien emmenée et si j’avais su que vous étiez mariée, je ne serais pas descendu jusqu’ici, dit-il sur un ton légèrement agressif.
- C’est la vie, nous n’y pouvons rien. Ne restons pas dans les regrets, voulez-vous ? Cela gâcherait tout le plaisir denos retrouvailles.
Dorothy lui adressa un sourire relativement tendre et un brin ironique. Lord Cordell écarta les mains et soupira. Décidément, il n’avait pas de chance avec les femmes. Il fit mauvaise fortune, bon cœur et but quelques gorgées de thé. Harry ne regardait que le ventre arrondi de Dorothy. Il fulminait. Il était certain de s’être laissé berner mais il ne savait pas comment le prouver.
- Si j’avais su que vous aimiez le thé au point d’en faire venir d’Angleterre, je vous en aurais rapporté qui vient directement de ma fabrique.
- Il n’y a que cela qui me manque d’Angleterre. Et vous, l’Angleterre ne vous manque pas ?
- Grand Dieu, non ! L’Inde est un pays magique, avec des couleurs et des odeurs que l’on ne trouve nulle part ailleurs. J’espère qu’un jour vous me rendrez visite.
- Dieu seul le sait, dit-elle de manière évasive. Mais revenons à vous, comptiez-vous vraiment quitter votre fabrique pour vous installer ici ?
- Non ! je vous aurais emmené là-bas avec Victoria et Alice !
- Décidément, Harry, je crois que nous nous sommes véritablement mal compris. J’ai quatre filles et je ne quitterai pas la Provence. Pourquoi voulais-tu m’envoyer en Inde ?
Harry ne répondit pas, les yeux étaient toujours rivés au ventre de sa sœur.
- Il est vrai que je n’avais pas dévoilé mes intentions à votre frère, plaida Cordell. Comme vous vous étiez exilée facilement, je vous aurais très vite ralliée à ma cause !
- De cela, j’en doute. Voyez-vous, la Provence est mon pays magique, avec des couleurs et des odeurs qu’on ne trouve nulle part ailleurs ! Comme quoi, nous ne devons vraiment pas avoir de regret sur ce qu’il ne s’est pas fait.
- J’avoue que je comprends aisément que vous ayez été séduite et je ne peux que me réjouir de vous voir si épanouie. Me ferez-vous l’honneur et le plaisir de quelques visites ?
- Volontiers.
- Pour quand est ce bébé ? intervint brutalement Harry.
- Plaît-il ? demanda Dorothy en tentant de calculer mentalement une date de conception ultérieure à celle du mariage.
- Je te demande quand ce bébé verra le jour ? insista-t-il en la fixant sévèrement.
- Pour le mois d’août, normalement.
- Tu me parais bien ronde pour quatre mois de grossesse.
- Qu’en sais-tu donc ?
- Ma femme a eu cinq enfants, je te rappelle.
- Ta femme est une araignée qui a peur de prendre trop de poids, tandis que moi, heu...je suis une... heu...
- Coccinelle que les rondeurs ne font pas peur ! intervint Cordell en riant. Décidément, vous avez gardé la langue hors de la bouche, je vous reconnaîtrais entre mille. Nous nous serions bien amusés, si nous avions pu nous marier.
Dorothy rit avec lui, tandis qu’Harry grommela :
- Merci pour l’araignée, c’est ta belle-sœur, je te rappelle !
- De rien, je préfère les coccinelles ! répliqua Dorothy.
Olivier arriva à ce moment-là. Dès les présentations terminées, Harry se contenta d’un salut sec du haut de sa tête. Loin de s’en offusquer, Olivier esquissa un sourire un peu trop ironique aux yeux de Harry qui contenait de moins en moins facilement sa colère. Olivier conversa presque exclusivement avec Lord Cordell, pour laisser le temps à son beau-frère de se remettre de ses émotions.
Pour détendre l’atmosphère, Dorothy proposa une petite promenade jusqu’à la cathédrale. Une fois arrivé, Olivier leur fit un petit exposé de l’histoire du lieu. Tandis que Cordell posait quelques questions, Harry vint s’asseoir sur un banc à côté de Dorothy.
- Dis-moi, devant Dieu, à combien de mois de grossesse es-tu !
- C’est une obsession, ma parole ! Je ne te savais pas si prompt à avoir un neveu. Qu’est-ce que cela changera que de le savoir ?
- Si tu es à plus de cinq mois, c’est que tu as rompu notre contrat parce que ton notaire était de mèche et que tu m’as fait signer un papier rien que pour avoir les mains libres.
- Harry, de toute façon, ce contrat n’a aucune valeur et je n’avais pas à te demander la permission pour me marier. J’aime Olivier, n’est-ce pas là le principal ?
- Combien de mois ?
- Laisse-moi tranquille, dit-elle en se levant.
Harry lui prit le bras et la força à se rasseoir.
- Lâche-moi ! Tu n’as aucun droit sur moi. Si cela te déplaît tant de me voir heureuse, retourne en Angleterre et oublie-moi.
- Si ce bébé est un bâtard, je te prends avec moi et nous réglerons cela en famille.
- Ma famille est ici et ce bébé n’est pas un bâtard, dit-elle en se dégageant d’un coup sec.
Elle rentra seule à la maison. Une sourde crainte se noua au dans son ventre. Elle demanda à James de nous conduire immédiatement chez Tao où nous avions séjourné lors de la tentative d’enlèvement, pour y passer les quelques jours où Harry serait à la maison. Quand il fut l’heure du dîner, elle annonça que nous étions parties à Malaucène, pour laisser la chambre à nos hôtes. Olivier leva les sourcils mais il ne fit aucun commentaire.
Dorothy passa le reste de l’après-midi à converser avec son vieil ami d’enfance. Harry suivait du regard leurs allées et venues dans le jardin de la grande maison, en se demandant comment sa sœur pouvait se contenter d’un si petit jardin (il ne faisait qu’un hectare !), alors qu’elle avait eu un parc quelques mois plus tôt. Olivier qui avait eu des clients durant tout l’après-midi vint s’asseoir à côté de son beau-frère vers l’heure du thé. Harry lui lança un regard torve. Olivier inclina la tête en lui proposant un petit rafraîchissement.
- Si je le pouvais, je vous convoquerais en duel ! maugréa Harry.
- En duel, Grand-Dieu ! s’écria Olivier, légèrement amusé. Mais pourquoi donc ? Pour avoir fait le bonheur de votre sœur ?
- Vous me paraissez bien présomptueux ! Regardez comme elle est heureuse avec lord Cordell, si vous ne l’aviez pas mariée, elle serait actuellement dans les bras d’un homme bien né !
- Certes, je vous remercie de lui avoir apporté cette compagnie, mais ne vous faites aucun tracas, Dorothy est épanouie depuis notre mariage. Elle est rayonnante, aimante et heureuse. Ne pensez-vous pas qu’il est temps de baisser les armes ? Votre sœur vous aime beaucoup et vous êtes en train de gâcher tous les liens qui vous unissent. Admirez lord Cordell qui reste souriant même s’il vient de parcourir huit mille kilomètres pour rien.
- Qui vous dit que c’est pour rien ? lui répliqua-t-il.
Olivier arqua les sourcils, étonné et vaguement inquiet. Il se pencha vers son beau-frère et lui souffla:
- Nous sommes mariés devant la loi française, les quatre filles sont nos enfants légitimes. Vous ne pouvez plus faire quoi que ce soit en tant qu’homme respectable. Si vous tenez à vous laver d’un déshonneur quelconque, ce sera à mains nues, le premier dos à terre à gagner, mais je ne suis pas sûr que vous gagnerez et je peux vous assurer que vous perdrez irrémédiablement l’estime de Dorothy.
Harry jaugea son adversaire. Olivier était élancé, maigre ; lui, il était trapu et costaud, il avait, en plus, l’avantage d’être allé à l’armée tandis que ce freluquet de Français n’avait manifestement jamais vu un champ de bataille. Il considérait dès lors, Olivier comme un bourgeois de petite classe, dont il ne ferait qu’une bouchée. Par contre, ce malingre avait raison, Dorothy serait furieuse de voir son mari le nez meurtri et les épaules endolories mais il ne savait que trop bien que les colères de Dorothy étaient passagères, qu’elle l’avait soigné maintes fois pendant leur jeunesse quand une fête tournait à son désavantage, en le grondant à chaque fois mais en l’embrassant la minute suivante. Il sourit méchamment à Olivier.
- Épaules à terre pendant dix secondes ! c’est noté monsieur le notaire, choisissez-vous un témoin.
- Un témoin ! on se croirait au moyen-âge ! railla Olivier. Allons, monsieur, revenons à la raison !
Harry ne répondit pas. Il enleva son veston le déposa sur le dossier de son fauteuil et dans le mouvement suivant, prit Olivier par le col et le força à se relever.
- Debout, monsieur ! grinça-t-il, montrez-moi ce que vous avez dans le ventre.
- Allons milord... commença Olivier.
Il n’eut pas le temps d’en dire plus qu’Olivier reçut un premier coup dans le ventre. Olivier accusa le choc plié en deux. Il vit le second coup partir et en un mouvement, il prit le bras d’Harry et le plaqua au sol. Harry n’en revenait pas, il n’eut pas le temps de réagir que le pied d’Olivier le toucha en plein fouet dans le plexus cœliaque. Dorothy et lord Cordell avaient suivi l’échange depuis le fond du jardin. Elle courut vers eux en criant. Quand elle fut enfin à leur hauteur, Olivier avait les bras aux hanches, il fixait Harry qui était toujours par terre tentant de récupérer son souffle.
- Eh bien, voilà qui fait plus de dix secondes ! j’espère que cela vous aura ôté tout le déshonneur que vous éprouviez, dit-il en lui tendant une main.
Harry ne prit pas la main proposée, il se releva tant bien que mal, complètement abasourdi. Olivier réajusta son veston, il regarda sa femme et lui sourit :
- J’espère que tu ne te moqueras plus de mon taï-chi ! Voilà à quoi cela sert.
- Oh je vous avais déjà vu à l’œuvre ! dit-elle sans réfléchir.
Olivier lui lança un regard torve. Il n’avait pas tellement envie que le frère de Dorothy sache qu’il avait déjà dû la défendre. Dorothy pencha un peu la tête, elle se rendit compte de sa bourde et rit de bon cœur.
Elle se tourna vers lord Candell et lui raconta :
- Olivier a appris cet art martial d’un de ses condisciples au collège. Celui-là était né d’un père chinois et d’une mère française. Il avait vu le jour en Indochine, il avait quitté le pays, à l’âge de deux ans. Son facies avait été la proie à de nombreux quolibets. Olivier n’était pas mieux loti car ses pantalons étaient usés jusqu’à la corde. Tous les deux, relégués au fond de la classe avaient sympathisé pour l’éternité. Un jour, alors qu’il n’avait que treize ans, Olivier était venu à l’école avec le nez cassé et son veston déchiré ; il avait été rossé par quatre gamins de l’école. Jean-Tchang, ainsi qu’il se nommait, lui apprit à se défendre grâce à cette technique ancestrale qu’il avait lui-même acquise par son père. Son père était un maître vénéré dans son pays et perfectionna l’apprentissage des deux collégiens. Encore maintenant, Olivier va voir de temps en temps le vieux maître. Il a passé quatre-vingts ans et garde encore une souplesse à faire pâlir une anguille.
Dorothy fixait son mari avec une pointe d’admiration. Puis elle se tourna vers son frère et lui dit :
- Je me demandais si tu arriverais à me décevoir encore plus que ce matin, j’ai la réponse ! Lord Candell, si vous voulez m’excuser !
Lord Candell la salua d’un air gêné.
Les visiteurs repartirent dès le lendemain pour l’Angleterre. Lord Thomas serait bien resté plus longtemps mais Harryne voulait plus voir sa sœur. Dorothy en fut soulagée. Cependant, elle préféra nous laisser une petite semaine chez Tao, avant de rentrer à la maison ; au cas où Harry ne faisait qu’une fausse sortie. Elle alla trouver madame Peeters, notre institutrice pour la prévenir de notre absence. Madame Peeters en profita pour lui annoncer une terrible nouvelle, elle devait quitter Vaison pour rentrer en Belgique parce que son mari allait reprendre le journal de la famille. Son beau-frère venait de mourir subitement. Le père de son époux voulait que son fils reprenne le journal dès la fin de l’année. Il promit à son épouse de créer une école dans les environs où elle pourrait continuer à enseigner mais cela brisait le cœur de la pauvre institutrice de quitter la Provence et ses élèves.
- Que puis-je faire pour vous ? demanda Dorothy, après un silence chargé de désarroi.
- Rien ! répondit madame Peeters dans un large soupir. Franchement, je ne vois pas ce qui pourrait changer la décision de Guillaume. C’est la première fois que nous nous sommes fâchés. Il m’a même menacé de partir sans moi. Pour qu’il accepte de rester ici, on devrait trouver un directeur digne du père de Guillaume. Ni vous ni moi ne connaissons d’autre Belge que Guillaume. Je voulais juste vous tenir au courant. Je suis tellement triste de vous quitter !
Madame Peeters se mit à pleurer. Dorothy n’en était pas loin. Pour elle aussi, son horizon se ternissait d’une lueur mélancolique. L’institutrice se moucha puis elle continua d’un ton plus assuré :
- Il y a autre chose. Vous vous souvenez que je suis la gardienne du jeu de cartes. Je dois le donner à Églantine.
- Je ne crois pas réellement à ce genre d’augures et je n’ai pas très envie de laisser mes filles tremper là dedans.
- Ah bon ? Pourtant toutes les prédictions se sont réalisées pour vous, non ?
- Presque ! il y a juste le départ pour l’Angleterre qui n’a pas eu lieu et je vous avoue que l’occasion n’a pas manqué ! Cependant...
Dorothy soupira, elle mordit la lèvre. Une pointe d’angoisse persistait sans qu’elle puisse exprimer sa cause. Elleregarda au loin par la fenêtre puis elle fixa l’institutrice d’un air pitoyable.
- Cela vous fait peur ? demanda madame Peeters doucement.
Dorothy hocha lentement la tête.
- Je comprends. Moi aussi, cela m’a rendue folle la première fois. Vous verrez qu’à la longue vous en serez satisfaite. Votre vie est longue, vous n’avez pas à craindre la mort. Dans les moments les plus noirs, vous saurez qu’il y a une issue et que celle-ci sera bonne.
Dorothy sourit. C’était exactement ce que Catherine lui avait dit et, au fond, elle n’avait pas eu tort. Son grand amour avait été annoncé, c’était elle qui s’était mise toute seule, dans de mauvais draps, en persistant coûte que coûte à habiter Caderousse. L’institutrice demanda la permission à Dorothy de m’en expliquer les règles et le sens des cartes. Dorothy n’était pas très enthousiaste. Certes, j’avais toutes les facultés pour le faire, de cela elle ne doutait pas, mais elle trouvait que c’était me persuader d’entrer dans un monde peu rationnel, alors que j’y avais déjà les pieds, narurellement. Elle et Olivier voulaient me guider vers des sciences plus exactes.
- Laissez à l’école le soin de lui apporter les sciences exactes ! s’exclama la gardienne des cartes en riant. Et croyez-moi, elle est assez douée pour se diriger toute seule vers la médecine, quand viendra l’heure de son choix. Et puis, monsieur et madame Bonnel voulaient tellement qu’elle reprenne le jeu !
Dorothy eut un petit pincement au cœur. Madame Peeters avait visé juste. Catherine, c’était certain, m’aurait initié elle-même, comme elle m’avait fait remettre le pendule de mon oncle. Dorothy ne voulut en aucun cas rompre la promesse qu’elle avait, jadis, faite à ma mère, elle donna à la gardienne du jeu, la permission de prendre cela en charge. L’institutrice déclara ensuite que les nouveaux participants seraient Guillaume et James. Dorothy fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas vraiment pourquoi Guillaume alors que, de toutes évidences, le chemin du couple Peeters quittait définitivement le leur. La figure de son amie s’illumina à cette remarque en disant que peut-être, après tout, leur chemin se recroiserait. Cela mit un peu de baume sur le cœur de la comtesse.

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