La chambre du Turc

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Cahier d'Olivier

Depuis quatre jours, je ne dors plus. J’ai la bouche sèche, je sais que Dorothy est en danger. Je le sens dans mes tripes. Les vingt-quatre premières heures, je n’ai pas craint pour sa vie : son ravisseur ne pouvait être que son frère et le but de ce kidnapping devait d’être l’emmener de force en Angleterre. Le maire de Vaison a tout de suite télégraphié à ses collègues de Calais pour intercepter l’homme s’il tentait de traverser la Manche avec elle. Je doute qu’ils y parviennent.

Je suppose qu’il veut aussi emmener avec lui Alice et Victoria. J’ai demandé à monsieur et madame Peeters de les cacher chez eux. Si Dorothy est acculée à donner l’adresse de Tao, je ne voudrais pas qu’elles soient exposées. La maréchaussée a placé deux hommes chez Tao.

Hier, Églantine m’a dit qu’elle l’avait « vue » à travers le toit d’une chapelle, les mains et les pieds liés et qu’elle mangeait un morceau de pain en le coinçant entre les genoux. Elle avait vu également deux hommes dormir à l’extérieur de l’édifice ainsi qu’Harry qui était assis devant un feu. Depuis je crains véritablement pour sa vie.

Monsieur Peeters a gentiment écrit à son père en envoyant une photographie de Dorothy, pour qu’il la publie et qu’il fasse passer le message à ses collègues français ; d’après son fils, il connaît deux ou trois directeurs de journaux à Paris. Ils feront passer l’annonce. Depuis, je ne peux plus rien faire. Je reste à me ronger les sangs dans ma maison. Je n’ose pas la quitter de peur de manquer une information capitale. Toute la ville est au courant, quand Dorothy s’est fait enlever au centre de la ville, plusieurs badauds ont vu les ravisseurs et n’ont pas eu le temps de réagir. Tout cela s’est passé si vite.

Nous sommes au quatrième jour. La maréchaussée a déclaré qu’elle ne pouvait plus être au pays, elle a renvoyé ses hommes qui campaient chez Tao et se désintéressent de l’affaire. Celui-ci est venu directement ici pour qu’on agisse autrement. Il a apporté son pendule, peut-être arriverons-nous à la localiser de la sorte. Le souci est que la Provence est grande et la France encore plus ! si elle a quitté la région comme le croit la maréchaussée, cela va être difficile de la trouver sur la route.

Ce matin, deux bergers sont venus sonner à la porte. Ils ont vu un couple d’Anglais se disputer à Gigondas. Ils m’ont raconté qu’ils les avaient vus quitter le village pour se diriger droit vers la forêt, aux pieds des dentelles. Il y avait dans leur démarche quelque chose de peu naturel. C’étaient deux grand et fort gaillards. Je ne comprenais pas vraiment pourquoi il ne les avait pas interceptés. Ils réclamaient la récompense que j’avais émise au cas où on me la retrouvait. Je les ai fait entrer et j’ai appelé Églantine. Avant qu’elle n’entre dans la pièce, je lui ai demandé de se gratter l’oreille si ceux-ci étaient les hommes de sa vision.

En entrant, elle a pâli puis elle s’est frotté l’oreille avec force. Très calmement, je lui ai dit de sortir et d’appeler Tao. Tao a fermé la porte à clé derrière lui et s’est placé devant. Je voyais à la manière dont il a mis ses pieds, qu’il était prêt à attaquer.

  • Où est-elle ? dis-je. Ma fille vous a reconnus. Nous savons que c’est vous qui l’avez séquestrée. Si vous voulez vous en sortir, dites-nous où ils se trouvent.

Les deux hommes se sont lancé un petit coup d’œil avant que le plus costaud me dise :

  • Allons, Maître ! laissez-nous partir gentiment et soyez heureux de ce qu’on vous a déjà dévoilé.
  • Ce n’est pas suffisant. La garrigue est grande et elle est en danger. Où est-elle ?
  • Et vous croyez quoi ? Que c’est votre vieillard qui va vous défendre ? dit-il en s’avançant dangereusement vers moi. Vous ne nous faites pas peur, laissez-nous sortir et démerdez-vous. Vous voulez savoir où est votre petite Anglaise ? Elle s’est perdue dans la montagne ; elle doit être morte à l’heure qu’il est.

Il a sorti un canif de sa poche qu’il a dégainée devant moi. Son comparse en a fait autant et s’est approché de Tao. Il ne nous en a fallu pas plus. La surprise étant la meilleure attaque, en quelques prises, ils étaient au sol, le couteau contre leur gorge. Au bout de trois minutes, ils avouaient leur forfait.

Nous sommes partis directement vers les dentelles et la chapelle Saint-Christophe. Quelques Vaisonnais nous ont accompagnés pour faire une battue. Nous avons retrouvé sa tournure sur le clapotis de l’eau. Elle s’était manifestement enfuie, les brigands avaient raison. Mon ventre s’est noué, je les entendais encore m’annoncer sa mort parce qu’elle devait être perdue dans la montagne.

Les hommes se sont dispersés avec des cors. Je suis allé directement à la chambre du Turc, c’était mon seul espoir, bien que je doute que dans son état, elle puisse grimper là-haut.

Je l’ai retrouvée. Elle était inconsciente. Elle avait les lèvres bleues, le pouls très faible. Je lui ai caressé le visage, en pleurant comme un enfant. Tao organisait déjà la descente de ma mie.

Elle a ouvert les yeux. Je l’ai serrée dans mes bras, sans pouvoir m’arrêter de pleurer.

  • Vous aviez raison de me montrer la Chambre du Turc ! a-t-elle murmuré.
  • Je ne le regrette pas, ai-je répondu sur le même mode et je vois que ton sens d’orientation s’est considérablement amélioré !
  • Il ne vous reste plus qu’à m’apprendre le taï-chi !

J’ai ri en pleurant. Je l’ai prise dans mes bras, je la humais, mon Dieu qu’elle m’avait manquée !

Nous l’avons descendue par des cordes, puis je l’ai portée jusqu’au buggy. Tout le monde me suivait, quelques-uns me demandaient s’ils pouvaient m’aider. Non, je voulais la garder près de moi, la porter jusqu’au bout, ne plus la quitter d’un pouce.

Quand nous sommes rentrés, la nouvelle s’était déjà répandue dans la ville. Plusieurs badauds nous attendaient devant chez moi. Les deux malfrats ont été appréhendés par la justice. Ils sont en route pour le bagne.

Vaison a été en ébullition après l’enlèvement de Dorothy. Tous m’assurent de leur soutien, ils ont été très choqués qu’on enlève une femme enceinte pour l’abandonner dans la montagne. Harry n’arriverait pas à mettre un pied en ville sans se faire lyncher !

Par contre, Harry n’aime pas perdre. Je ne serais pas étonné qu’il remette le couvert. Il n’agira pas en venant lui-même, mais ce n’est pas pour autant qu’on sera tranquille.

Je regarde Dorothy boire sa tasse de thé avec encore une pointe d’angoisse rétrospective. On l’a échappé belle. Je lui caresse la joue doucement, que serais-je devenu si on l’avait retrouvée morte ?

Elle me sourit. Elle a encore quelques crises de larmes en pensant à son frère. Je les vois poindre, je les pressens.

  • Olivier, me dit-elle très lasse, pourquoi ne peut-on pas vivre en paix ?

Je la prends doucement dans mes bras et la berce.

  • Je ne sais pas, si tu demandes à madame Peeters, elle te dira que les cartes l’ont décidé.
  • Le jeu de cartes ! dit-elle, tout à coup. Cela m’est complètement sorti de la tête.
  • Ah bon ? Moi qui me suis dit que cette fois l’Angleterre était vraiment à nos portes !
  • Jamais je n’irai plus jamais vivre dans ce pays maussade ! Je te le jure !
  • Je serais venu te chercher !

Dorothy a ricané d’un air peu convaincu. Cela m’a légèrement vexé. Je lui ai pris délicatement le menton et j’ai répété en la regardant droit dans les yeux :

  • Dorothy, je te le promets, si on t’emmène en Angleterre, je viens te chercher. Je suis très sérieux. Tellement sérieux que je voudrais qu’on se donne un point de rendez-vous dans le parc de tes parents si cette catastrophe arrivait.

Dorothy esquissa un sourire :

  • Harry est fou. Nous devons encore le craindre, c’est vrai. Il faudrait qu’on donne ce lieu de rendez-vous aux enfants aussi au cas où il en emmènerait l’une ou l’autre. Dans tous les cas, ne doutez pas de mon amour pour vous. Je savais que vous feriez l’impossible pour me trouver.

Nous avons longtemps discuté du lieu commun à tous les parcs, car Dorothy pensait qu’il ne l’emmènerait pas chez eux mais d’abord ailleurs. Nous avons conclu qu’on attacherait un ruban à la chapelle de la propriété et s’il n’y en avait pas, on le nouerait à un arbre le plus proche de l’église paroissiale.

Dorothy semblait encore préoccupée par autre chose.

  • Pas de secret entre nous, lui soufflais-je, qu’est-ce qui te tracasse encore.
  • Le jeu de cartes.
  • Ah bon ? Ça te turlupine tant que ça ?

Dorothy m’ a expliqué que Madame Peeters voulait initier Églantine à la lecture de ce jeu. Je suis aussi réticent qu’elle pour les mêmes raisons que ce qu’elle avait évoqué à l’institutrice mais, à l’argument suprême que Catherine et Charles le désiraient, j’ai abdiqué, comme elle. Après tout, c’est notre éducation qui la fera pencher vers les sciences, ces cartes ne sont qu’un jeu relativement innocent.

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