Du Sud au Nord

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Cahier d'Olivier

Ce matin, le Bâtonnier d’Avignon est venu me rendre visite. Il a en main un rapport alarmant sur moi, m’accusant de faux et usage de faux afin de conclure mon mariage, qui en ce cas devait être annulé, d’assassinat sur la personne du garde champêtre et peut-être même d’Alphonse Bonnel. Tout de suite, j’ai compris qu’Harry avait remis le couvert. J’étais aussi furieux qu’abasourdi. Je le suis encore, d’ailleurs.

  • Vous a-t-il signalé qu’il a non seulement enfermé sa sœur dans la chapelle Saint-Christophe, mais qu’il l’a abandonnée après deux jours, affamée et déshydratée ? ai-je rappelé au Bâtonnier.
  • D’après lui, ce n’est pas un enlèvement mais un acte de bravoure pour la sauver de vos griffes.
  • Ah bon ? Et comment explique-t-il l’avoir laissée pour compte dans la garrigue ? Heureusement que Dorothy connaît relativement le pays pour se sauver !
  • Il ne m’a pas donné cette version...
  • Appelons la victime, elle vous le dira elle-même !
  • Certes, nous le ferons par la suite.

J’en étais suffoqué.

  • Avance-t-il la preuve qu’il payait ces deux hommes ? ai-je demandé.

Non. Cette partie du dossier est bien maigre. Cependant, le train de vie de Bonnel avait augmenté juste avant sa mort et Pageon s’était vanté de bientôt pouvoir acheter une maison près du Rhône. Par contre, Un certain Renaud Dumaret, docteur de son état, à Caderousse, abonde en son sens. Il dit vous avoir vu roder autour de Madame la Comtesse, il vous a d’ailleurs enfermé dans une église, parce que vous la zyeutiez alors qu’elle se baignait dans un lac sur sa propriété. Il vous soupçonne de l’avoir mariée sous la contrainte parce que le docteur Dumaret avait reçu les aveux de la comtesse sur son désir de rester célibataire. Je l’ai auditionné et je vous avoue qu’il est très convaincant et convaincu. Cela dit, le contrat de mariage que vous avez concocté vous disculpe relativement bien.

Le bâtonnier a laissé couler un temps. Il me fixait, sévère mais pas pour autant malveillant. Pour ma part, je n’osais pas lui dire qu’en effet, nous étions Dorothy et moi déjà amants, à ce moment-là.

  • Dites-moi ce que vous savez sur les deux victimes et quels sont les liens possibles avec votre femme. Nous reviendrons ensuite à cette histoire de mariage.

Olivier fit un portrait bien sombre des deux personnages. Puis lancée dans sa plaidoirie, il relata le viol que Bonnel avait commis et la barrière qui avait cédé. De fil en aiguille et presque sans s’en rendre compte, il dénonça le chantage du garde.

  • Ma seule faute est que ma femme est en froid avec sa famille et n’avait aucune envie de retourner en Angleterre. Pour cette même raison, nous nous sommes passés de la permission de ses parents pour nous marier ; ce qui n’est pas illégal, puisque celle-ci était veuve et qu’elle a plus de vingt-cinq ans.
  • Mais Maître, avez-vous tué ce Bonnel et ce Pageon ?
  • Bonnel, c’était un cas de légitime défense, a-t-il répondu simplement, cet homme était en train de violer ma femme, que pouvais-je faire d’autre ? D’autre part, je ne voulais pas l’occire, c’est la barrière qui a lâché.
  • Et Pageon ?
  • Non. L’homme était maître chanteur, il m’avait déjà soutiré 500 francs et il en demandait le double à la Comtessemais ce n’est pas moi qui l’ai tué.

J’ai levé les yeux sur le Bâtonnier. Il m’a scruté sans animosité, seulement avec la profonde envie de découvrir la vérité. J’étais pas très à l’aise et en aucun cas, je ne voulais dire que c’était Tao qui l’avait occis. Le Bâtonnier plissa les yeux et me dit doucement :

  • Vous connaissez l’auteur de ce crime ?
  • Non.

J’espérais ne pas trop rougir. Je ne sais pas très bien mentir. Dès lors, c’est moi qui ai continué ma plaidoirie pour qu’il n’approfondisse pas la question :

  • Si vous ordonnez une enquête à Caderousse ou ici, les conclusions seront les mêmes : ce sont deux tristes individus et personne ne les pleure.
  • Oui, je le sais déjà. Personne ne m’a relaté le viol mais tout le monde m’a dit qu’elle avait tenté de sauver l’homme qui voulait lui prendre les deux orphelines. Avez-vous des témoins, pour ce viol ?
  • Oui. Le majordome est arrivé en même temps que moi sur les lieux du viol. Il a aussi été témoin du chantage.
  • Pourquoi avoir menti et payé la première fois, grand Dieu ! s’exclama le Bâtonnier.
  • Madame la Comtesse ne voulait pas que tout le pays sache qu’elle avait été violée. Vous savez, les Anglais ne sont pas très bien vus dans le pays et le garde alimentait avec de tristes ragots qui ternissait sa réputation.
  • Oui, on me l’a dit aussi. N’empêche, vous n’auriez pas dû payer !
  • Je l’aime tellement, ai-je confessé sur le ton d’un petit garçon pris en faute. La protection n’est-elle pas le lot de tous les hommes amoureux ?

Le bâtonnier m’observait. J’étais pitoyable. Ce vieux magistrat à la tête du barreau et du notariat depuis presque quarante ans a vu défiler autant d’avocats et des notaires véreux et sans scrupule que des têtes bien faites et probes. Il me sait dans la seconde catégorie.

  • Bien. Et cette histoire de mariage ? Avez-vous, oui ou non, forcé la comtesse de Beaufort à vous épouser ?
  • Grand Dieu non ! me suis-je défendu. Certes, j’en suis bleu, mais ce n’est pas pour autant un mariage de raison. D’ailleurs, voyez le contrat, si je l’avais contrainte, je n’en aurais pas concocté un de la sorte. Avez-vous entendu maître Nocent ? C’est lui qui était présent à la signature.
  • Oui ! il dit même que vous avez plus ou moins forcé la comtesse à le signer parce qu’elle a déchiré le premier exemplaire et que vous en aviez plusieurs dans votre mallette. Il prétend qu’elle a même affirmé qu’elle ne voulait pas de contrat entre vous !
  • Mais c’était par amour !
  • Peut-être... ou peut-être qu’elle était déjà enceinte...
  • Si elle était enceinte à ce moment-là, elle aurait déjà accouché !
  • Docteur Dumaret dit qu’il a été appelé dans la nuit du 13 juillet pour une fausse-couche. Cela fait juste un mois après la signature du contrat...

Je n’avais jamais imaginé que les événements auraient pu être en ma défaveur de la sorte. Harry avait fait un travail exemplaire. Je ne savais plus comment prouver mon innocence. J’étais assis, le dos courbé, complètement anéanti. Le bâtonnier a eu un peu pitié de moi.

  • Voyons Olivier, m’a-t-il murmuré. Si je suis venu jusqu’ici, c’est pour essayer de vous sortir de ce mauvais pas ; sinon, j’aurais directement fait appel à la maréchaussée. Donnez-moi l’élément qui vous mettra hors de cause.
  • Ma femme. Interrogez-la, elle vous dira la même chose.
  • Certes, faites-la venir.

Dorothy est arrivée quelques minutes plus tard. Le bâtonnier l’a fait asseoir et a demandé très posément que je sorte, afin d’entendre sa version. Elle m’a lancé un regard inquiet, j’étais livide.

  • Madame, ce qui se dira ici ne sortira pas de cette pièce, mais vous devrez peut-être le répéter devant un juge afin de disculper votre mari, si toutefois, cet homme est bien le vôtre.
  • Sachez que de toute façon, même si pour une raison obscure, ce mariage est cassé, nous nous remarierions le lendemain ! réagit directement Dorothy.

Elle venait, par une phrase, d’exprimer spontanément que notre mariage n’était pas forcé. Le Bâtonnier a penché la tête, en notant la détermination de ma femme.

  • Vous n’avez donc pas été forcée par maître Chandelon ?
  • Jamais !
  • Bien. Pouvez-vous expliquer comment monsieur Alphonse Bonnel a trouvé la mort ?

Dorothy a pâli légèrement. Elle s’est tue. Elle se doutait que la fable répandue à Caderousse ne fonctionnerait pas devant le Bâtonnier. Elle soupira deux ou trois fois.

  • Comtesse, dit-il doucement. Comme je vous l’ai déjà dit, je ne répéterai jamais ce qui s’est dit ici. Vous pouvez me faire confiance.
  • Ce goujat m’a forcé, a-t-elle murmuré.
  • Je suis désolée, madame la comtesse, je le dois pour disculper votre époux d’un crime, voire deux. Racontez-moi comment cela s’est passé.

Dorothy n’a pas hésité, elle a relaté toute l’histoire, elle a commencé par la manière dont Bonnel avait spolié les orphelins, ce qu’il s’apprêtait à faire avec les deux filles. Puis, elle a raconté son viol, la fellation qu’il l’avait obligée, les bras qu’il avait cassés et enfin son corps sur le sien. Elle s’est tue, elle fixait le bâtonnier les sourcils froncés, déterminés et elle a ajouté :

  • Monsieur le juge, cela me déplairait profondément de rendre cela public, mais je n’hésiterai pas si ça disculpe mon mari. Mon valet était présent, il pourra vous confirmer l’agression.
  • Et pour la suite ?
  • Quelle suite ?
  • Le garde Pageon.
  • Le garde ? Je n’ai appris sa mort qu’en même temps que tous les Caderroussiers !
  • Il vous a fait chanter...
  • Certes ! Mais il est mort avant que je ne lui donne un sou.
  • Vous ne trouvez pas cela curieux ? Votre époux aurait très bien pu l’occire...
  • Impossible ! Il n’était pas au courant du chantage et il n’était pas à Caderousse à ce moment-là.
  • Avez-vous dit à quelqu’un qu’il vous faisait chanter ?

Dorothy a plissé les yeux. Elle a compris à ce moment-là que c’était Tao qui avait assassiné le garde. Cette nouvelle la laissait relativement suffoquée. Elle devait décider sur l’heure, si elle chargeait le professeur de Taï-chi ou si elle le couvrait. Elle a rougi, quelque peu mal à l’aise, puis son regard s’est posé calmement sur le bâtonnier.

  • Non, a-t-elle répondu enfin. Cependant, je ne serais pas étonné qu’il fût mouillé dans une autre affaire...

Le bâtonnier s’est levé. Il m’a fait rentrer et avant que je ne pusse m’asseoir, il dit :

  • Maître Chandelon, vos êtes un homme extrêmement intelligent, je me souviens de plusieurs cas que vous aveztraités et qui me sont revenus aux oreilles. Vous maniez les lois avec une dextérité hors du commun et vousl’avez toujours fait dans un but noble, pour défendre la veuve et l’orphelin. Votre contrat de mariage en est une preuve : vous avez pu trouver dans les méandres de la constitution, les articles qui garantissent une relative liberté aux femmes. Même si je trouve ce contrat dangereux et scandaleux : on n’octroie pas au sexe faible autant de mansuétudes. Et je suis loin d’être seul à le trouver...

Il s’est arrêté un instant, s’est posé devant moi et a continué :

  • C’est exactement ça, le problème : vous êtes aussi dangereux que scandaleux... Vous êtes scandaleux d’avoir osé un contrat de mariage de la sorte. Cela pourrait se retourner contre vous. Et dangereux parce que je sais que vous vous battez bien... j’ai encore en tête, la rossée que vous avez infligée à un de vos camarades de cours, en plein auditoire. Je ne serais pas étonné que vous couvriez l’assassin de Pageon, mais soit ! le garde, tout comme Bonnel, était loin d’être fréquentable. Vous mettre en examen va donner une excellente raison aux suffragettes de réagir. Toute cette histoire risque d’être extrêmement désagréable pour le Comtat...

Le bâtonnier s’est penché sur le pommeau de sa canne qu’il se mit à caresser songeur. Il a soupiré deux ou trois fois. Il a relevé la tête vers moi et m’a déclaré :

  • On va éviter tout cela : vous allez disparaître du Comtat. À ce que je sais, votre femme ne manque pas de fortune, cela ne devra pas vous poser de problème de vous trouver un autre gîte. Je vous laisse une semaine avant de réagir officiellement. Je vous demande de ne plus pratiquer le notariat et qu’on n’entende plus jamais parler de vous, sinon, ces deux affaires risquent de refaire surface. C’est d’accord ?
  • Merci, ai-je répondu, malgré moi.

Après l’avoir raccompagné, Dorothy et moi nous sommes retrouvés dans le salon. Elle m’a pris les mains et les a baisées pour me donner du courage. En étant privé de notariat, je perdais une de mes raisons de vivre. J’ai déposé ma tête contre l’épaule de ma femme. J’ai mis la main sur son ventre pour sentir les petits coups que le bébé envoyait avec une force qui me déconcerte.

  • De quoi vais-je te nourrir ? ai-je murmuré à son égard.

Dorothy m’a regardé en fronçant les sourcils.

  • De cela n’ayez crainte, cher amour, nous avons assez d’argent pour vivre. Je vous ai déjà dit que tout ce qui m’appartient est au service de toute la famille.
  • Bien sûr ! Je ne parlais pas de nourriture terrestre, je voudrais pouvoir alimenter les réflexions de nos enfants par des expériences extérieures.
  • Il y a de bien d’autres manières, vous le savez très bien.
  • Sans doute, mais c’était celles que j’aimais.

Dorothy n’a pas répondu. Il n’y avait rien à redire. Elle a déposé à son tour sa tête contre la mienne. Tout à coup, elle s’est redressée en bousculant ma tête et a déclaré avec un air malicieux :

  • Cette fois, nous allons mettre suffisamment de kilomètres entre nous et Harry pour que nous puissions vivre en paix.
  • Mais je veux travailler, Dorothy. Il n’est pas question que je reste à me tourner les pouces !
  • C’est surtout moi qui n’ai pas envie que vous soyez dans mes pattes tout le temps ! a-t-elle répliqué en mecaressant la joue. Pensez-vous qu’un millier de kilomètres d’ici serait suffisant ?
  • Qu’est-ce que tu mijotes ?
  • Laissez-moi dix minutes ! a-t-elle répondu malicieuse.
  • Non, dis-moi !
  • Dix minutes !
  • Pas plus, sinon...
  • Sinon ? dit-elle malicieuse.
  • Tu verras, j’en ai assez de t’attendre à longueur de temps...

Elle partit en émettant un petit ricanement. J’adore ma femme et, surtout, je ne peux pas me passer de son corps. Le frou-frou des jupons qui s’en allait me remplit d’une frustration que je me suis promis de combler dès qu’elle réapparaîtrait. J’ai songé à ce moment-là, que tous les bâtonniers du monde puissent me reprocher mon mariage ou ce satané contrat, moi, je ne regrette rien. En un an, je suis devenu père d’une famille nombreuse et ma femme m’a déjà offert une année extraordinaire d’amour et de connivence. Je n’imaginais pas que le mariage engendrait une telle complicité. Malgré tous les ennuis qui s’abattent sur moi, j’ai souri seul dans son bureau. Dorothy est véritablement la perle de ma vie. J’ai pris une feuille et je me suis frotté les mains longuement avant de prendre sa plume et d’en caresser le papier. Une demi-heure plus tard, quand Dorothy radieuse est entrée dans le bureau comme un coup de mistral, j’ai relevé la tête, calmement, puis j’ai plié la feuille et il la lui ai tendu en disant :

  • Dommage, Comtesse, vous arrivez un peu trop tôt. Lisez ceci et obéissez, voulez-vous ?

Dorothy a pris la feuille et a rougi en lisant les quelques lignes. Je l’observais, l’œil goguenard. Mon Dieu que j’ai envie d’elle...

  • Allez hop, ai-je soufflé. C’est mon nouveau jeu. Si vous étiez venue dix minutes plus tard, il y aurait dix lignes de plus. Si vous étiez venue au bout des dix minutes que vous aviez prévues, il n’y en aurait eu qu’une...
  • Mais Olivier comment pouvez-vous penser à cela alors que nous sommes en plein dans des déboires presque insurmontables ?
  • Raison de plus, profitons de la vie tant qu’il y a moyen ! il me semble que la première ligne vous demande d’enlever votre jupe et de vous mettre debout sur cette chaise, avec un pied sur le bureau.
  • Olivier, nous sommes en pleine après-midi, vous croulez sous les ennuis et vous voulez faire ça ?
  • Oh oui, dis-je les sens déjà en alerte.

Je l’ai poussée doucement vers le bureau. Je me suis accroupi j’ai pris sa jambe et je l’ai déposée sur la chaise. J’ai relevé sa robe et je l’ai observée. La courbe de ses hanches est parfaite, ses pommes très fermes et la fente qui les sépare très prometteuses. J’ai pris une plume d’oie et je l’ai caressée.

  • Il n’y a rien de plus important que ça... Puisque je dois m’exiler, il faut que je sache quelles sont les plumes que je dois prendre avec moi. Voyez, celle-ci, la pointe est fine, mais est-elle assez douce pour vos cuisses ?

Nous étions encore allongés nus sur le tapis du bureau. Nous soufflions, repus de nos ébats.

  • À ce que je vois, vous aimez écrire...
  • J’adore. Mais je n’ai aucune imagination.
  • Vous venez de me prouver le contraire mais soit, je vous ai trouvé un travail d’écriture qui ne demande aucune imagination.
  • Et c’est ?
  • Directeur d’un journal en Belgique. Monsieur Peeters est ravi, il ne savait pas très bien comment s’y prendre pour faire tourner l’entreprise et madame aussi, parce que le jeu de cartes a dit vrai : je quitte la Provence pour un pays pluvieux et vous êtes traqué par la justice !

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